Oeuvres complètes de Jean Racine
On convient universellement avec Voltaire, que le rôle de Phèdre est le plus tragique qu'on ait jamais mis en scène. J'ai tâché d'en expliquer les dlfférens mérites dans ce nouveau commentaire.
Mais comme il n'est point d'ouvrage qui puisse tout réunir, la supériorité même de ce personnage de Phèdre , unique au théâtre , jette quelque ombre sur tous les autres , qui sont , il est vrai , à peu près ce qu'ils pouvaient être , mais qui , par eux-mêmes et par la nature du sujet, sont d'un effet médiocre , et le paraissent encore davantage à côté de Phèdre, qui heureusement suffit pour soutenir la pièce et la remplir.
La conception originale de ce rôle est due à Euripide , et c'est un des plus beaux titres de sa gloire ; mais Racine en a porté si loin les développemens et les effets , qu'on peut dire avec vérité , qu'il a créé en perfectionnant.
S'il a pu ajouter à la conception de ce rôle au
point de se l'approprier , c'est d'abord parce qu'elle est ici adaptée à une nouvelle conception du sujet, toute diffe'rente de celle d'Euiipide , et qui n'a jamais encore e'të bien aperçue , pas même par Louis Racine , qui n'avait guères que des notions assez superficielles sur l'art dramatique, et qui d'ailleurs porte le respect pour les anciens jusqu'à craindre d'avouer la prodigieuse prééminence de la Phèdre française. La superstition pour l'antiquité' l'a emporté chez lui sur le sentiment filial , dont il paraît cependant très-pénétré, et qui même lui a quelquefois fermé les jeux sur des fautes qu'on pouvait avouer.
On n'a pas assez vu que l'objet des deux poêles n'était pas le même , et la différence du titre l'indiquait déjà. C'est Hippolyte qu'Euripide a fait et voulu faire, ainsi que Sénèque: Racine est le seul qui ait voulu faire une Phèdre, et qui l'ait faite.
Le sujet d'Euripide , exposé dans le prologue, est la vengeance que Vénus prétend tirer d'Uippolyte , qui méprise hautement son culte pour se dévouer à celui de Diane. C'est pour le perdre qu'elle allume dans le cœur de sa belle-mère une passion indomptable , dont les suites seront éga-
lement funestes à Tun et à Tautre. En conse'quence de ce plan, qui ne pouvait passer que dans les fables absurdes du paganisme, qui ne s'embarrassait pas de faire des monstres de ses divinite's , le poëte grec ne s'est pas embarrassé non plus de faire un monstre de sa Phèdre, et ne s'est occupé qu'à porter tout l'intérêt sur Hippolyte, et nullement sur elle : la conduite de sa pièce en est la preuve évidente.
H est bien vrai que , dans la première scène , celle du délire de Phèdre, il la représente honteuse et accablée de son crime ; mais il faut ici prendre garde que ce n'est point du tout dans l'intention de faire un tableau moral , et de soutenir dans son unité , suivant le précepte d'Aristote , un caractère fondé d un bout à l'autre sur le combat du crime et du remords. Nullement : ce plan a été celui de Racine, et non pas celui d'Euripide. Chez celui-ci , l'état violent de Phèdi'e vient surtout de ce que la passion qu'elle ressent , n'est point un penchant naturel et spontané , mais une espèce de maladie envoyée par les dieux, et qui ne peut que la tourmenter. Elle cède par degrés aux làcWHs insinuations de sa nourrice , et ne se
donne la mort qu'après des démarches aussi viles qu'infructueuses de cette CEnone auprès d'Hippolyte. Sa mort volontaire n'est point un repentir, mais une vengeance de'sespe'rée ; elle dit en propres termes que son ennemi ne triomphera pas de sa honte ; et en effet , avant de sVtrangler, elle écrit de sa main la lettre qui accuse l'innocent Hippolyte, et c'est cette lettre, trouvée sur elle, qui détermine Thésée à traiter son fils eu coupable, et à le dévouer au courroux de Neptune.
