VI. FÉRONDE, OU LE PURGATOIRE
Yenle Levant, le Vieil de la Montagne * Se rendît craint par un moyen nouveau : Craint n'était41 pour Timmense campagne Qu'Opossédât , ni pour aucun monceau D'or on d'ai^ent, mais parce qu'au cerveau De ses sujets il imprimait des choses
'idke-loi. va-t'en.
* Heaée, meurtrie. Ce mol eit resté mais non avec eette
4 Célébrèrent.
' Uflen de la Montagne était le cbef d*une secte d'ismaé- Bla. tedonté en tons Ueoz par les meurtres qu'il Csdsait commettre. Lo présages qu'A emptoyalt pour fanatiser ses sectalean sont décrits par le Toyageor llaro-Paul, et par les historiens tecntedeB, de la même manière que notre poète le (ait ici.
Qui de maint fait courageux étaient causes.
Il choisissait entre eux les plus hardis ,
Et leur Causait donner du paradis
Un avant-goût à leurs sens perceptible,
Du paradis de son législateur :
Rien n'en a dit ce prophète menteur
Qui ne devint très-croyable et sensible
A ces gens-là. Conunent s'y prenait-on?
On les faisait boire tous de façon
Qu'ils s'enivraient , perdaient sens et raison.
En cet état, privé de connaissance,
On les portait en d'agréables lieux ,
Ombrages firais , jardins délicieux.
Là se trouvaient tendrons en abondance ,
Plus que maillés ', et beaux par excellence :
Chaque réduit en avait à couper *,
Si ' se venaient joliment attrouper
Près de ces gens , qui , leur boisson cuvée ,
S'émerveillaient de voir cette couvée ,
Et se croyaient habitants devenus
Des champs heureux qu'assigne à ses élus
Le foux Mahom*. Lors de foire accointance ,
Turcs d'approcher, tendrons d'entrer en danse ,
Au gazouillis des ruisseaux de ces bois ,
Au sondes luths accompagnant les voix
Des rossignols : il n'est plaisir au monde
Qu'on ne goûtât dedans ce paradis.
Les gens trouvaient en son charmant pourpris
Les meilleurs vins de la machine ronde ,
Dont ne manquaient encor de s'enivrer,
Et de leurs sens perdre l^entier usage.
On les faisait aussitôt reporter
Au premier lieu. De tout ce tripotage
Qu'arrivait-il ? Ils croyaient fermement
Que quelques jours de semblables délices
Les attendaient, pourvu que hardiment ,
Sans redouter la mort ni les supplices ,
Ils fissent chose agréable à Mahom ,
Servant leur prince en toute occasion.
Par ce moyen leur prince pouvait dire
Qu'il avait gens à sa dévotion ,
Déterminés , et qu'il n'était empire
Plus redouté que le sien ici-bas.
Or ai-je été prolixe sur ce cas Pour confirmer l'histoire dcFéronde.
Féronde était un sot de par le monde , Riche manant , ayant soin du tracas , Dhnes et cens , revenus et ménage D'un abbé blanc. J'en sais de ce plumage
■ C'est-à-dire que , quoique ce fussent des tendrons , Us étaleni suffisamment forts pour pouroir en Jouir ; expression métaphorique empruntée au voc^laire des cliasseurs.
>. En masse , en foule épaisse . en grande quantité.
* Ainsi. 4 Le faux prophète.
CONTES ET NOUVELLES
Qui valent bien les noirs , à mon avis ,
Enfoit que d'être aux maris secourables,
Quand forte tâdie ils ont en leur logis ,
Si qu'il y faut moines et gens capables.
Au lendemain celui-ci ne songeait ,
Et tout son fait dès la veille mangeait ,
Sans rien garder, non plus qu'un droit apôtre ;
PTayant antre œuvre , autre emploi , penser autre ,
Que de chercher où gisaient les bons vins ,
Les bons morceaux , et les bonnes commères ,
Sans oublier les gaillardes nonnains,
Dont il faisait peu de part à ses frères.
Féronde avait un joli chaperon *
Dans son logis , femme sienne : et dit-on
Que parentale était entre la dame
Et notre abbé ; car son pi^édéeesseur ,
Oncle et parrain, dont Dieu veuille avoir Tâme,
En était père , et la donna pour femme
 ce manant , qui tint à grand honneur
De Tépouser. Chacun sait que de race
Communément fille bâtarde chasse '.
