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Oeuvres complètes de Jean Racine

JMors avons fait connaître dans notre Prospectus les motifs qui nous ont engages a publier cette nouvelle e'dition des Œuvres de Racine. Depuis que notre Prospectus a paru, des littérateurs distinguée nous ont encourages dans notre, entreprise. Ils ont pensé avec nous que des diverses éditions qui ont paru depuis quelques années , les unes étaient d'un prix trop élevé pour la plupart des lecteurs, les autres d'un format incommode : celles-ci généralement assez incorrectes, celles-là incomplètes. Nous avons tâché d'éviter ces différens reproches; et si un format qui unit l'élégance h la commodité, un texte pur et correct, auquel nous avons joint h Commentaire de La Harpe, une exécution tvpographique soignée, sont de nature à assurer !«• succès d'un ouvrage quelconque, DOU9 sommes

surs d'avance de celui que notre édition ne peut manquer d'obtenir. Dans l'espoir de la voir devenir classique , nous l'avons fixée à un prix assez modique, pour que l'acquisition en fut facile aux plus modestes fortunes, et pour qu'elle pût être mise entre les mains de la jeunesse studieuse.

]Nous croyons devoir remarquer à cette occasion, qu'un Commentaire raisonne' des ouvrages de 'Racine, à la fois le premier de nos poètes tragiques et lf plus parfait modèle de la poésie française , est d'autant plus à propos dans ce moment, que nous voyons s'élever parmi nous une- secte de littérateurs, qui, sous prétexte d'introduire dans notre langue des beautés étrangères , finiraient pai corrompre et la langue et le goût , si les fidèles admirateurs de nos grands écrivains, si la saine littérature ne s'opposaient constamment à leurs importations néologiques.

« En commentant Racine , a dit La Harpe , on sent bien qu'il ne s'agit pas de rien ajouter à la gloire de ce grand homme ; a cet égard, l'opinion publique, fixée par le tems et par le suffrage réfléchi des connaisseurs, ne laisse rien à faire à personne. Mais, en remarquant l'application des

de l'éditeur. 7

principes de l'art , toujours si sûre dans ses chefsd'œuvre , on peut faire concevoir aux jeunes auteurs qui ont de véritables dispositions pour écrire, que rattachement à ces principes a toujours été et sera toujours la marque du vrai talent et de la vraie force de conception, et que la violation ou le mépris de ces règles éternelles sera toujours une marque de faiblesse. De même aussi , en observant l'usage heureux qu'il a fait de notre langue, on peut les mettre à portée de se convaincre par leurs propres réflexions , que chaque langue a son génie qu'il faut d'abord étudier et bien connaître, pour apprendre à en tirer de nouvelles beautés et de nouveaux effets, sans heurter les convenances, et sans dénaturer l'idiome. »

La Harpe a raison, et ses réflexions trouvent plus d'application que jamais. Son Commentaire est incontestablement for! au-dessus de ceux de Louis Racine, de l'abbé d'Olivet, de Luneau de Boisjermain ( généralement attribué «à Jilin de Sainmore), et de celui plus récent de l'abbé Geoffroy, auquel, malgré quelqut - remarques où se trouvent tans contredit <l< l'esprit <'t d<* l'éru

dition, on peut sans injustice reprocher d'être diffus, et de ne rien contenir que Ton ne sût déjà. On n'éprouve qu'un seul regret en lisant^ le Commentaire de La Harpe, c'est qu'il y prodigue à Luneau de Boisjermain autant d'injures qu'il donne d'éloges à Racine, ^sous avons donc cru devoir dans l'intérêt de La Harpe , comme dans celui des lettres, en retrancher tout ce qui sort des bornes de la discussion littéraire, ainsi que différentes additions faites par les derniers Editeurs, et où les jugemens de La Harpe se trouvent combattus avec beaucoup d'injustice: quelques anecdotes peu curieuses et connues de tout le monde, et enfin les critiques impertinentes des Devisé, des Subliguy et autres, qui ne méritaient qu'un éternel oubli. Ces suppressions, également dictées par la justice et par le bon goût, obtiendront, nous n'en doutons pas, l'approbation générale.

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Jean Racine naquit à la Ferté-Milon , le 21 décemLTe i63g. Son père était contrôleur du grenier à sel de cette ville 5 sa nière, Jeanne Sconin , était fille d'un procureur du roi aux eaux et forets de Yillers - Coterets. La noblesse de sa famille n'était autre que celle qui se transmet par des charges achetées 5 et il serait assez indifférent d'en parler , si ce n'est parce que Racine avait un cygne dans ses armoiries. L'antiquité, qui tournait tout en présage, n'aurait pas manqué de reconnaître ici celui du talent, qui devait donner au nom de Racine une noblesse qu'il ne devrait qu'à lui-même.

Orphelin de père et de mère à 1 âge de cinq ans, il fut d'abord élevé par son aïeul maternel, ainsi qu'une sœur a peu près du même âge que lui, qui vécut quatre-xingt-douze ans, et mourut en 1dans la ville où elle était née. Cette longue carrière excède de beaucoup les bornes ]es plus ordinaires de la vie humaine : celle de Racine ne les A pas.

Après la mort de Pierre Sconin, sa veuve , Marie Desmoulins (i), prit soin de l'éducation de Racine. Il étudia d'abord les humanités dans le collège de la ville de Beauvais : c'est à celui d'Harcourt à Paris , qu'il fît son cours de philosophie ; mais dans l'intervalle il eut occasion de prendre de meilleures leçons des maîtres les plus justement renommés de ce tems-là : Port-Royal a pu se glorifier d'être son véritable instituteur, et l'élève se montra depuis, sous tous les rapports ; digne de ses maîtres.

La persécution qui avait dispersé ces fameux solitaires littérateurs, en conduisit quelques-uns dans la chartreuse de Bourg-Fontaine, près de la

(1) Il paraît, d'après une note des éditeurs de l'e'dition des œuvres de Racine , publiées en 1807, que La Harpe a été induit en erreur sur différentes particularités relatives à la famille de noire illustre auteur, par Louis Racine, dont il a cru pouvoir adopter avec confiance les Mémoires. DIarie Desmoulins n'était pas veuve de Pierre Sconin , mais de Jean Racine, aïeul, qui avait possédé , ainsi que Jean Racine pète , la charge de contrôleur au grenier à sel de la Ferté-Milon. Ce Jean Racine , aïeul , ne mourut qu'en iG5o; c'est sous sa tutelle, et non sous celle de l'aïeul maternel , que fut élevé le jeune Racine, resté orphelin de père et de mère dès l'âge de trois ans . avec deux sœurs plus jeunes que lui, dont une mourut religieuse à Port-Royal, en 1687.