Il n'est pas besoin de faire remarquer combien cette atrocité est révoltante : je ne sais même si l'on en trouverait un autre exemple. La mort est ordinairement pour les hommes l'heure du repentir, et non pas celle du crime; et quel crime que . celui de Phèdre ! S'il est quelques monstres qui meurent tels absolument qu'ils ont vécu ; si l'on peut quelquefois les montrer sur la scène , comme la Cléopâtre de Corneille , 11 est clair au moins que c'est dans les sujets où ces monstres sont un objet d'horreur et non pas d'Intérêt. Ce principe , qui n'a pas plus d'exception dans les théâtres anciens que dans les nôtres, suffirait pour démontrer que ce n'est pas sur Phèdre qu'Euripldl a songé
à porter Tinteret de son drame, quand tout le reste de la pièce ne ferait pas voir qu'il a voulu le réunir tout entier sur Hippolyte.
Il y en a un, sans doute, toujours attache' à 1 innocence malheureuse, et celui-là pouvait suffire dans le système du théâtre grec, où la fatalité' et l'intervention des dieux , reçues dans les idées générales, justifiaient tout aux yeux du spectateur , qui dès-lors ne se rendait pas difficile sur la nature des malheurs et des crimes qu'on lui offrait, et sur l'impression qu'il en devait ressentir. C'était assez qu'elle fût douloureuse ; et un prologue, débité par une déesse qui annonçait tout ce qu'on allait voir, rendait suffisamment vraisemblables , et l'horrible perversité de Phèdre , et la cruelle insensibilité de Thésée , quoique toutes deux également hors de nature , et insupportables sur notre scène tragique.
Racine la connaissait trop bien pour y apporter le plan d'Euripide : le sien est tout entier dans une idée de génie, soit en morale, soit en théorie dramatique. Nous ne pouvons pas douter que cette idée-mère n'ait été celle qui a donné naissance à sa Phèdre , puisque nous savons par les mémoires
(le son fils , qu il soutînt un jour chez madame de La Fayette , qu'il était possible , dans une tragédie, de faire plaindre un personnage très-coupable plus que le personnage le plus innocent. On conçoit que, dans un plan semblable, il faut supposer d'abord la force de l'auteur, et Racine était sûr de la sienne. Il travaillait dès-lors à sa Phèdre, ti il ne fallait rien moins que l'ouvrage pour vérifier son assertion qui étonna tout le monde jusqu'à ce que la pièce , mise à sa place , eût causé une autre espèce d'étonneraent, celui de voir ce qui semblait un paradoxe, constaté par un prodige de talent.
Il s'est donc appliqué à dessiner et colorier sa Phèdre de manière qu'elle fût toujours digne de compassion, et susceptible d'excuse. Toute sa fable est composée dans ce dessein. Si elle renonce a la résolution de mourir, qui est son premier sentiment , c'est que la mort de son époux qu'on lui annonce, et l'intérêt de son fils orphelin qu'on lui remet sous les yeux , diminuent d'un côté l'horreur qu'elle a pour elle-même , et de l'autre lui fournissent un motif, au moins plausible, de voir Hippolyte. Si elle consent à laisser agir Œnone, dont elle a d'abord rejeté les projets avec indi-
gnation, c'est que le poëte Ta mise dans une situation si critique et si ierrilile , au retour imprévu deThése'e, qu'il est très-concevable que sa tète n y re'slste pas. Cependant, quelques momens après, le remords l'emporte encore : elle arrive pour sauver Hippolvte, elle est même toute prête à s'accuser; mais c'est là qu'elle reçoit le dernier coup. Elle apprend que X insensible Hippolyle aime Aricie : ce coup de foudre (et c'en est bien un) la renverse de nouveau : elle tombe dans les convulsions de la ra»e et du de'sespoir ; mais ce n'est pas le désespoir de la Pbèdre d'Euripide, qui fait de sa propre mort un alTreux moyen d'assurer celle de l'innocent : qui trace la calomnie de la même main dont elle attente à ses jours. La Phèdre de Racine ne sort de son accablement que pour venir déclarer son crime force', et sa punition volontaire, au moment où il n'y a plus personne au monde qui puisse servir de témoin contre elle, hors elle-même. Ajoutez à cette conduite le langage qu'elle tient toujours , celui d'une femme bourrelée par une passion qu'elle déleste , et qui se fait plus de reproches qu'on ne pourrait lui en faire ; qui se condamne toujours et ne s'excuse jamais, et vous avouerez
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que cette conception si vraie et si intéressante, soutenue d'une exécution égale au dessin, est nonseulement hors de toute comparaison avec Euripide, mais même n'avait rien de commun avec tout ce qu'on avait vu en aucun tems sur la scène.
