‹ Œuvres complètes de Jean Racine (volume 4)Chapitre 130 sur 264 · ANDROMAQUE, CÉPHISE · texte numérisé non relu

ANDROMAQUE, CÉPHISE

CÉPHISE

Ah ! je n'en doute point ; c'est votre époux , Madame , C'est Hector qui produit ce miracle en votre ame : Il veut que Troie encor se puisse relever Avec cet heureux fils qu'il vous Êiît conserver. Pyrrhus vous l'a promis. Vous venez de l'entendre , Madame ; il n'attendoit qu'un mot pfour vous le rendre. Croyez-en ses transports : père , sceptre , alliés , Content de votre cœur, il met tout à vos pieds. Sur lui , sur tout son peuple il vous rend souveraine. Est-ce là ce vainqueur digne de tant de haine ? Déjà contre les Grecs plein d'un noble courroux , Le soin de votre fils le touche autant que vous : Il prévient leur fureur ; il lui laisse sa garde ; Pour ne pas l'exposer , lui-même il se hasarde. Mais tout s'apprête au temple ; et vous avez promis. . . .

ANDROMAQUE

Oui , je m'y trouverai. Mais allons voir mon fils.

CÉPHISE

Madame, qui vous presse? Il suflBt que sa vue

ANDROMAQUE. an

Désormais à tos yeux né soit plus défendue.

Vous lui pourrez bientôt prodiguer vos bontéa , Et vos embrassements ne seront plus comptés.

Quel plaisir d'élever un enfant qu'on voit croître , Non plus comme un esclave élevé pour son maître , Mais pour voir avec lui renaître tant de rois !

ANDROMAQUE

Céphise, allons le voir pour la dernière fois.

CÉFHISE.

Que dites-vous ? ô dieux !

AKDROMAQUE.

O ma chère Céphise !

Ce n'est point avec toi que mon cœur se déguise. Ta foi dans mon malheur s'est montrée à mes yeux ; Mais j'ai cru qu'à mon tour tu me connoissois mieux. Quoi donc ! as-tu pensé qu'Andromaque infidèle Pût trahir un époux qui croit revivre en elle ; Et que , de tant de morts réveillant la douleur , Le soin de mon repos me fît troubler le leur ? Est-ce là cette ardeur tant promise à sa cendre? Mais son fils périssoit , il l'a fallu défendre. Pyrrhus , en m'épousant , s'en déclare l'appui; Il suffit : je veux bien m'en reposer sur lui. Je sais quel est Pyrrhus : violent , mais sincère , Céphise, il fera plus qu'il n'a promis de faire. Sur le courroux des Grecs je m'en repose encor j Leur haine va donner un père au fils d'Hector. Je vais donc , puisqu'il faut que je me sacrifie, Asaurer à Pyrrhus le reste de ma vie j

ai2 ANDROMAQUE.

Je vais , en recevant sa foi sur les autels ^ L'engager. à mon fils par des nœuds immortels^ Mais aussitôt ma main , à moi seule funeste ^ D^une infidèle vie abrégera le reste ; Et , sauvant ma vertu , rendra ce que je doi A Pyrrhus , à mon fils , à mon époux , à moi* Voilà de mon amour FinnQcent stratagème; Voilà ce qu'un époux m'a commandé lui-même.

J'irai seule rejoindre Hector et mes aïeux.

Céphise , c'est à toi de me fermer les yeux.

CJÉPHISE.

Ah ! ne prétendez pas que je puisse survivre....

ANDROMAQUE

Non , non , je te défends , Céphise , de me suivre ; Je confie à tes soins mon unique trésor :

Si tu vivois pour moi , vis pour le fils d'Hector. De l'espoir des Troyens seule dépositaire , Songe à combien de rois tu deviens nécessaire. Veille auprès de Pyrrhus ; fais-lui garder sa foi : S'il le faut , je consens qu'on lui parle de moi. Fais-lui valoir l'hymen où je me suis rangée : Dis-lui qu'avant ma mort je lui fus engagée : Que ses ressentiments doivent être effacés j Qu'en lui laissatit mon fils , c'est l'estimer assez. Fais connoître à moij fils les héros de sa race; Autant que tu pourras , conduis-le sur leur trace : Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté , Plutôt ce qu'ils ont fait , que ce qu'ils ont été : Parle-lui tous les jours des vertus de son père j Et quelquefpis aussi parle-lui de sa mère*

Page 1