‹ Œuvres complètes de Jean Racine (volume 4)Chapitre 79 sur 264 · ACTE III, SCENE VI. ia · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE VI. ia

Les Indiens domtés sont vos moindres' ouvrages : Vous inspirez la crainte aux plus fermes courages ; Et quand vous le voudrez , vos bontés , à leur tour , Dans les coeurs les plus durs inspireront l'amour. Mais , Seigneur , cet éclat , ces victoires , ces charmes , Me troublent bien souvent par de justes alarmes. Je crains que , satisfait d'avoir conquis un cœur , Vous ne l'abandonniez à sa triste langueur ; Qu'insensible à l'ardeur que vous aurez cau^sée , Votre ame ne dédaigne une conquête aisée.

On attend peu d'amour d'un héros tel que vous : La gloire fit toujours vos transports les plus doux ; Et peut-être , au moment que ce grand cœur soupire^ La gloire de me vaincre est tout ce qu'il désire.

ALEXANDRE

Que vous connoissez mal les violents désirs D'un amour qui vers vous porte tous mes soupirs ! J'avoûrai qu'autrefois , au milieu d'une année , Mon cœur ne soupiroit que pour la renommée.

Lés peuples et les rois , devenus mes sujets , Etoient seuls à mes vœux d'assez dignes objets. Les beautés de la Perse à mes yeux présentées , Aussi bien que ses rois, ont paru surmontées : Mon cœur , d'un fier mépris armé contre leurs traits , , N'a pas du moindre hommage honoré leurs attraits. Amoureux de la gloire , et partout invincible , Il mettoit son bonheur à paroître insensible. Mais , hélâs ! que vos yeux, ces aimables tyrans , Ont produit sur mon cœur des effets différents !

124 ALEXANDRE

Ce grand nom de vainqueur n'est plus ce qu'il souHaite;

Il vient avec plaisir avouer sa défaite :

Heureux si , votre cœur se laissant émouvoir ,

Vos beaux yeux à leur tour avouoient leur pouvoir !

Voulez- vous donc toujours douter de leur victoire ,

Toujours de mes exploits me reprocher la gloire?

Comme si les beaux nœuds où vous me tenez pris ,

Ne dévoient arrêter que de foibles esprits J

Par des faits tout nouveaux je m'en vais vous apprendre

Tout ce que peut l'amour sur le cœur d'Alexandre.

Maintenant que mon bras , engagé sous vos loi» ,

Doit soutenir mon nom et le vôtre à la fois ,

J'irai rendre fameux , par l'éclat de la guerre ,

Des peuples inconnus au reste de la terre ,

Et vous faire dresser des autels en des lieux

Où leurs sauvages mains en refusent aux dieux»

CLÉOFIIiE.

Oui , vous y traînerez la victoire captive ;

Mais je doute , Seigneur , que l'amour vous y suive^

Tant d'états, tant de mers qui vont nous désunir,

M'efiacêront bientôt de votre souvenir.

Quand l'Océan troublé vous verra sur son onde

Achever quelque jour la conquête du monde ;

Quand vous verrez les rois tomber à vos genoux ^

Et la terre en tremblant se taire devant vous ,

Songerez-vous , Seigneur , qu'une jeune princesse

Au fond de ses états vous regrette sans cesse ,

Et rappelle en son cœur les moments bienheureux

Où ce grand cotiquérant l'assuroit de ses feux?

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