Celle-ci donc ne fit mentir le mot.
Si n'était pas Fépoux homme si sot
Qu'il n'en eAt doute , et ne vit en l'afTaîre
Un peu plus clair qu'il n'était nécessaire.
Sa femme allait toujours chez le prélat ,
Et prétextait ses allées et venues
Des soins divers de cet économat.
Elle alléguait mille affaires menues ;
C'était nn compte , ou c'était un achat ;
C'était un rien , tant peu plaignait sa peine ;
Bref, il n'était nul jour en la semaine ,
Nulle heure au jour, qu'on ne vit en ce lien
La receveuse. Alors le père en Dieu
Ne manquait pas d'écarter tout son monde.
Mais le mari , qui se doutait du tour ,
Rompait les chiens ', ne manquant au retour
D'imposer mains sur madame Féronde :
One Ml ne fut un moins commode époux.
Esprits ruraux volontiers sont jaloux,
Et sur ce point à chausser difficiles ',
N'étant pas fkits aux coutumes des villes.
Monsieur l'abbé trouvait cela bien dur ,
Comme [M-élat qu'il était , partant homme
■ Une Jolie remme. Le chaperon était un ornement de la coiffare des femmes.
• Expression proverbiale. Bon chien chatte de race, c'està-dire, ressemble à ses aatears.
s Cest-à-dire, troublait , interrompait cette intrigMe ; expression métaphorique tirée du vocabulaire des chasseurs. Au propre , rompre les chiens « c'est passer à travers pendant qu'ils courent* et interrompre leur course, ou les appeler, pour les empêcher de continuer la chasse. 4 Jamais.
■ Expression proverbiale, pour dire qu'ils sont difficiles à accommoder, à tatisraire.
Fuyant la peine , aimant le plaisir pur ,
Ainsi que taxi tout bon suppôt de Rome.
Ce n'est mon goût ; je ne veux de plein saat
Prendre la ville, aimant mieux l'escalade;
En amolir dà , non en guerre : il ne faut
Prendre ceci pour guerrière bravade ,
Ni m'enrôler là-dessus malgré moi.
Que l'autre usage ait la raison pour soi,
Je m'en rapporte , et reviens â l'histoire
Du receveur, qu'on mit en purgatoire
Pour le guérir; et voici comfne quoi.
Par le moyen d'une poudre endormante ,
L'abbé le plonge en un très-long sommeil.
On le croit mort ; on l'enterre ; l'on chante.
Il est surpris de voir, à son réveil ,
Autour de lui gens d'étrange manière;
Car il était au large dans sa bière ,
Et se pouvait lever de ce tombeau ,
Qui conduisait en nn profond caveau.
D'abord la peur se saisit de notre homme.
Qu'est-ce cela? songe-t-il ? est-U mort?
Serait-ce point quelque espèce de sort?
Puis il demande aux gens comme on les nomme,
Ce qu'ils font là, d'où vient que dans ce liea
L'on le retient; et qu'aVîl fait à Dieu.
L'un d'eux lui dit : Console-toi , Féronde ;
Tu te verras citoyen du haut monde
Dans mille ans d'hui *, complets et bien comptés;
Auparavant il faut d'aucuns péchés
Te nettoyer en ce saint purgatoire ;
Ton âme nn jour plus blanche que l'ivoire
En sortira. L'ange consolateur
Donne , à ces mots , au pauvre receveur
Huit ou dix coups de forte discipline,
En lui disant : C'est ton humeur mutine ,
Et trop jalouse , et déplaisante à Dieu ,
Qui te retient pour mille ans en ce lieu.
Le receveur, s'étant frotté l'épaule,
Fait nn soupir : Mille ans ! c'est bien du temps !
Vous noterez que l'ange était un drôle ,
Un frère Jean , novice de léans \
Ses compagnons jouaient chacun un rdle
Pareil au sien dessous un feint habit.
Le receveur requiert pardon , et dit :
Lçis ! si jamais je rentre dans la vie ,
Jamais soupçon, ombrage, et jalousie ,
Né rentreront dans mon maudit esprit :
Pourrais-je point obtenir cette grâpe?
On la lui fait espérer , non sitôt : ^
Force est qu*un an dans ce séjour se passe ;
Là cependant il aura ce qu'il faut
Pour sustenter son corps, rien davantage,
A compter d'ai^onrdlrai.
• Deoelfco.