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Ferté-Milon (i). Ils eDgagèrent Marie Desmoulins, alors tutrice du jeune Racine, à le faire entrer à la maison des Granges, voisine de Port-Royaldes-Champs, et regardée alors comme la meilleure école pour la jeunesse. Il y trouva le Maistre et îlamon, l'un avocat célèbre, l'autre docteur en médecine, tous deux pleins de connaissances et de lumières, et qui avaient choisi cette retraite pour se dévouer à l'étude, à la piété et à l'instruction des jeunes gens. Frappés des dispositions de Racine , ils cultivèrent en lui ce goût des lettres qui d'abord le porta malgré eux vers le théâtre, et lui inspirèrent en même tems cet esprit de religion qui Téloigna depuis de la scène française ^ effets contraires d'une même cause 3 de cette sensibilité tendre qui faisait le fonds de son caractère, et qui,

(i) Les liaisons de la famille de Racine avec la maison de Port- Roval , disent les éditeurs que nous avons déjà cite's , datent de beaucoup plus loin , et elles subsistaient même avant qu'il fut ne'. Sa 'anle , Agnès de Sainte-Thei le. <:tait entre'c dans ce monastère en l636. Lorsqu en i638, le cardinal de Richelieu eut fait arrùter l'abbé de Saint-Cyran . il envoya ordre à Antoine le Maistre et i U Ifaisire de Sericourt de quitter Port-Royal ; et les deux allèrent chercher une retraite à la Ferté-Milon , chez madame / "ifnrt . antre tante de Racine, dont il sera souvent question dans h s Lettres de l'auteur aux ami* de sa jeunesse. ( Noté de V éditeur. )

après s'être épanchée clans la peinture des passions de la jeunesse, se concentra toute entière 3 vers le tems de la maturité, dans cette communication intime de l'homme avec le créateur, qui, depuis Socrate et Marc-Aurèle jusqu'à Descartes et Fénélôn , a toujours eu tant d'attraits pour les âmes sensibles et élevées. Nous savons par tout ce qui nous reste de Racine, qu'il fut toujours sincèrement attaché à la loi de l'évangile, et il faut Lien qu'on lui pardonne, même aujourd'hui, d'avoir été de la religion de Pascal , de Bossuet, de Despréaux , de tous les grands hommes du grand siècle, sans en excepter un seul.

Le savant Lancelot, qui a eu la plus grande part à la grammaire générale et raisonnée , connue sous le nom de Grammaire de Port-Royal ^ et qui fut en même tems assez bon philologue pour nous donner les meilleurs élémens des langues grecque, latine, espagnole et italienne, et assez modeste pour n'v pas mettre son nom , se chargea d'enseigner le grec à Racine, et c'était le plus grand service que l'érudition pût rendre au talent. La jeunesse, cette inappréciable saison de la vie , où l'on peut tout apprendre et tout retenir, et les dispositions particulières que Racine avait reçues de la nature, surmontèrent aisément les difficultés et les dégoûts

VIE DE RACINE. l3

des études élémentaires : leur sécheresse ne rebuta pas son ardeur, et il avait d'ailleurs tout ce qu'il fallait pour sentir bientôt tout le charme de cette langue unique, qu'on peut appeler la mère du génie. Du moment où il fut en état de lire les auteurs, il les dévora tous avec une singulière avidité', philosophes , orateurs, historiens, poètes et romanciers. Ces derniers surtout devaient échauffer une imagination jeune et poétique , et ses austères instituteurs , en lui faisant aimer la langue d'Homère et de Sophocle , craignirent bientôt qu'il n'aimât trop leurs ouvrages. On lui ôta une fois des mains le roman grec de Théagène et Çkariclée : pour échapper à cette prohibition rigoureuse, il trouva un moyen qui n'appartient pas à tout le monde : il se procura de nouveau le même livre , l'apprit par cœur et le rendit ensuite à ses maîtres, iairés sans doute pour excuser et apprécier cette nouvelle espèce de désobéissance. La lecture de ce roman 1 avait tellement affecté, qu'il en courut l'idée de son premier essai dramatique; il ne l'acheva pas. Molière, qu'il eut occasion de connaître à Paris, et qu'il consulta sur cet ouvra lui conseilla de n i.« oceràce sujet, pour celui de la Thèbàide ; mais il sut découvrir dans une prei esquisse, le jcri e d'un talent qu'il < flaa'nc. i- *

l4 ME DE RACINE.

voir encourager par des bienfaits, que l'extrême jeunesse et la situation peu aisée de Racine le mettaient dans le cas d'accepter sans rougir, de la part d'un homme tel que Molière.

On ne peut douter que cette connaissance du grec , qu'il cultiva toute sa vie , n'ait été une des causes premières de cette pureté de goût et de celle j icliesse de diction qui caractérisent ses écrits ; et l'on peut faire la même observation sur les classiques français du dernier siècle, Pascal, Fénélon, Eossuet , Despréaux, qui tous savaient le grec. Il ne faut pas croire que cet excellent goût se puise de même dans des traductions. D'abord l'étude des originaux peut seule faire bien connaître leur manière 5 et c'est ainsi seulement que le talent peut se la rendre propre , et faire passer de nouvelles formes dans notre langue , sans la forcer et sans la défigurer. De plus, il y a un rapport intime entre les idées et les expressions, entre le sentiment et la phrase , rapport qui tient absolument à l'idiome : et quand ce rapport est ordinairement conforme à la nature, comme il l'est dans les classiques grecs, il est impossible que des organes heureux n'en soient pas frappés , et ne s'en fassent pas un principe et une habitude. D'un antre côté y c'est une chose remarquable que la fouie d'erreurs

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et de méprises où sont tombés des hommes d'ailleurs pleins desprit, quand ils ont voulu juger les anciens Grecs sans savoir leur langue. Voltaire luimême, si favorisé de la nature, s'est ressenti de cette ignorance du grec , et dans ses ouvrages, et dans ses jugemens. Non-seulement elle l'a égaré dans sa critique, mais c'est même une des causes qui, dans ses meilleures pièces, Font laissé encore assez loin de Racine pour la pureté du goût. Aussi est-ce le prodige de son art et de son talent, aux veux des connaisseurs, de s'être approché dans Mcro-pe de cette élégante simplicité des Grecs et de Racine, au point que dans plusieurs scènes, et particulièrement dans celle du second acte entre la mère et le fils , on croit lire Sophocle ou les belles scènes d Euripide. Chez Racine cette espèce d'illusion est continuelle dans Andromaquc * Jplu l Phèdre, comme dans Esther et Atlia-

lie on croit entendre les prophètes : d'où l'on voit que ce qu'il avait le plus étudié, c'était la Bible et les Grecs.

L'extrême modicité de son patrimoine semblait lui faire une loi de chercher surtout la fortune dans Je choix d'un état. Mais 1 expérience de tous lis tems a prouvé qu'il n'est guères possible aux grandi artistes de forcer leur vocation ; que l'attrait de

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leurs talens est toujours leurpremier objet, elle sncrificede l'intérêt, toujours le premier qu'ils aient à faire. La fortune qu'ils ont à espérer ne peut jamais venir que de leur talent même , et par conséquent ne s'élève guères au-dessus de la médiocrité. Elle n'en est sans doute que plus respectable, puisqu'elle est la récompense légitime d'un travail qui en enrichit d'autres qu'eux, qui est à la portée de si peu de gens, et qui honore leur patrie. La leur disputer ou les en dépouiller est l'acte le plus odieux de l'injusiice et de l'ingratitude.

Piacine hésita quelque tems entre les différentes ouvertures qui se présentaient : il pouvait être candidat du barreau ou apprenti de la finance ; il ne voulut ni de l'un ni de l'autre. Il essava les cahiers de théologie dans l'espérance d'un bénéfice que pouvait lui résigner un de ses oncles maternels 5 mais il survint des difficultés et des obstacles de toute espèce , qui finirent par le rebuter. Après avoir passé quelque tems à Montpellier et à Uzès^ à la suite de projets et d'espérances qui s'évanouirent, il revint à Paris, où. le succès de ses premières poésies et les encouragemens qu'il reçut de la cour le déterminèrent bientôt à se livrer entièrement aux lettres.

