‹ Œuvres complètes de Jean de La FontaineChapitre 163 sur 723 · VI. FÉRONDE, OU LE PURGATOIRE · texte numérisé non relu

VI. FÉRONDE, OU LE PURGATOIRE

Yenle Levant, le Vieil de la Montagne * Se rendît craint par un moyen nouveau : Craint n'était41 pour Timmense campagne Qu'Opossédât , ni pour aucun monceau D'or on d'ai^ent, mais parce qu'au cerveau De ses sujets il imprimait des choses

'idke-loi. va-t'en.

* Heaée, meurtrie. Ce mol eit resté mais non avec eette

4 Célébrèrent.

' Uflen de la Montagne était le cbef d*une secte d'ismaé- Bla. tedonté en tons Ueoz par les meurtres qu'il Csdsait commettre. Lo présages qu'A emptoyalt pour fanatiser ses sectalean sont décrits par le Toyageor llaro-Paul, et par les historiens tecntedeB, de la même manière que notre poète le (ait ici.

Qui de maint fait courageux étaient causes.

Il choisissait entre eux les plus hardis ,

Et leur Causait donner du paradis

Un avant-goût à leurs sens perceptible,

Du paradis de son législateur :

Rien n'en a dit ce prophète menteur

Qui ne devint très-croyable et sensible

A ces gens-là. Conunent s'y prenait-on?

On les faisait boire tous de façon

Qu'ils s'enivraient , perdaient sens et raison.

En cet état, privé de connaissance,

On les portait en d'agréables lieux ,

Ombrages firais , jardins délicieux.

Là se trouvaient tendrons en abondance ,

Plus que maillés ', et beaux par excellence :

Chaque réduit en avait à couper *,

Si ' se venaient joliment attrouper

Près de ces gens , qui , leur boisson cuvée ,

S'émerveillaient de voir cette couvée ,

Et se croyaient habitants devenus

Des champs heureux qu'assigne à ses élus

Le foux Mahom*. Lors de foire accointance ,

Turcs d'approcher, tendrons d'entrer en danse ,

Au gazouillis des ruisseaux de ces bois ,

Au sondes luths accompagnant les voix

Des rossignols : il n'est plaisir au monde

Qu'on ne goûtât dedans ce paradis.

Les gens trouvaient en son charmant pourpris

Les meilleurs vins de la machine ronde ,

Dont ne manquaient encor de s'enivrer,

Et de leurs sens perdre l^entier usage.

On les faisait aussitôt reporter

Au premier lieu. De tout ce tripotage

Qu'arrivait-il ? Ils croyaient fermement

Que quelques jours de semblables délices

Les attendaient, pourvu que hardiment ,

Sans redouter la mort ni les supplices ,

Ils fissent chose agréable à Mahom ,

Servant leur prince en toute occasion.

Par ce moyen leur prince pouvait dire

Qu'il avait gens à sa dévotion ,

Déterminés , et qu'il n'était empire

Plus redouté que le sien ici-bas.

Or ai-je été prolixe sur ce cas Pour confirmer l'histoire dcFéronde.

Féronde était un sot de par le monde , Riche manant , ayant soin du tracas , Dhnes et cens , revenus et ménage D'un abbé blanc. J'en sais de ce plumage

■ C'est-à-dire que , quoique ce fussent des tendrons , Us étaleni suffisamment forts pour pouroir en Jouir ; expression métaphorique empruntée au voc^laire des cliasseurs.

>. En masse , en foule épaisse . en grande quantité.

* Ainsi. 4 Le faux prophète.

CONTES ET NOUVELLES

Qui valent bien les noirs , à mon avis ,

Enfoit que d'être aux maris secourables,

Quand forte tâdie ils ont en leur logis ,

Si qu'il y faut moines et gens capables.

Au lendemain celui-ci ne songeait ,

Et tout son fait dès la veille mangeait ,

Sans rien garder, non plus qu'un droit apôtre ;

PTayant antre œuvre , autre emploi , penser autre ,

Que de chercher où gisaient les bons vins ,

Les bons morceaux , et les bonnes commères ,

Sans oublier les gaillardes nonnains,

Dont il faisait peu de part à ses frères.

Féronde avait un joli chaperon *

Dans son logis , femme sienne : et dit-on

Que parentale était entre la dame

Et notre abbé ; car son pi^édéeesseur ,

Oncle et parrain, dont Dieu veuille avoir Tâme,

En était père , et la donna pour femme

 ce manant , qui tint à grand honneur

De Tépouser. Chacun sait que de race

Communément fille bâtarde chasse '.