Cependant ni Brumov, ni Racine le fils, ni le dcniier commentateur, ne paraissent avoir mesuré cette distance qui sépare le poëte français du poëte grec. Louis Racine, et le commentateur après lui, ont fait remarquer quelques-uns des moindres avantages de Racine dans le choix des moyens : aucun n'a mis le doigt dans la plaie honteuse de la pièce grecque ; aucun n'a relevé cette monstruosité de la calomnie écrite en mourant. Le commentateur obseiTe seulement que l'accusation contre Hippolyte et Terreur de Thésée sont beaucoup plus fondées dans Euripide. J'en conviens : mais h quel prix ? C'est ce dont aucun critique n a eu l'air de se douter. Mais tous se sont récriés sur la crédulité de Thésée : elle est pourtant motivée autant qu'elle doit l'être.
D'abord le fait est consacré par la fable, et dèslors il est reçu que le spectateur s'v prête jusqu'à un certain point : c'est une donnée dramatique ,
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et ce n'est pas, à beaucoup près, la plus hasardée que l'on ait soufferte au théâtre. De plus, les apparences sont ici très fortes par la re'union des circonstances , et particulièrement celle de l'e'pée d'Hippolyte, moyen fort adroit que Racine a pris de Se'nèque. Mais la raison la plus décisive en faveur de Thésée est celle dont personne, que je sache, n'a fait mention ; c'est que, pour ne pas croire au crime de son fds , dont il a tant d'indices , il faut qu'il croie à un crime de sa femme encore plus grand , dont il n y a pas la moindre apparence, et qui doit lui répugner le plus à imaginer. Je ne vois pas de réplique à cette raison.
L'auteur l'a si bien sentie , que même à la dernière scène , lorsque les circonstances de la mort d'Hippolyle, et surtout la fuite d'x\ricie avec lui, ont jeté déjà un assez grand jour sur son innocence, Thésée pourtant n'a encore sur Phèdre que des soupçons qu'il craint d'écouter. Lisez tout le premier couplet de cette scène :
Hé bien ! vous triomphez , et mon fils est sans vie , etc.
et , avec un peu de réflexion , vous concevrez combien les vues du poète ont été justes et prises dans
la nature, quand il a donné à Thésée tant de répugnance à arrêter sa pensée sur la possibilité que sa femme fut si coupable et si perverse , même quand les apparences commencent a être contre elle; et Ton voudrait qu il l'imaginât gratuitement quand elles sont contre Hippolvte! Oh! comme on est prompt à condamner, lors même que le nom de l'auteur devrait commander tant de retenue , et le sujet tant de réflexions !
Le commentateur , qui inculpe plus ou moins tous les personnages , ne respecte pas même celui de Phèdre ; il va jusqu\i la rendre responsable des discours d'OEnone, quoiqu'elle soit si loin de les approuver. Qusind QEnone lui dit :
Et le sang innocent dût-il être versé ,
Que ne demande point votre honneur menacé ?
il dit en propres termes, dans la note relative à ces deux vers : Si Phèdre parlait toujours ainsi , elle cesserait bientôt dêtre intéressante, ^e dirait-on pas que c'est Phèdre qui a parlé ainsi P
« Le caractère d'OEnone (dit-il dans Vexamen^ » est si odieux , qu'on ne le voit qu'avec peine ».
Mais qui peut ignorer qu'il a toujours été per-
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mis de rendre odieux ces personnages subalternes; et que non seulement ce n'est pas une faute contre Part , mais que c'est même un effet de Tart de sauver l'odieux d'un personnage susceptible d'intérêt, pour le faire tomber sur celui qui n'en comporte pas? C'est une justice qu'il fallait d'autant plus rendre à Racine, que cet art a e'té ignoré d'Euripide et de Sénèque. Chez eux OEnone est bien autrement vile, et sans aucune des nuances dont Racine a su encore tempérer cette bassesse ; et pourtant c'est ce qu'on pardonne le plus aisément, parce qu'on n'est point étonné que , dans une esclave , la bassesse des sentimens réponde à celle de sa condition.
Le commentateur prétend que le rôle de Théramène est inutile, comme si l'on eût jamais exigé que les ressorts de l'action fussent dans la main d'un confident. Théramène fait dans la pièce ce qu'il doit y faire; il sert à annoncer des incidens, et à raconter la mort d'Hippolyte , qui n'a pu avoir d'autre témoin que lui ; et un confident estil obligé de faire davantage ?