Il n'avait jamais cessé de s'en occuper, malgré

les efforts que l'on faisait à Port-Royal pour l'en détourner, et malgré les différentes distractions où d'abord on l'avait engagé. Quelques essais poétiques de son adolescence, dont nous avons des fragmens dans les Mémoires de son fils, sont extrêmement médiocres, et, de l'aveu même de celui qui nous les a conservés, n'annonçaient nullement l'auteur iïAudromaque. Ceux de Voltaire, au même âge , sont fort supérieurs ; ce qui prouve seulement que ce dernier fut plus précoce et trouva plus de secours dans ce qui lavait précédé. Mais tous les deux montrèrent de bonne heure un penchant décidé pour l'étude , et ne négligèrent pas celle de leur langue 5 étude si nécessaire au talent et au goût , et dédaignée depuis par des hommes qui étaient loin d'en avoir autant qu'eux. Racine , qui savait, à vingt ans, le grec, le latin , 1 italien et 1 espagnol , s'occupait pendant son séjour en province, à faire des remarques sur les écrits de d'Ablancourt * f de Vaugelas , deux grammairiens distingués de son tems. Les principes de son éducation et son attachement au travail eurent assez de pouvoir sur lui , pour le préserver menu delà plus inévitable séduction de son âge, l'ami ur du plaisir. Ou vit dans les lettres qu'il < < rn il d L/c?; que pour ue pas perdre son tems il sa ]i-

itf VIE DE RACINE.

bérté , il fuyait la compagnie 3 surtout celle des femmes 3 et préférait celle des poètes grecs : plus ■fige, et par conséquent plus heureux que Voltaire, dont la jeunesse, comme il nous l'apprend luimême dans ses lettres, fut abandonnée aux passions, qui lui coûtèrent un tems qu'il a souvent regretté depuis., et qui souvent coûtent Lien davantage. On peut sans doute excuser Voltaire, dont l'imagination fut plus vive ; mais on doit d'autant plus d'éloges à Racine, que la sienne était plus tendre.

C'est cii 1664 qu'il donna la Thébaïde , et qu'il publia Iode intitulée la Renommée aux Muses ( k): il avait alors vingt-cinq ans. Quatre ans auparavant, en 16G0, il avait débuté dans le public par une autre ocie^ la Nymphe de la Seine > à l'occasion du mariage de Louis XIV 5 et ce qui est assezsingulier , c'est que cette première ede vaut beaucoup mieux que la seconde , quoique ni Tune ni l'autre

tient guères d'autre mérite que celui d'une versification généralement pure et nombreuse, et d'une médiocre élégance. Mais alors le mérite de la tournure du vers était encore assez rare pour être fort recherché ., et la jeunesse de l'auteur y donnait un

; 1 ' ('..a, ode parut en iG(

nouveau prix. La première de ces deux pièces fut magnifiquement récompensée par Colbert , qui honora l'auteur d'une gratification de cent louis île la part du Roi j et peu de tems après le mit sur l'état des pensions pour une somme de 600 liv. On doit rappeler, à l'honneur de Chapelain, que ce fut lui qui fit connaître au ministre l'auteur et l'ouvrage , et qui , se trouvant alors auprès du gouvernement le juge des talens et l'arbitre des récompenses , fit un usage si louable du crédit passager que lui avait acquis sa réputation passagère. La seconde de ses odes, la Renommée aux Muses, valut à l'auteur une seconde gratification royale , dont l'ordre était énoncé en des termes honorifiques (i), qui sont pour le talent un bienfait de plus. Un avantage plus précieux dont celte même pièce fut pour lui l'occasion, ce fut l'amitié de Boileau. A peu près de 1 âge de Racine, il fit quelques critiques sur son ode qui lui était tombée entre les mains. L'auteur lut frappé de la des idées du critique, et désira de le connaître et de le remercier. Ce fut là le comme uc< ment de cette liaison intime qui fut si utile à Racine, et de

(1 II portait : Peur lui donner fei moyenâ Je continuer

\ aux li t.'res.

cet attachement réciproque, si honorable à la fois pour Jes deux amis et pour les lettres.

La Thcbaïde eut quelque succès ; Alexandre , qui la suivit de près, en eut beaucoup : ni l'une ni l'autre ne sont restées au théâtre. On ne peut nier que "\ oltaire, faisant Œdipe et la Henriade précisément au même âge où Racine ne donnait encore que de si faibles essais, ne montre ici une grande supériorité , et comme versificateur , et comme tragique. Mais on peut l'expliquer d'abord parles raisons que j'ai déjà indiquées ; ensuite elle est bien compensée pour le moins, quand on songe que l'année suivante Pvacine franchit un intervalle immense, en faisant Andromaque et Rritannicus; deux grandes conceptions dramatiques, également originales dans des genres bien difTéiens, et que lui-même n'a pas surpassées, l'une pour la force tragique, l'autre pour la maturité de la composition. L'auteur à'OEdipe au contraire, depuis ce brillant coup d'essai où il fut soutenu par le génie de Sophocle , s'égara pendant douze ans dans les conceptions du sien, qui furent boutes plus ou moins malheureuses, jusqu'à Brutus et à Zaïre, l'un où reparut l'énergie de son premier ouvrage, l'autre où se décida le caractère de son talent, qui le portait au grand pathétique. Ainsi l'on voit que

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si Voltaire fui un peu plus prompt à éclore, il fut mûr Lien plus tard. Son génie ne se manifesta tout entier que vers quarante ans ; celui de Racine avant trente. Celte différence est d'autant plus à remarquer, que l'un venait cinquante ans après l'autre ; et que sera-ce , si l'on considère ce qu'on pouvait encore attendre d'un homme qui, après avoir fait Iphigénie et Phèdre à trente-huit ans, renonça au théâtre , et douze ans après créa son Athalie, où il ouvrait une carrière toute nouvelle, dans laquelle personne encore n'a pu l'atteindre , et n'a permis jusqu'ici à ses successeurs d'autre gloire que celle de l'approcher de plus près!

(i) Ce qui concerne son théâtre et les particularités relatives à chacune de ses pièces, appartient au Commentaire : je ne considère ici que l'homme et l'auteur. On sait, après les succès de Bérénices de Bajazet s de Mithridatc 3 à'Ipkigéme 3 quel chagrin lui causa la disgrâce factice de sa Plicdre, et le ridicule triomphe arrangé pour Pradon par Une cabale de cour. Une cabale de cour pour une tragédie, et contre une tragédie ! Hélas ! oui. Telle

(1) liacinc fut reru a P Aradrmie française le 12 janvier if>;3, me jour que l'Initier , qui depuis fut e'vèfjue de Ninics , et le savaut ai L G a! luis.

est la vanité humaine : tous les genres d'illustration, les plus étrangers les uns aux autres parleur objet, sont susceptibles entre eux de la concurrence de l'amour-propre , et se heurtent dès qu'ils se rencontrent. La sensibilité de Racine ne fut pas à l'épreuve de ce dégoût passager , que ne put même lui faire oublier la réparation qui ne se fit pas long-lems attendre la reprise qui eut lieu au bout d'un an ayant mis les deux pièces à leur place. C'est que l'amour de la gloire s qui fut long-tems chez lui une passion très-vive, commençait à céder à un autre sentiment qui peut seul en triompher, celui de la religion. Ce ne fut pas le seul sacrifice qu'il lui fit ; mais ce fut sûrement le plus pénible et le plus méritoire , et il ny en eut jamais de plus complet. Il quitta la scène, et la quitta sans retour. Les lettres en ont gémi : la piété s'en est applaudie 5 et pourtant n'aurait-elle pas ellemême à regretter ce qu'aurait pu faire celui qui , même en se soumettant à toute la sévérité de la morale chrétienne , a pu lui donner Esther et Athalie 3 et fonder ainsi un théâtre religieux en rendant la poésie à sa première institution et à sa pureté originelle ?

