‹ Œuvres complètes de Jean Racine (volume 4)Chapitre 13 sur 264 · ACTE I, SCENE V. l'y · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE V. l'y

CRÉON

L'intérêt de l'état est de n'avoir qu'un roi ,

Qui^ d'un ordre constant, gouvernant ses provinces ,

Accoutume à ses lois et le peuplé et les princes.

Ce règne interrompu de deux rois différents ,

En lui donnant deux rois , lui donne deux tyrans.

Par un ordre souvent l'un à l'autre contraire ,

Un frère détruiroit ce qu'auroit fidt un frère.

Vous les verriez toujours former quelque attentat,

Et changer tous les ans la &ce de l'état.

Ce terme limité que l'on veut leur prescrire ,

Accroît leur violence en bornant leur empire.

Tous deux feront gémir les peuples tour-à-tour :

Pareils à ces torrentsr qui ne durent qu'un jour ,

Plus leur cours est borné , plus ils font de ravage •

Et d'horribles dé^ts signalent leur passage.

XOCASTÇ.

On les verroit plutôt , par de nobles projçts , Se disputer toujs deux l'amour de leurs sujets. Mais avouez , Créon , qile toute votre peine C'est de voir que la paix rend votre attente vaine ; Qu'elle assure à mes fils le trône où vous tendez , Et va rompre le piège où vous les attendez.

Comme y après leur trépas , le droit d« la naissance Fait tomber en vos mains la suprême puissance , Le sang qui vous unit aux deux princed mes fils , Vous fait trouver en eux vos plus grands ennemis ; ^ Et votre ambition , qui tend à leur fortune , Vous dorme pour tous deux une haine commune.

i8 LES FRERES ENNEMIS.

Vous inspirez au roi vos conseils dangereux , Et vous en servez un pour les perdre tous deux.

CRÉON

Je ne nie repais point de pareilles chimères : Mes respects pour le roi sont ardents et sincères ; Et mon ambition est de le maintenir Au trône où vous croyea que je veux parvenir. Le* soin de sa grandeur est le seul qui m'anime ; Je hais ses ennemis , et c'est là tout mon crime : Je ne m'en cache point ; mais , à ce que je voi , Chacun n'est pas ici criminel comme moi.

JOCASTE

Je suis mère , Créon ; et , si j'aime son frère , . La personne du roi ne m'en est pas moins chère. Dé lâches courtisans peuvent bien le haïr ; Mais une nière enfin ne peut pas se trahir.

antigo:ne.

Vos intérêts ici sont conformes aux nôtres ; Les ennemis du roi ne sont pas tous les vôtres. Créon , vous êtes père , et , dans ces ennemis , Peut-être songez-vous que vous avez un fils.

On sait de quelle ardeur Hémon sert Polynicé.

CRÉON

Oui y je le sais ^ Madame y et je lui fais justice ; Je le dois , en efiet , distinguer du commun , Mais c'est pour le haïr encor plus que pas un ; £t je souhaiterois , danis ma juste colère , Que chacun le haït comme lo hait son père«

ACTEI, SCENE V. 19

ANTJGON£.

Après tout £e qu'a &it la. yaleur de son bias , Tout le inonde, en ce point ^> ne vous ressemble pas.

Je le vois bien ^ Madame^ et cf est ce qui ni'afflige : Mais je sais bien à. quoi sa. révolte m'oblige ; Et tous ces beaux exploits «qui 1^ font admirer , C'est ce qui m^ le &it justement abhprreir.

La honte suit .toujours le paxti des rebelles : Leurs grandes' actions sont les plus criminelle^ ; Ils signalent leur crime en signalant leur bras , Et la gloire n'est point où les rois ne sont pas.

ANTIOONE. .

Ecoute? un peu mieux la voix de la nature.

CRÉON

Plus l'ofienseur m'est cher , plus je ressens l'injure.

ANTIGONE

Mais un père à ce point doit-^il être emporté? Vous avez trop de haine.

CRÉON. c

Et vous , trop de^ bonté.

C'est trop parler^ Madame, en faveur d'un rebelle.

ÀNTIGÔNÉ. *

L'innocence vaut bien que Fon parle pour i^le,. Je sais ce quilexend innpcent à vojs yeux.*

ANTIGOJtïEU

Et je s^ qud sujet vous le rend od ieux. .:i

ao LES FRËRÈS ENNEMIS.

• CRÉOK.

L'amour a d'autres yeux que le commun des hommes.

' jrOOASTE*

Vous abusez , Créon , de Tétat où nous sommes ; Tout vous semble permis : mais craiguéz mon courroux, Yos lib^tés enfin retomberoient sur yqus«

ANTIGONE

Jj'intérêt du public agit peu sur son ame , Jlt Famour du pays nous cache une autre flamme. Je la sa^ ; mais , Créon , j'en abhorre le cours , j|Et vous ferez bien mieux de la cacher toujours.

', CRÉON

Je le ferai) Madame, et je veux par avance Tous épargner encor jusques à ma présence.

Aussi bien mes respects redoublent vos mépris , Et je vais £edre place à cç bienheureux fils. Jje roi m'appelle ailleurs ^^il fa.ut que j'obéisse. Adieu. Faites venir Hémon et Polynicç.

JOCASTS.

N'en doute pas , méchant , ils vont venir tous deux ^ Touis deux ils préviendront tes desseins malheureux.

Page 1