Il préfère l'Hippolyte d Euripide et de Sénèque à celui de Racine : Au moins ( dit-il ) esl-il con-
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forme chez eux à la vérité de l 'histoire. Il serait plus juste de dire : aux traditions de la fable ; mais , dans tous les cas , faut - il qu'un personnage de théâtre soit conforme à t histoire P 11 est non-seulement permis, mais même du devoir de l'accommoder , jusqu'à un certain point , ( et sans le dénaturer ) aux convenances de la scène , et aux mœurs des spectateurs. C'est ce que Racine a fait dans tous les sujets qu'il a emprunte's aux Grecs , et il savait bien ce qu'il faisait. Dans Euripide et dans Se'nèque , Hippolyte e'tale un orgueil révoltant et une dureté' brutale. Dans Racine , avec la même pureté' de mœurs, il a une vertu douce et modeste. Louis Racine en félicite son père, et il a raison.
Je ne m'arrête point aux déclamations insensées de r Hippolyte grec contre toutes les femmes. Tout le monde en a été choqué : c'est un travers particulier à Euripide , et que ses contemporains mêmes lui ont reproché : plusieurs de ses pièces en ont été gâtées. Dans Phèdre^ il va jusqu'à demander à iny^itT pour(juoi il n a pas donné aux hommes un autre moyen d avoir des enfans. Ce trait a échappé à Molière ; il aurait figuré très-conséquemment dans les malédictions du vieillard
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trompe , quand il donne toutes les femnies au diable qui les fit.
Je viens enfin à la seule partie de la pièce qui ait pu prêter raisonnablement à la censure ; à Vépisode des amours d'Hippolyte et d'Aricie , non pas assure'ment que je le croie repréhensible en tout: il me paraît susceptible de reproches et d'éloges également fondés. 11 est sûr qu'il ne se lie point au sujet et k l'action jusqu'au quatrième acte, et qu'il amène au second deux scènes dont le fond est l'amour d'Aricie et d'Hippolyte ; amour qui , après l'efTet que vient de produire celui de Phèdre au premier acte , en doit produire un trèsfaible. Voilà des défauts réels. Mais aussi dans le quatrième , il influe puissamment et sur l'action et sur l'intérêt : c'est cet amour découvert pour la première fois à Phèdre qui fait rentrer dans son cœur la vérité prête à en sortir ; la frappe d'une douleur non encore éprouvée , et la li^Te au dernier désespoir ; et de là une des situations les plus violentes et une des plus éloquentes scènes qui aient signalé le génie tragique. Permis à ceux pour qui tout cela est peu de chose , de ne voir
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dans l'épisode à qui nous le devons , (\\x une faute que les anciens n ont point commise. Je suis d'un avis un peu différent : je pense que dans l'art dramatique , dont la théorie est si étendue et si compliquée , la pratique ne peut jamais en remplir également toutes les conditions ; c'est une des opérations du talent d'examiner , quand il a besoin de violer la règle , si le résultat de l'irrégularité aura plus d'avantages que d'inconvéniens. Si ce sont les inconvéniens qui l'emportent, il a tort; il est sans excuse : si ce sont les avantages , il a raison ; il mérite des louanges. Mais s'il n'y a aucune proportion entre les uns et les autres , si les inconvéniens sont tels qu'ils ne nuisent que médiocrement à l'effet total , comme dans Phèdre ; si les avantages sont tels qu'ils élèvent l'ouvrage jusqu'à des beautés du premier ordre comme dans Phèdre , je dis alors à tous les critiques qui se copient les uns les autres : Je connais la règle aussi bien que vous , et je sais que l'auteur y a manqué ; mais je sens vivement les beautés que vous ne paraissez pas sentir ; et bien loin de faire leprocès à l'auteur , je fais son apothéose , pour
avoir rempli la première de toutes les règles, celle de faire dans un sujet donné le plus grand effet possible ; et j'e'cris sur sa couronne ;
Si non errasset , fecerai ilîe minus.
Martial.
Il eût fait beaucoup moins s'il n'avait pas failli.
w«n«vunivt/viivM/&MnMMivktiM«vvvii/vvvvvv«i%/v^vin/\\iv%ivv.vt/ivvviitAnAuvvvvvvkwvv«i