On a souvent cité ce qu'il disait ; que li plus mauvaise critique lui faisait plus de peine que les

plus grands succès ne fui faisaient de plaisir. On a cru y voir un excès de susceptibilité : il n'y avait à remarquer que la franchise de l'aveu. Ce mot est celui du cœur humain dans toutes les jouissances de l'amour-propre : il revient à ce principe, qu'il est dans l'homme de regarder tout ce qu'il obtient comme un droit, et ce qui lui manque comme un larcin. Il en résulte que le cœur humain ici-bas est et doit cire toujours trompé, et jamais satisfait : vérité féconde si elle était approfondie par la réflexion , comme elle est avouée par l'expérience , et dont ce n'est pas ici le lieu de développer les conséquences.

Celle que Racine en tira, fut le besoin de reposer dans l'amour du Créateur et dans l'espérance d'un meilleur monde, un cœur que pouvaient si aisément blesser les créatures, et que jamais elles ne pouvaient remplir. Il aima Dieu comme il aimait ses maîtresses 3 dit madame de Sé^igné dans ses Lettres. On se faisait alors un honneur d'aimer Dieu : qui aurait cru que, cent ans après, ce serait un ridicule d'y croire et uu crime de l'honorer ?

Racine voulut même embrasser la vie monastique , et dans un ordre des plus austères 5 mais il

i:tit apparemment le danger de dévouer sa \ic

entière, dans nn moment d'enthousiasme, à des règles qu'on ne peut supporter que par une consj tance pénible. Il préféra sagement des chaînes plus légères et plus conformes à la vocation générale des hommes : il se maria et eut le bonheur de bien choisir. Il fut aussi heureux dans cette union qu'il est possible de l'être, parce qu'il fut assez sage pour en remplir les devoirs, qui peuvent être des sacrifices dans les mariages mal assortis , mais qui , dans ceux qu'a formés la vertu et que la religion sanctifie , sont les jouissances les plus douces et les plus pures. Il préféra la paix domestique aux dissipations extérieures et aux séductions de la société, dont cependant personne n'était plus susceptible que lui, puisque la société nous plaît d'autant plus, que nous avons plus de moyens d'y plaire. Eh ! qui en avait plus que Racine, qui joignait aux avantages delà figure, les charmes de l'esprit et la recommandation de son nom !

Le mot de madame de Sévigné , que j'ai rapporté ci-dessus, prouve que la voix publique lui attribuait des faiblesses que son uMs croit supposées : il nie son commerce prétendu avec la comédienne Champmélé. Quoiqu'on en veuille penser, il est certain que s'il avait commis des fautes., il les répara par une vie sévèrement régulière. Il se

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montra capable d'efforts plus grands : il se dépouilla même de l'aniour-propre d'auteur,, le plus difficile à dompter , et d'autant plus qu'il paraît en lui-même moins répréhensible et plus légitime, puisqu'il se fonde sur des titres personnels.

Il ne faut rien moins que les témoignages réunis de Despréaux son ami et de son fils, pour croire qu'il ait poussé l'indifférence pour ses ouvrages, jusqu'à ne vouloir pas recevoir les éditions qui s'en firent depuis 1677 5 et de là vient qu'on y trouve quelques fautes qu'il était aussi facile de corriger que d'apercevoir.

Louis Racine assure encore positivement , et il est croyable , que madame Racine n'avait jamais lu les tragédies de son mari. Cette insouciance si singulière et même sans exemple dans une femme qui ne manquait ni d'esprit naturel , ni de jugement , est la plus forte preuve du détachement absolu que Racine s'était commandé à lui-même par rapport à la gloire littéraire : il fallait que sa fciiinic en fût bien sûre pour en montrer autant que lui. Ses devoirs de mère et lcs'soins de l'éducation de ses enfans l'occupaient même si exclusivement, qu'un jour cpie Racine, revenant <1< \ ersailles, lui rapportait une bourse de mille louis qu'il a>ait re< indu Roi , a peine y fit-elle attention . oe si

Mac i ne. \. 1

qu'à lui parler d'un de ses enfans , qui n'avait pas voulu étudier depuis deux jours. Pour cette fois Kacine fut surpris , et Boileau, qui était présent, encore davantage.

On objectera peut-être que Racine ne fut pas du moins insensible à la faveur , lui qui montra tant de chagrin d'avoir perdu un moment celle de Louis XIV. Mais peut-être aussi ce chagrin a-t-il été exagéré , et il me semble qu'on a été trop loin en le donnant pour cause de sa mort. Il était naturellement mélancolique, (i) avec lui-même, quoique fort doux avec les autres ; ce qui ne s'exclut nullement, surtout dans les âmes tendres. Il o'affectait plus aisément des sujets de tristesse et de crainte, que de ceux d'espérance et de joie. Il devint sujet aux fièvres, et les médecins les combattirent avec le quinquina « dont le fréquent usage amassa dans le foie des humeurs qui formèrent une espèce d'abcès: c'est cet abcès qui en se refermant causa sa mort , mais après une très-longue maladie et plusieurs alternatives de convalescence et de rechute , qui se succédèrent pendant près de deux ans. Il ne cessa point d'aller à la cour ni même de voir le Roi ; mais il n'en était plus si bien reçu.

(1) Ce sont les propres paroles Je son fils.

On peut donc penser que le chagrin qu'il nourrissait pendant cet intervalle, ne fit que hâter les dernières atteintes d'un mal qui était mortel.

On voit d ailleurs par ses lettres, que sa tristesse ne provenait pas seulement du malheur d'avoir déplu à un grand Roi son bienfaiteur, mais aussi de voir s'éloigner les movens d*a\ancement pour une famille nombreuse qu'il chérissait avec une extrême tendresse. Il était alors gêné dans ses affaires domestiques , avant épuisé ses fonds à paver une cliarge de secrétaire du Roi, et se voyant taxé de nouveau pour une augmentation de finance, imposée sur ces mêmes charges, en raison des besoins de l'Etat. Il sollicitait la même indemnité qu'il avait obtenue en i685 pour la cliarge de tiésorier de France: le Roi répondit : Cela ne se peut pas; mais si/ se présente quelque autre occasion de le dédommager, j'en serai fort aise. Ces paroles adoucissaient beaucoup le refus, et faisaient assez voir que le monarque ne lui avait pas retire M bienveillance. Il eût pu d'ailleurs s'en reposer sur le crédit d'une, favorite, qui lui disait à peu pus comme Agrippinc, et avec plus de fondement ;

Doutez-vous d'une paix dont je fais mon ouvrage?

iî il était dans un état de santé et d-ins une.

disposition d'esprit où toutes les contrariétés de- \ iennent des afflictions, et où toutes les afflictions sont meurtrières. Il fut vivement touclié de ce refus : père de sept enfans qu'il fallait élever et établir j il avait compté sur les bontés d'un prince qu'il aimait véritablement, et il crut n'en être plus aimé. Il se résignait en chrétien aux épreuves que Dieu lui envoyait 5 mais cette résignation ne détruit ni les faiblesses de l'homme ni les affections paternelles ; elle ne peut qu'en offrir le sacrifice. Heureusement , pour l'honneur de 5a mémoire (i), on peut conclure qu'il n'y a ici aucune abjection de courtisan, mais une sensibilité légitime et honnête, également intéressante et par son objet et ses motifs, et par l'espèce de disgrâce que Racine avait encourue. Certainement il était honorable de n'avoir déplu que par des vérités utiles., consignées dans un mémoire sur la misère du peuple, qui n'avait pu être dicté que par le zèle, et non par aueune vanité ambitieuse, puisque l'auteur, en le remettant à madame de Maintenon qui l'avait demandé, n'avait cède qu'à l'assurance de n'être pas nommé. On sait que Louis XIV, qui surprit le manuscrit entre les mains de la favorite,

(i) / oyez les observations qui suivent,

arracha d'autorité le secret qu'elle n'eut pas la force de garder, et qu'en louant les intentions et le zèle de Racine, il parut blessé de trouver en lui Fauteur d'un écrit, qui contenait des vérités d'autant plus tristes peut-être , quelles étaient plus évidentes. Parce qu'il fait bien des vers, croit-il ton! savoir ? et parce qu'il est grand -poète 3 veut-il être ministre ? Ce furent ses paroles ; elles ne marquaient qu'une humeur passagère, et qui au fond ne pouvait altérer ni l'estime ni même la bienveillance qu'il avait pour Racine. Il lui en denna les marques les plus sensibles quand il fut informé du mauvais état de sa santé. Il envoya fréquemment savoir de ses nouvelles $ ce qui, de la part d'un Roi de France et de la part de Louis XIV, était, pour un particulier, un honneur très- extraordinaire , puisqu'il aurait été remarqué même a l'égard des personnes du plus liant rang.