Celle-ci donc ne fit mentir le mot.

Si n'était pas Fépoux homme si sot

Qu'il n'en eAt doute , et ne vit en l'afTaîre

Un peu plus clair qu'il n'était nécessaire.

Sa femme allait toujours chez le prélat ,

Et prétextait ses allées et venues

Des soins divers de cet économat.

Elle alléguait mille affaires menues ;

C'était nn compte , ou c'était un achat ;

C'était un rien , tant peu plaignait sa peine ;

Bref, il n'était nul jour en la semaine ,

Nulle heure au jour, qu'on ne vit en ce lien

La receveuse. Alors le père en Dieu

Ne manquait pas d'écarter tout son monde.

Mais le mari , qui se doutait du tour ,

Rompait les chiens ', ne manquant au retour

D'imposer mains sur madame Féronde :

One Ml ne fut un moins commode époux.

Esprits ruraux volontiers sont jaloux,

Et sur ce point à chausser difficiles ',

N'étant pas fkits aux coutumes des villes.

Monsieur l'abbé trouvait cela bien dur ,

Comme [M-élat qu'il était , partant homme

■ Une Jolie remme. Le chaperon était un ornement de la coiffare des femmes.

• Expression proverbiale. Bon chien chatte de race, c'està-dire, ressemble à ses aatears.

s Cest-à-dire, troublait , interrompait cette intrigMe ; expression métaphorique tirée du vocabulaire des chasseurs. Au propre , rompre les chiens « c'est passer à travers pendant qu'ils courent* et interrompre leur course, ou les appeler, pour les empêcher de continuer la chasse. 4 Jamais.

■ Expression proverbiale, pour dire qu'ils sont difficiles à accommoder, à tatisraire.

Fuyant la peine , aimant le plaisir pur ,

Ainsi que taxi tout bon suppôt de Rome.

Ce n'est mon goût ; je ne veux de plein saat

Prendre la ville, aimant mieux l'escalade;

En amolir dà , non en guerre : il ne faut

Prendre ceci pour guerrière bravade ,

Ni m'enrôler là-dessus malgré moi.

Que l'autre usage ait la raison pour soi,

Je m'en rapporte , et reviens â l'histoire

Du receveur, qu'on mit en purgatoire

Pour le guérir; et voici comfne quoi.

Par le moyen d'une poudre endormante ,

L'abbé le plonge en un très-long sommeil.

On le croit mort ; on l'enterre ; l'on chante.

Il est surpris de voir, à son réveil ,

Autour de lui gens d'étrange manière;

Car il était au large dans sa bière ,

Et se pouvait lever de ce tombeau ,

Qui conduisait en nn profond caveau.

D'abord la peur se saisit de notre homme.

Qu'est-ce cela? songe-t-il ? est-U mort?

Serait-ce point quelque espèce de sort?

Puis il demande aux gens comme on les nomme,

Ce qu'ils font là, d'où vient que dans ce liea

L'on le retient; et qu'aVîl fait à Dieu.

L'un d'eux lui dit : Console-toi , Féronde ;

Tu te verras citoyen du haut monde

Dans mille ans d'hui *, complets et bien comptés;

Auparavant il faut d'aucuns péchés

Te nettoyer en ce saint purgatoire ;

Ton âme nn jour plus blanche que l'ivoire

En sortira. L'ange consolateur

Donne , à ces mots , au pauvre receveur

Huit ou dix coups de forte discipline,

En lui disant : C'est ton humeur mutine ,

Et trop jalouse , et déplaisante à Dieu ,

Qui te retient pour mille ans en ce lieu.

Le receveur, s'étant frotté l'épaule,

Fait nn soupir : Mille ans ! c'est bien du temps !

Vous noterez que l'ange était un drôle ,

Un frère Jean , novice de léans \

Ses compagnons jouaient chacun un rdle

Pareil au sien dessous un feint habit.

Le receveur requiert pardon , et dit :

Lçis ! si jamais je rentre dans la vie ,

Jamais soupçon, ombrage, et jalousie ,

Né rentreront dans mon maudit esprit :

Pourrais-je point obtenir cette grâpe?

On la lui fait espérer , non sitôt : ^

Force est qu*un an dans ce séjour se passe ;

Là cependant il aura ce qu'il faut

Pour sustenter son corps, rien davantage,

A compter d'ai^onrdlrai.

• Deoelfco.

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