ACTE V, SCÈNE VII
Son trépas à mes pleurs offre assez de matières, * Sans que j'aille cherclier d'odieuses lomières, Qui , ne poMvant le rendre à ma juste douleur , Peut-être ne feraient qu'accroître mon malheur. Laissez-moi , loin de vous et loin de ce rivage . De mon fils déchiré fuir la sanglante image. Confus , persécuté d'un mortel souvenir , De l'univers entier je voudrais me bannir. Tout semble s'élever contre mon injustice. L'éclat de mon nom même augmente mon supplice : Moins connu des mortels, je me cacherais mieux. Je hais jusques avis, soins dont m'honorent les dieux ; Et je m'en vais pleurer leurs faveurs meurtrières , Saus plus les fatiguer d inutiles prières. Quoi qu'ils fissent pour moi , leur funeste bonté Ne me sauvait payer de ce qu'ils m'ont ôté.
* Son trépas à mes pleurs offre assez de matières.
Matières est une expreysion très-fréquente , on peut même dire parasite dans Corneille et dans les poë'tes du même tems. Racine a été' entraîné cette fois par Tesemple . tant l'exemple est contagieux ! On dit le sujet de mes pleurs , et non pas la matière de mes pleurs. Matière pour sujet ne s'applique qu'a ce qui suppose l'opération de l'esprit ou de quelqu'une de nos facultés actives : Matière à discourir , matière pour l^ éloquence ou la poésie , matière à procès , matière de triomphe , matière à délibérer, etc. On voit par tous ces exemples, qu'on ne dit pas bien matière aux pleurs : ç!ti\ un terme impropre.
IJO PHÈDRE,
PHÈDRE
Non , Thésée , il faut rompre un injuste silence : Il faut à votre fils rendre son innocence : , Il n'était point coupable.
Ab ! pcre infortuné !
Et c'est sur votre foi que je l'ai condamné ! Cruelle! pensez-vous être assez excusée?
PHÈDRE
Les momcns me sont cbers : écoutez-moi , Tbésée. C'est moi qui , sur ce fils cbaste et respectueux. , Osai jeter un œil profane, incestueux.
Le ciel mit dans mon sein une flamme funeste : La détestable OEnone a conduit tout le reste. Elle a craint qu'Hippoljte, instruit de ma fureur, Ne découvrît un feu qui lui faisait borreiu*. La perfide , abusant de ma faiblesse extrême , S'est bâtée à vos yeux de l'accuser lui-même. Elle s'en est punie, et, fuyant mon courroux, A cbercbé dans les flots un supplice trop doux. Le fer aurait déjà tranché ma destinée ; Mais je laissais gémir la vertu soupçonnée. J'ai voulu , devant vous exposant mes remords , Par un chemin plus lent descendre chez les morts. •T'ai pris, j'ai fait couler dans mes brillantes veines Un poison que Médée apporta dans Athènes. Déjà jusqu'à mon cœur le venin parvenu J)ans ce cœur expirant jette un froid inconnu ;