On a fait à Racine un reproche plus fondé sur la querelle intentée assez gratuitement contre Port-Royal, daus ces lettres satyriques dont les connaisseurs n'ont rien dit de trop en les comparant aux Provinciales , et dont la partialité du commentateur, qui scia réfuté ci-aprèa, semble n'avoir fail mention que pour rappeler un tort de fauteur, sans avoir égard a la réparation . 1 I

3o VIE DE RACINE.

en tenir plus de compte que du mérite de l'ou-

vrage.

Quelques lignes de JNicole, dans une réponse au visionnaire Desmarêts,, excitèrent la sensibilité alors très -irascible de Racine, qui ne put souffrir qu'on traitât les poètes dramatiques à'empoisonneurs publics et de gens horribles parmi les chrétiens. Ceux qui sont le plus attachés à la religion ne peuvent nier que ces paroles ne soient trop violentes, et qu'une proscription si générale ne soit injuste. C' rtainementles auteurs de Polveucte. iY^llha/ie et d'Alzire , n'ont mis aucun poison dans ces drames, où le sublime du génie est celui delà religion. Arnauld ne condamnait point Phèdre, et celte autorité de\ait être quelque chose aux yeux acMcole. Si l'église condamne les spectacles, c'est pour les abus et les scandales qui ne sont ni de l'essence du théâtre, ni de celle de l'art dramatique. .Nicole devait donc modifier sa proposition, énoncée d'ailleurs dans des termes qui, devenant, par l'application , une injure personnelle, n'étaient pas conformes à la charité chrétienne, qui doit, autant qu'il est possible , reprendre sans offenser.

Mais on ne peut disconvenir en memo-tems que Racine ne lût d'autant moins oblige Je prendre pour lui l'injure adressée à Desmaréts , et de se

VIE DE RACINE. 3l

porter pour vengent* de la poésie dramatique, que cet intérêt indirect et éloigné ne pouvait balancer eu aucune manière un devoir sacré, celui de la reconnaissance envers les maîtres et les instituteurs de sa jeunesse. C'était une faute, mais il la reconnut et la répara complètement par un douLle sacrifice qui pouvait coûter à rameurpropre autant qu'a la fierté. Malgré le succès d< première lettre, il supprima la seconde qui était encore plus piquante. Elle ne verra jamais le jour , dit-il aBoileau , qui, en véritable ami, lui representaletort qu'il se faisait en attaquant d'honnête ~ gens dont il avait été le disciple; et, quoiqu'il fût l'aggresseur, il fit sans hésiter les premières démarches de réconciliation , toujours plus difficiles à celui qui a tort. Ces démarches mêmes paraîtraient aujourd'hui d'un autre monde et d'un autre siècle; car, s'étant fait conduire chez Arnauld par Despréaui leur ami commun, il commença par se jeter à ses pieds , en présence d'une nombreuse compagnie : Arnauld se jeta aux siens, et tous deux s'embrassèrent. Tout cela sans doute est bien loin de nous; mais c'était Arnauld , c'était Racine 5 c'étaient des chrétiens du siècle de Louis XIV , et non pis des philosophes du notre.

Il faut bien avouer aussi que les chagrins qu'il rut à essuver à l'occasion de sa Phèdre , ne firent que hâter sa résolution de renoncer au théâtre, long-tems combattue par son penchant, et (pie les scrupules religieux l'emportèrent quand l'attrait du génie fut affaibli par les dégoûts. Au reste, il pouvait s'autoriser d'un motif très-plausible ; il venait d être chargé, cette même année, d'un travail tout différent et d'une assez grande importance. Le roi l'avait nommé son historiographe , conjointement arec Boileau. On peut présumer, sans faire tort à ce dernier, que la nature de son talent avait peu de rapport avec cet emploi ; et l'on pourrait en croire Valincourt, s'il n'avait eu en uie que Despréaux, quand il dit dans nue de ses lettres, que ce travail était, de leur aveu, opposé à leur génie. La prose de Boileau, fort négligée, qui n'a pas même assez d'élégance pour la discussion et la critique, se serait difficilement élevée à la dignité de l'histoire. Mais on ne voit pas pourquoi Racine se serait reconnu lui-même incapable de Fécrire , lui dont la prose a tous les tons qu'il veut lui donner, qui soutient le style oratoire dans ses discours académiques, et observe tontes ]es i onvenances du style et du sujet dans son Histoire

de Port-Royal ', aujourd'hui peu lue, mais regardée de son tems, avec raison , comme un morceau achevé dans son genre.

On ne peut rien inférer de quelques fragmens épars et recueillis après sa mort . qui n'étaient que des notes jetées à la hâte, et comme une espèce de mémorial des événemens. "Voltaire a pu ségaver sur ces historiens discrets , qui furent bien payés pour écrire , et n'écrivirent rien. Racine du moins écrivit beaucoup : nous savons qu'il allai i fréquemment lire son ouvrage au roi, à mesure qu il l'avançait ; et ce n'étaient sûrement pas de simples ébauches qu'il portait à ces lectures, où personne n était admis que mesdames de Montespan et de Maintenon , toutes deux fort en étnt de bien juger. Il avait dès-lors tourné toutes ses études vers l'histoire . et particulièrement \crs celle de France, jusqu'à faire des extraits de Mézeray, de \ ittorio Siri el de quelques autres. Convaincu que, poui réussir dans quelque genre que ce soit, il faut en méditer la nature et les principes, il avait traduit et commenté le Traité de Lucien sur la manière d'< > rire VHistoù st son fils qui nous apprend

tout ces détails , et qui bous a conservé le mon i ti tiré de Lui ien . el quelque i Fragmens historiques y moins pour nous donner une idée de ce que pouvait

être l'ouvrage , qu'on ne peut apprécier sur ces matériaux informes , que pour démentir ce qu'on avait voulu faire croire , que son père s'occupait peu de l'emploi qui lui avait élé confié. Il nous assure que cette Histoire, interrompue par la mort de l'auteur, avait passé entre les mains de Yalincourt, nommé pour le remplacer dans les fonctions d'historiographe et pour continuer l'ouvrage, et que tout périt en î^i'j dans l'incendie d'une maison que \ alincourt avait à Saint-Cloud.

Mais ce qui peut diminuer le regret de cette perte, c'est qu'il est probable que l'Histoire aurait tiop ressemblé à un panégyrique, et que l'adulation, quoique bien tournée, aurait nui, nonseulement à la vérité, mais à la loudige. On peut écrire l'histoire d'un règne, du vivant même d'un Roi, mais pour la publier après sa mort, et non pas pour la lui lire : l'épreuve est trop délicate, et pour le prince, et pour l'historien.

