ACTE I, SCENE V. l'y
CRÉON
L'intérêt de l'état est de n'avoir qu'un roi ,
Qui^ d'un ordre constant, gouvernant ses provinces ,
Accoutume à ses lois et le peuplé et les princes.
Ce règne interrompu de deux rois différents ,
En lui donnant deux rois , lui donne deux tyrans.
Par un ordre souvent l'un à l'autre contraire ,
Un frère détruiroit ce qu'auroit fidt un frère.
Vous les verriez toujours former quelque attentat,
Et changer tous les ans la &ce de l'état.
Ce terme limité que l'on veut leur prescrire ,
Accroît leur violence en bornant leur empire.
Tous deux feront gémir les peuples tour-à-tour :
Pareils à ces torrentsr qui ne durent qu'un jour ,
Plus leur cours est borné , plus ils font de ravage •
Et d'horribles dé^ts signalent leur passage.
XOCASTÇ.
On les verroit plutôt , par de nobles projçts , Se disputer toujs deux l'amour de leurs sujets. Mais avouez , Créon , qile toute votre peine C'est de voir que la paix rend votre attente vaine ; Qu'elle assure à mes fils le trône où vous tendez , Et va rompre le piège où vous les attendez.
Comme y après leur trépas , le droit d« la naissance Fait tomber en vos mains la suprême puissance , Le sang qui vous unit aux deux princed mes fils , Vous fait trouver en eux vos plus grands ennemis ; ^ Et votre ambition , qui tend à leur fortune , Vous dorme pour tous deux une haine commune.
i8 LES FRERES ENNEMIS.
Vous inspirez au roi vos conseils dangereux , Et vous en servez un pour les perdre tous deux.
CRÉON
Je ne nie repais point de pareilles chimères : Mes respects pour le roi sont ardents et sincères ; Et mon ambition est de le maintenir Au trône où vous croyea que je veux parvenir. Le* soin de sa grandeur est le seul qui m'anime ; Je hais ses ennemis , et c'est là tout mon crime : Je ne m'en cache point ; mais , à ce que je voi , Chacun n'est pas ici criminel comme moi.
JOCASTE
Je suis mère , Créon ; et , si j'aime son frère , . La personne du roi ne m'en est pas moins chère. Dé lâches courtisans peuvent bien le haïr ; Mais une nière enfin ne peut pas se trahir.
antigo:ne.
Vos intérêts ici sont conformes aux nôtres ; Les ennemis du roi ne sont pas tous les vôtres. Créon , vous êtes père , et , dans ces ennemis , Peut-être songez-vous que vous avez un fils.
On sait de quelle ardeur Hémon sert Polynicé.
CRÉON
Oui y je le sais ^ Madame y et je lui fais justice ; Je le dois , en efiet , distinguer du commun , Mais c'est pour le haïr encor plus que pas un ; £t je souhaiterois , danis ma juste colère , Que chacun le haït comme lo hait son père«
ACTEI, SCENE V. 19
ANTJGON£.
Après tout £e qu'a &it la. yaleur de son bias , Tout le inonde, en ce point ^> ne vous ressemble pas.
Je le vois bien ^ Madame^ et cf est ce qui ni'afflige : Mais je sais bien à. quoi sa. révolte m'oblige ; Et tous ces beaux exploits «qui 1^ font admirer , C'est ce qui m^ le &it justement abhprreir.
La honte suit .toujours le paxti des rebelles : Leurs grandes' actions sont les plus criminelle^ ; Ils signalent leur crime en signalant leur bras , Et la gloire n'est point où les rois ne sont pas.
ANTIOONE. .
Ecoute? un peu mieux la voix de la nature.
CRÉON
Plus l'ofienseur m'est cher , plus je ressens l'injure.
ANTIGONE
Mais un père à ce point doit-^il être emporté? Vous avez trop de haine.
CRÉON. c
Et vous , trop de^ bonté.
C'est trop parler^ Madame, en faveur d'un rebelle.
ÀNTIGÔNÉ. *
L'innocence vaut bien que Fon parle pour i^le,. Je sais ce quilexend innpcent à vojs yeux.*
ANTIGOJtïEU
Et je s^ qud sujet vous le rend od ieux. .:i
ao LES FRËRÈS ENNEMIS.
• CRÉOK.
L'amour a d'autres yeux que le commun des hommes.
' jrOOASTE*
Vous abusez , Créon , de Tétat où nous sommes ; Tout vous semble permis : mais craiguéz mon courroux, Yos lib^tés enfin retomberoient sur yqus«
ANTIGONE
Jj'intérêt du public agit peu sur son ame , Jlt Famour du pays nous cache une autre flamme. Je la sa^ ; mais , Créon , j'en abhorre le cours , j|Et vous ferez bien mieux de la cacher toujours.
', CRÉON
Je le ferai) Madame, et je veux par avance Tous épargner encor jusques à ma présence.
Aussi bien mes respects redoublent vos mépris , Et je vais £edre place à cç bienheureux fils. Jje roi m'appelle ailleurs ^^il fa.ut que j'obéisse. Adieu. Faites venir Hémon et Polynicç.
JOCASTS.
N'en doute pas , méchant , ils vont venir tous deux ^ Touis deux ils préviendront tes desseins malheureux.