‹ Œuvres complètes de Jean de La FontaineChapitre 80 sur 723 · I. JOCONDE · texte numérisé non relu

I. JOCONDE

NODYBLLB TIRÉE DE L'AAIOSTE.

Jadis régnait en Lombardie

Un prince aossi beau qae le jour , Et tel que des beautés qui régnaient à sa cour

La moitié lui portait envie , L^antre moitié brûlait pour lui d'amour. Un jour, en se mirant : Je Dus, dit-il, gageure

Qu'il n'est mortel dans la nature

Qui me soit égal en appas, St S>S^ 1 8> l'on Yeut , la meilleure province

De mes états; Et s'il s'en rencontre un, je promets, fol de prince, De le traiter si bien, qu'il ne s'en plaindra pas.

A ce propos s'avance un certain gentilhomme D'auprès de Rome.

Sire ; dit-il , si votre majesté Est curieuse de beauté , Qu'elle fesse venir mon frère :

Aux plus charmants il n'en doit guère ; Je m'y connais un peu , soit dit sans vanité. Toutefois, en cela pouvant m'étre flatté. Que je n'en sois pas cru, maïs les cœurs de vos dames.

Du soin de guérir leurs flammes n vous soulagera, si vous le trouvez bon : Car de pourvoir vous seul au tourment de chacune, Outre que tant d'amour vous serait importune , Vous n'auriez jamais fait ; il vous fout un second.

Là-dessus Astolphe répond ( C'est ainsi qu'on nommait ce roi dô Lombardie ) : Votre discours me donne une terrible envie De connaître ce frère : amenez-le-nous donc. Voyons si nos beautés en seront amoureuses. Si ses appas le mettront en crédit;

Nous en croirons les connaisseuses.

Comme très-bien vous avez dît.

Le gentilhomme part, et va quérir Joconde ( C'est le nom que ee frère avait ) : A la campagne il vivait , Loin du commerce du monde ; Marié depuis peu ; content , je n'en sais rien. Sa fômme avait de la jeunesse , De la beauté , de la délicatesse :

Il ne tenait qu'à lui qu'il ne s'en trouvât bien.

Son frère arrive, et lui fait lanobassade ; Enfin il le persuade.

CONTES ET NOUVELLES

Joconde d'une part regardait l'amitié

D'an roi puissant, et d'ailleurs fort aimable; Et d'autre part aussi sa charmante moitié

Triomphait d'être inconsolable ,

Et de lui faire des adieux

A tirer leç larmes des yeux.

Quoi f tu me quittes! disait-elle :

As-tu bien l'âme assez cruelle Pour proférer à ma constante amour

Les faveurs de la cour?

Tu sais qu'à peine elles durent un jour ; Qu*on les conserve avec inquiétude , Pour les perdre avec désespoir.

Si tu te lasses de me voir, Songe an moms qu'en ta solitude Le repos règne jour et nuit ; Que les ruisseaux n'y font du bruit Qu'afin de t'invîter à fermer la paupière. Crois-moi, né quitte point les hôtes de tes bois , Ces fertiles vallons , ces ombrages si cois , Enfin moi , qui devrais me nommer la première. Mais ce n*est pkis le temps; tu ris de mon amour : Va, cruel , va montrer ta beauté singulière. Je mourrai , je lespère , avant la fin du jour.

L'histoire ne dit point ni de quelle manière Joconde put partir, ni ce qu'il répondit.

Ni ce qu'il fît , ni ce qu'il dit ; Je m'en tais donc aussi , de crainte de pis faire. Disons que la douleur l'empêcha de parler ; Cest un fort bon moyen de se tirer d'affaire. Sa femme , le voyant tout prêt de s'en aller, L'accable de baisers , et , pour comble , lui donne Un bracelet de façon fort mignonne ,

En lui disant : Ne le perds pas ,

Et qu'il soit toujours à ton bras , Pour te ressouvenir de mon amour extrême. 11 est de mes cheveux , je l'ai tissu moi-même :

Et voilà de plus mon portrait

Que j'attache à ce bracelet.

Vous autres, bonnes gens, eussiez cru que la dame

Une heure après eût rendu l'âme:

Moi , qui »is ce que c'est que l'esprit d'une fenune ,

Je m'en serais à bon droit défié.

Joconde partit donc, mais ayant oublié

Le bracelet et la peinture ,

Par je ne sais quelle aventnre ,

Le matin même il s'en souvient :

An grand galop sur ses pas il revient , Ne sachant quelle excuse il ferait à sa femme* Sans rencontrer personne, et sans être entendu , Il monte dans sa chambre , et voit près de la dame Un lourdaud de valet sur son sein étendu^

Tous deux dormaient. Dans cet abord, Joconde Voulut les envoyer dormir en l'autre monde : Mais cependant il n'en fit rien; Et mon avis est qu'il fit bien.

Le moins de bruit que l'on peut feire

En telle affaire Est le plus sûr de la moitié. Soit par prudence , ou par pitié , Le Romain ne tna personne.

D'éveiller ces amants , il ne le fallait pas ; Car son honneur l'obligeait , en ce cas « De leur donner le trépas.

Vis, méchante , dit-il tout bas A ton remoirds je t'abandonne.

Joconde là-dessus se remet en chemin, Rêvant à son malheur tout le long dn voyage. Bien souvent il s'écrie , au fort de son chagrin ;

Encor si c'était un blondin , Je me consolerais d'un si sensible outrage ;

Mais un gros lourdaud de valet !

C'est à quoi j'ai plus de regret :

Plus j'y pense , et plus j'en enrage.

Ou l'Amour est aveugle, ou bien il n'est pas sage

D'avoir assemblé ces amants.

Ce sont , hélas t ses divertissements ;

Et possible est-ce par gageure

Qu'il a causé cette aventure.

Le souvenir fâcheux d'un si perfide tour Altérait fort la beauté de Joconde:

Ce n'était plus ce miracle d'amour Qui devait charmer tout le monde.

Les dames , le voyant arriver à la cour , Dirent d'abord : Est-ce là ce Narcisse Qui prétendait tous nos cœurs enchaîner? Quoi I le pauvre homme a la jaunisse ! Ce n'est pas pour nous la donner.

* A quel propos nous amener Un galant qui vient de jeûner La quarantaine?

On se fût bien passé de prendre tant de peine.

Astolphe était ravi ; le frère était confus ,

Et ne savait que penser là-dessus ; Car Joconde cachait avec un soin extrême La cause de son ennui.

On remarquait pourtant en lui , Malgré ses yeux caves et son visage blême , De ton beaux traits, mais qui ne plaisaient point, Fante d'édat et d'embonpoint.

Amour en eut pitié : d'ailleurs cette tristesse Faisait perdre à ce dieu trop d'eneens et de fcna',

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