Ce n'est pas que Racine fut courtisan par caractère 5 mais alors l'esprit général était courtisan , comme ensuite il fut improbateur. Tout est mode, surtout parmi nous, et toutes les modes passent et se renouvellent , en parcourant le cercle dt l'inconstance et du tems. C'est d'ailleurs un esprit particulier que celui de la cour, et naturellement rien n'est

VIE DE RACINE. ô.)

plus opposé au génie des arts que cette réserve habituelle qui réprime tous les premiers mouveinens, cette complaisance souple qui se plie à toutes les contraintes , et cette attention à ne chercher dans chaque objet qu'une occasion de plaire. Cette manière d'être, toute factice, ne peut guères se contracter que par l'habitude et 1 exemple de tous les jours, et par la préoccupation d'un seul intérêt. Racine , quoiqu'il parût à la cour, vivait dans son cabinet et dans sa famille. Un homme de beaucoup d'esprit peut, au besoin, tourner mieux que personne un compliment flatteur, et plusieurs mots de Racine et même de Boileau , cités partout, en sont la preuve. Mais un courtisan saura placer vingt fois le jour un compliment agréable. La supériorité du talent ne peut descendre à cette perfection, et l'esprit accouttuné à penser ne s'occupe pas uniquement de plaire. Louis XIV , d'ailleurs . ne <it pas des artistes et des gens de lettres

qu'il appelait auprès de lui : il savait goûter leur » prit, tel qu'il était et devait être. Celui de Ratine lui plaisait beaucoup : non-seulement il lui donna les entrées et un appartement au château, ce qui pouvait n'être qu une distinction ; mais , ce <jui était une préférence de sa part, pendant une Maladie qu'il tut, il lit coucher Racine dans une

chambre voisine de la sienne; et les titres d'historiographe et de gentilhomme ordinaire n'auraient pas suffi pour obtenir ce privilège , si le Roi n'avait pas senti l'agrément et même le fruit dont pouvait être pour lui la société de Racine. Ce prince avait peu lu et aimait peu la lecture : il voulut alors que Racine lui servît de lecteur, et le poète s'en acquitta si Lien qu'un jour en lui lisant Plutarque dans la version d'Amyot, et substituant sur-le-champ des tournures nouvelles aux phrases surannées, il fit disparaître à l'oreille du Roi tout le gaulois que l'auditeur avait craint d'y trouver.

On con\ ient que personne de son tems ne lisait, ne récitait, ne déclamait mieux que lui. Il forma Baron et la Champmêié , et ce fut lui qui établit au théâtre le bon goût de la déclamation. Ses contemporains rapportent que, lisant dans une société VOEcltpe de Sophocle dans l'original, et le traduisant d'abondance , il se passionna si vivement, que les assistais avouèrent n'avoir jamais éprouvé, même au théâtre, une plus forte émotion.

La vraie manière d'être courtisan , qui coin iu>t à un homme de lettres du premier ordre . c'est de fp.ire oublier, autant qu'il est possible, les avantages de son esprit. Racine avait celle-là, et sVn

VIE DE RACINE. 3j

applaudissait. S'il réussit à la cour et dans le monde,

c'est en pratiquant cette maxime d'un ancien , que

l'amour-propre n'oublie que parce qu'il n'entend

pas ses intérêts : Faites qu'en quittant votre co?i-

versation, chacun soit plus content Je lui que de

vous-même. — Minus libi gratulentur quàm ipsi

sibi. Il parlait rarement de ses ouvrages, et il ne

lui était pas difficile d'en parler modestement : il

avait de l'aménité dans le commerce de la vie,

quoiqu'avec beaucoup de ce penchant à la raillerie,

que les hommes supérieurs par le talent doivent

régler avec autant de soin que les princes et les

grands. On ne saurait trop émousser les traits qui

tombent de haut , et la gaité la plus innocente ne

l'est plus , si elle peut blesser même en faisant rire.

Racine se défendit d'autant plus de la raillerie,

qu'il v n\;iif plus de disposition et qu'il y excellait.

.in mes sont d'une tournure très-piquante

Cl d'une malice trés-fiue : < llefl sont gaies, comme

celles que l'on fait sans colère et sans haine, et

avec le sentiment de sa force. 11 eu lif. peu : les

m h; >. ils é< ril -lins en font beaucoup <;ù la malignité

est . ell< ne (»< n\ < ni »'■; ;•■' ni gaies ni il..

l'impu l'envie sont tristes, même enfai-

i! du m 'I.

eulemenl par prudence, ce fut

surtout par esprit de religion, que Racine travailla sur lui-même au point de se guérir tout-à-fait de ce goût dangereux pour la raillerie. Boileau lui avait donné à ce sujet une leçon dont il profita. Un jour cpie Racine l'avait plaisanté long-tems avec trop d'avantages : Âvez-vous eu envie de me fâcher ? lui dit son ami. — Dieu m'en garde. — Eli bien! vous avez donc tort , car vous m'avez fâché.

Boileau était encore moins courtisan que lui : on se souvient crae les saillies satyriques lui échappaient, même à\ersaiiies, et que son aversion pour le mau ïis goût de Scarron, lui fit ouLlier plus d'une fois , en présence même de madame de Maintenon, que de tous les noms celui qu'il fallait le moins prononcer devant elle, était celui qu'elle avait long-tems porté. Cependant Boileau avait un avantage particulier : il était poète satyrique, et cela seul donnait plus de prix à ses cajoleries et faisait passer ses incartades. Aussi de toutes les louanges prodiguées à Louis XïV, il n'y en eut point qui lui fissent autant de plaisir que celles de Boiieau, et jamais il n'y en eut de plus délicates.

La sévérité des principes qui régla la conduite de Racine depuis son mariage, n'ùta rien à la douceur de ses mœurs j mais elle l'éloigna entièrement de

VIE DE RACINE. 3g

tous les oLjets Je dissipation et de séduction qui composent ce qu'on appelle la vie des gens du monde. Dès qu'il eut cessé de travailler pour le théâtre, il ne parut plus aux spectacles, et l'on ne peut douter que ce ne fût une privation pour lui. Il se reprocha jusqu'à la fin de sa vie les ouvrages qui] avait faits pour la scène. Jamais il n'en parlait dans sa famille, et ailleurs il souffrait avec peine qu'on lui en parlât.

Il suffit d'observer avec quelques réflexions la conduite qu'il tint pendant les vingt dernières années de sa vie, pour être convaincu que la cour ne lavait point rendu ambitieux , que le commerce des grands et même les bontés de Lonis XIV, ne l'avaient point enorgueilli, et que les devoirs de Si - places, la reconnaissance pour un Roi son bienfaiteur et 1 intérêt d'une famille nombreuse étaient les seuls liens qui l'attachassent à la cour. On voit, dans des lettres de lui où le cœur parle, et n'a nul intérêt à tromper, que, sans ces motifs respectables, il aurait voulu la quitter absolument, et que. s'il eût v» Vu plus long-tems, sa retraite aurait précédé celle de Despréaux (i). INé avec des in-

(i) 11 «:trit à son fils aîné, qui était cntr<; cUlU \* CMTièfl barge d'une coimnisaiun eu UollaïuK

4o VIE DE RACINE.

clinatious douces et tendres , il préférait aisément sa maison à Versailles , sa femme et ses enfans aux sociétés brillantes,, et son repas domestique aux taLles des grands. Il refusa un jour de dîner chez un prince du sang ( i) , pour manger avec ses enfans une belle carpe., dont ils s'étaient fait une fête de le régaler.

Ses Lettres , publiées par son fils, sont d'autant plus précieuses, qu'elles ne contiennent guères que des détails domestiques qui peignent l'homme, et cette peinture -±s\. son éloge. On y voit que personne ne fut meilleur père ni meilleur mari , et qu'il ne mettait rien au-dessus de l'importance d'une éducation chrétienne. Quelques détails de celle qu'il donnait à ses enfans occupent une place intéressante dans les Mémoires de Louis Racine,

» v aura demain trois semaines que je ne suis sorti de Paris , à

» cause de mon érésîpèfe. \ ou* ne sauriez croire combien je me

» plais dans cette espèce de retraite , et avec quelle ardeur je

» demat.de au Lon Dieu que vous sovez en état de vous passer de

» mes pet.ti secours, afin i|ue ie commence un peu à me reposer

3) et à mener une \ te conforme à mon âge et même à mes inclina -

:» tions. » Louis Piacine, qui rapporte cette lettre , ajoute en noie :

« C'est ce qu'il attendait avec impatience pour se x tirer de la

s cour. »

(i) Celui qu'on appelait alors M. le Duc , et qui , après la mort de son père , le grand Condé , prit le r.cm de M. le Prince.

et en auraient trouvé une dans l'historien Plutarque. Celui qui n'a pas craint de nous peindre Agésilas jouant arec :fans, et à cheval sur un

bâton , n'aurait pas manqué de représenter Racine jouant à la procession avec les siens, et portant/a croix } pendant que ses fiWes faisaient le clergé , et un de ses fils le cure. J'oserai même ajouter qui! faisait tous les jours la prière en commun avec sa femme y ses enfans et ses domestiques 3 et leur expliquait l Evangile.

Ses liaisons les plus familières, parmi les gens du lettres,, étaient avec Valiucourt , Lafontaine , Labriivère, Bourdaloue , Rapin, Bouhours, Nicole et Bernicr. Celles qu'il eut d'abord avec Molière , se refroidirent pour toujours, le directeur de troupe ne pouvant pas oublier que fauteur àsllexaruhc lui avait fait perdre sa meilleure actrice, la Duparc , en retirant sa pièce pour la l'hôtel de Bourgogne, où cette comédienne passa en méme-tems. Mais ce refroidissement n'eut jamais rien de l'inimitié : tous deux étaient trop grandi et surtout ils étaient trop lionné' pour ne rendre une j ciproqm- ; tous deux furent nn'in

[battre l'injustice pasi g iblie,

I' • ine à Ky;ud du Misanthrope. M -

garddesP/aicïeiu's. Les amitiés littéraires de notre siècle ont eu rarement cette générosité, même parmi les hommes les plus célèbres.

Que Racine n'ait pas été jaloux de Corneille, il n'y a pas de quoi s'étonner : les triomphes de la jeunesse de l'un se rencontraient avecles disgrâces de la vieillesse de l'autre. C'est celui-ci qu'il faut excuser s'il fut jaloux : l'époque 6l Anciromaque n'avait pas eu moins d'éclat que celle du Cid ; Bérénice avait fait pleurer pendant quarante représentations, et après Iphigénie, Racine lut au comble de la gloire, en possession du théâtre et célébré par Despréaux. On verra dans quelquesunes de ses préfaces que lui-même avait supprimées, qu'il était blessé du peu de justice que paraissait lui rendre le vieux poète 'malveillant , malevoli veteris poetœ. Pour lui , il en rendit toujours une entière à Corneille.; et dans l'hommage solennel qu'il offrit à sa mémoire devant l'Académie française, il fut trop éloquent pour n'être pas sincère, et trop judicieux pour ne pas sentir que toute restriction, en ce moment , eût choqué les convenances , et que lui seul n'avait pas le droit de voir alors dans Corneille auire chose que ses beautés. Mais ce qui est plus fait pour être remarqué, c'est ce qu'il disait à son fils dans des

VIE DE RACINE. ft

conversations particulières : Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens ; et il lui apprenait en même tems à en sentir tout le mérite. Il n'y a rien là qui ne ressemble à la bonne foi ; mais ce n'est pas une raison pour prendre Racine au motj non plus que Voltaire, quand il disait, en parlant de Racine : Je ne suis qu'un polisson en comparaison de cet homme-là. Ces saillies d'enthousia.sme sont de l'artiste qui se passionne pour l'art, dans la personne de son rival, avec plus dabaudon qu'il n'oserait le faire dans la sienne propre, ou même qu'il ne le pourrait, parce qu'il ne vo t alors en lui-même que ce qui lui manque, et dans un autre que ce qui brille. La vérité est que rien n'est plus beau que les vers de Corneille quand ils sont beaux 5 que ceux de Racine ne le moins, quoique dune autre espèce de beaut , innis qu'ils le sont beaucoup plus souvent. Il n'eut qu'un ami, et ce fut pour la vie, sans altération et sans nuage. Il avajt trois ans moins que lui; et se levant de sou lit de mort pour l'embrasser : Toi toujours souhaité * lui dit-il , de mourir avant vous. Cependant il avait toujours beaucoup redouté la mort, et se félicitait, derniers momens, de la trouver beaucoup moins t( u ible qu'il ne l'avait cru. Il est frai que dans les

derniers tems de sa maladie, il souffrait de cruelles douleurs ; mais il les supportait avec une patience évangélique ; et ce fut peut-être à cette même crainte qu'il avait eue de la mort/ qu'il dut de pouvoir être rassuré par le souvenir de sa vie.

Sa tante, qu'on appelait à Port-Royal, dont elle fut prieure et abbesse, la mère Sainte Thécle, lui survécut peu, et mourut âgée de soixante-quatorze ans. C'est elle qui avait le plus contribué à le retirer du théâtre, et qui lui écrivait de ces lettres qu'il appelait de s excommunications . Deux de ses filles avaient pris le voile ; ce qui dut lui coûter bien des larmes, puisqu'il ne pouvait, sans en répandre, assister à une profession religieuse 5 mais il n'était pas plus capable de combattre la vocation de ses enfanSj, que de la forcer. Celui qui lui donnait le plus d'espérance 3 et qui pouvait en concevoir pour lui-même de très-belles, son fils aîné, que ses excellentes éludes, ses talens pour les affaires, la protection et l'estime des ministres mettaient à portée d'aller à tout, peu de tems après la mort de son père, prit un parti peu différent de celui de ses deux sœurs : sans entier dans un monastère, il se retira du monde, vécut dans le célibat et la fetraile jusqu'à l'âge de soixante-neuf an- , uniquement occupé de l'étude et des exercices

VIE DE RACINE. tfi

de piété, n'ayant d'autre ambition que celle de vivre et de mourir inconnu, et de faire oublier un fils du grand Racine.

Un de ses frères en eut une autre, celle de soutenir son nom. Louis Racine, entraîné apparemment par un goût naturel que son père et Despréaux combattirent en vain , se conforma aux intentions et aux exemples paternels, au moins en ce point, que sa plume n'a jamais été consacrée qu'à des sujets religieux. S'il n'a pas hérité du génie dont on D'hérité point, du moins versificateur généralement pur et correct, quoique médiocre , il s'est élevé , dans quelques morceaux de son poème de la Religion j à llieureuse élégance de son père.

Durant les vingt-deux années qui s'écoulèrent entre le mariage de Racine et sa mort, arrivée le 21 avril 1699, la piété sculele ramena quelquefois ,1 la poésie : il s'en interdit absolument tout autre usage, si ce n'est dans une occasion où il ne put refbser à Seignelay , un de ses protecteurs, X Idylle sur la i'aix , pour les fêtes de Sceaux. Ce fut pour A . et à la prière de madame de Maintenons qui a\ait des droits à sa reconnaissance , qu'il enr treprit , après avoir résisté quelque tems , Estlici' et Athnliv. Tous les faits relatifs à ces deux pièces,

également singulières par leur genre et leur destinée, se trouveront à leur place dans le Commentaire. Mais je ne dois pas omettre ici que les leçons qu'il donnait alors aux pensionnaires cliargées des rôles , laissèrent de touclians souvenirs dans l'àme de toutes ces jeunes personnes, charmées dans la suite d'avoir à se rappeler, qu'elles n'avaient vu que le meilleur et le plusaimaLle des hommes, dans l'un des plus grands écrivains dont le nom eût frappé les oreilles de leur enfance.

Sa fortune, dont il fut redevable à Louis XIV , consistait en une pension de 2000 livres, ses appointemens de la place d'historiographe qui allaient à 4ooo liv. , et les émolumens des charges de trésorier de France et de secrétaire du Roi. 11 avait re$u de plus en différentes gratifications royales la somme de 4^,000 liv. , qui vaudrait le double aujourd'hui. Une partie de son revenu s'éteignait nécessairement avec lui. Le Roi conserva la pension de 2000 liv. à sa veuve. Celle-ci, qui se nommait Catherine Romanet, et qui était fille d'un trésorier de France, d'Amiens, mourut dans un âge fort avancé, et ne finit que plus de trente ans après l'époux qu'elle eut à pleurer, une vie toujours occupée du soin de sa famille, du soulagement des pauvres, et des moyens d'économiser une fortune

devenue modique , dont une partie périt dans le tems du système de Law.

C'est dans les Mémoires de Louis Racine qu'il convient de chercher des détails plus étendus et plus circonstanciés, qui seraient ici d'autant plus inutiles , qu'on les retrouve épars dans cette foule de recueils et de dictionnaires historiques, si multipliés de nos jours sous toutes les formes. Je me suis borné dans ce précis, à ce qui peut faire connaître l'homme , comme j'ai tâché dans son éloge de caractériser l'écrivain.

Je n'ai pas cru devoir faire mention de toutes les petites anecdotes auxquelles son nom seul a pu donner quelque valeur , entre autres des plaisanteries que les courtisans imaginèrent y pour se divertir des deux portes historiographes, menés à un siégea la suite du Roi (i). On conçoit que ceux dont le métier était de se hattre , se sentaient la sur leur terrain, et pouvaient s'amuser fort innocemment aux dépens de ceux dont le métier n'était que d'écrire.

Ratine avait demandé à être enterré à Port- Royal-des-Champs, aux pieds de llamon , l'un de

(\) Louis Racine les a rapportées «!an- lei MAntirti <ur la

>ie fie son nère , [âges iji et suiv. de l'edit. de Lausanne, I

ses anciens maîtres; et l'épitaphe qu'on mit sur sa tombe fut composée par Boilcau , en iatin et en français. (On la trouvera ci-après ) (i). En 171 i, lors de la destruction de cette maison fameuse , sa famille obtint la permission d'exhumer son corps , qui fut apporté à Paris dans l'église de Saint- Etienne-du-Mont , et placé derrière le maîtreautel à côté de celui de Pascal. Le marbre noir qui couvrait les restes de celui-ci et portait son épitaplie, ne pouvait manquer d'être enlevé dans ces derniers tems ; le tombeau de Racine, n'ayant rien d'apparent ni de remaquable , a échappé à îa tourmente révolutionnaire.

Hic jacet vir nobih^ Joannes Iiacine, Franciœ thesauris prœjectus , régis a secretis atque a cuhlculo ., nec non unus e quadraginta gallicanœ acade nice viris ; qui, postquam profana tragœdiarum argumenta diu cum ingenti hominum admiralione tractasset musas tandem suas uni Dca consecravit : omnemque ingenii vint in eo laudando contulit , qui solus laude dignus est, Quum eum vitœ negotiorurnque rationes

(1) L'épitaphe latine composée par Boileau , et que quelques personnes ont attribuée à M. JDodart , ne fut joint mise sur le tombeau de Racine. Celle dont on fit usap.e , ava.t été composée par l'abbé Tranchai , qui était alors à Port-Roya! , et qui mourut chanoine à Laval.

VIE DE RACINE. Jg

multis nominibus aulœ tenerent addictum , lamen in frtqucnti hominum commercio omnia pietatis ac religionis officia coîwt. A christianissirno rege Luduiico magno selcctus una cum familiari ipsius amico fuerat , qui res eo régnante prœclare ac rnirabiliter gestas prœscriberet. Huic intentus operi, repente in gravent wque ac diuturnum morbum implicitus est . tandcmque ab hoc sede miseriururn in rnclius domiciliant translatus , anno cvtatis sua nono et quinquagesimo.

Oui mortcrn longion adhuc intervallo rcniotom xalde horrutrat , ejusdem prœsentis aspectum placida Jronte sustinuit : cbiitque spe mu/to magis , et pia in Deum fiducia ejrpletus , quant fractus metu. rZa jactura omnes illius anticos , quorum nonnulli inter regni primores emitubant . acerbissimo dolore perculit. Mana~.it etiam ad ipsum régent tanti viri dcsiderium. Fuit ntodcstia rjus singularis , et prœcipua in hanc Portas regii domum benevo/entia , ut in isto canteterio pie magis quam magnifiée scpeliri vcllet . ideoque testamento cacit , ut corpus suum , juxta piorum hominum qui hic jacent corpora humaretur.

Tu vero quicumque es . qucm in hanc domum pietas adducit , tint ipsius morlalitatis ad hune aspectum recordare . et clarissi— niafi tanti x iri mrmoriam . precibus putius quam elogiis proscqutre.

K LA GLOIRE DE DIEU, TfiÈS-BON ET TRES-GRAND.

Ci-^lt mestirt Jeau Racine , trésorier de France, secrétaire dn roi, gentilhomme de la chambre , l'un des quarante <!e l'académie frança;>e. li ^'appliqua longtems à composer des tragédies qui firent l'admiration de tout le monde Mti> enfin il quitta ces sujets profanes , pour ne plus employer ion esprit et sa plume qu'à louer celui qui seul rrn'ntc nos louanges. Les engagemens de son état et 1j situation de se^ affaires, le tinrent attaché à la cour; mais au milieu du commerce des hommes, il sut remplir tous les dt ■• de la | le la religion chre'u ■ 1 roi I •nU-le-Grand le

5o VIE DE RACINE.

choisit, lui et un «le ses intimes amis, pour e'crire l'histoire et les évt'nernens admirables de son règne. Pendant qu'il travaillait à cet ou\rage, il tomba dans une maladie qui le retira de ce lieu de misères, pour l'établir dans un se'jour plus heureux, la cinquanteneuvième année de son âge. Quoiqu'il eut autrefois des frayeurs horrible? de la mort, il l'envisagea alors avec beaucoup de tranquillité et il mourut, non abattu par la crainte, mais soutenu par une ferme espe'rance et une grande confiance en Dieu Tous ses amis, entre lesquels il comptait plusieurs grands seigneurs, furent extrêmement sensibles à la perte de ce grand homme. Le roi même ttmoier.a le regret qu'il en avait. Sa grands modestie , et son affection singulière pour cette maison de Port-Royal , lui fit cbo;sir une sépulture pauvre , mais sainte dans ce cimetière, et il ordonna par son testament qu'on enterrât son corps auprès des gens de bien qui v reposent.

Qui que vous soyez, qui venez ici pour un motif de pie*e', souvenez-vous en voyant le lieu de sa sépulture, que vous êtes mortel , et pensez plutôt à prier Dieu pour cet homme illustre . qu'à l«î donner des e'ioges.

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