‹ Œuvres complètes de L. Sterne (volume 2)Chapitre 11 sur 41 · IV · texte numérisé non relu

IV

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ses principes , les oppressions dont il était cou-* pable , et celles dont son ordre était accusé» dit à Jésus : qui est mon prochain ? Quoique cette demandeau premier coup d'oeil paraisse oiseuse, ellenePestpas eneflfet. Car, selon que ce terme est interprété dans un sens plus ou moins res-» treint, il produit diverses variétés dans nos obligations envers les autres. Notre Sauveur, pour rectifier toutes les méprises , et placer le devoir de l'amour du prochain dans un système de philantropie universelle , répondit à cette gestion, non point avec les sophismes recherchés de l'école rabbinique , qui eussent plutôt interdit que convaincu Thomme de loi ; mais il en appela directement à la nature humaine , dans une parabole où il représenta un homme tombé parmi .des voleurs , et réduit par eux à la dernière détresse , jusqu'à ce que , par hasard, un Samaritain , un étranger passant auprès de lui, touché de compassion , et plein de bonté, non-seulement le secourut présentement, mais le prit sous sa protection , et pourvut à sa su* reté.

En finissant ce récit, Jésus-Christ s'adressant au propre coeur de cet homme : lequel des trois selon vous est le prochain de ce malheU" reux voyageurl £t^ au lieu de tirer lui-même

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la conséquence , il la laissa à cet homme ^ après l'avoir fondée sur les principes ëvidens de la pitié ? L'homme de loi, frappé de la vérité et de la justice de cette doctrine , fit l'aveu de sa conviction , et notre Sauveur finit le débat en l'avertissant de pratiquer ce qu'ilavait approuvé , et d*imiter le bel exemple de bienveillance universelle qu'il venait de lui donner.

Je vais suivre ce même plan, et je vous demande , mes frères , la permission de faire sur cette parabole les réflexions qui s'élèvent dans mon esprit : je conclurai comme notre Seigneur, par une exhortation à l'humilité et à la bienfaisance : elle tombe naturellement du sujet.

Un voyageur, dit noire Sauveur , allait de Jérusalem à Jéricho : il tomba parmi des voleurs qui le dépouillèrent et le laissèrent à moitié mort. Il est en nous un instinct qui nous engage à prendre part aux accidens auxquels les hommos sont exposés , quelque cause qui les ait produits ; mais quand ils arrivent sans la moindre faute ou la moindre indiscrétion du malheureux" qui les essuie , ils portent alors un caractère si intéressant , que d'abord ils nous deviennent propres : ce n'est pas même par la réflexion ; mais nous nous trouvons tout à coup

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disposes par la générosité et la tendresse a la compassion^ elle est dégagée de tout motif personnel. Oui , sans aucun acte de notre volonté y nous souffrons avec celui qui souffre y nous sentons sans savoir pourquoi notre cœur oppressé dupoids de l'infortune dont noussommes spectateurs. Mais ^ lorsque lascéne s'ensanglante y quand les circonstances du malheur deviennent compliquées y notre esprit est alors retenu captif ^ il ne peut faire aucune résistance q'uand il le voudrait ^ il est livré aux tendres émotions de la pitié y et aux réflexions profondes de la douleur. Quand on considère la partie aimante de notre naturel ^ sans regarder au-delà^ il est impossible qu'un homme spectateur de la misère ^ ^e se trouve pas attaché aux intérêts de celui qu'elle dévore^ je dis impossible , et il y a pourtant des êtres. . . . Comment les décrirai-je?Ils sont formés d'une matière si impénétrable y l'é^oïsme lésa endurcis graduellement à un tel point d'insensibilité y qu'ils semblent ne pas participer à la nature humaine elu'avoiraucune connexion avec notre espèce.

Pieu nous en donne deux tristes exemples dans la personne d'un prêtre et d'un lévite qu'il nous représente passant auprès de l'infortuné voj^ageur sans lui tendre la main pour l'assis-

1er, ou lui dire un seul mot pour adoucir ses peines.

Un prêtre vinù là parhasard.Dïeu de bonté ! un ministre de ta religion a pu manquer d'humauité ! un homme dont la tête était remplie des vérités de la première, a pu avoir un cœur vide de la seconde ! Tel est cependant le cas présent. Quoiqu'il soit pénible dans la théorie de supposer que la moindre prétention à la piélé , et la violation d'un de ses premiers devoirs, se trouvent ensemble dans le même individu , ce personnage dans le fait n'est point fantastique.

Jetez un regard sur le monde. Combien de foisyverrez-vous un malheureux, dont le cœur resserré n'a jamais été ouvert à l'affliction des hommes ; il se cache sous l'apparence de la piété, etse couvre du vêtement de la religion , vêtement que personne n'a droit de porter, si ce n'est l'homme miséricordieux. Voyez avec quelle sainteté il marche vers la fin de ses jours dans le chemin quel'égoïsme lui a tracé ^ il ne se tourne jamais vers sa droite ni vers sa gauche ; mais attentif a ses pas , il attache sa vie entière sur le sol qui le porte; il semble craindre de lever les yeux , de peur d'apercevoir par malheur quelque chose qui le détourne de la ligne

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droite que l'intërét prolonge devant lui ; s'il rencontre par hasard un objet de détresse, qui le menace d'un sort pareil , semblable à Thomme de l'Evangile, ilpasse dévotement de l'autre côté cooime s'il voulait se préserver des impressions de la nature, ou éviter les inconvéniens auxquels la pitié pourrait le conduire.

Il ne manque qu'un trait à ce tableau de l'homme impitoyable , pour le rendre tout-àfait odieux , et Jésus-Christ va l'achever. Un lévitepassanten cet endroit s^ approcha de lui^ et le regarda. Ce n'était pas un coup d'œil rapide, effet de la négUgence et d'un moment d'inconsidération , faute dont les meilleurs caractères sont quelquefois atteints , et qui les mène au delà du point où ils auraient voulu s'arrêter. Non.», ce regard, au contraire, aggra» vait un acte délibéré d'insensibilité ^ il procédaijL du cœur le plus endurci. Quand il fut auprès de lui, il le regarda, et àonsidérases infortunes j il donna à la nature et à la raison le temps de s'éveiller, il vit le danger imminent du pauvre voyageur , la nécessité pressante de le secourir dans un accident qui réclamait hautement son aide, et après tout cela, il se tourna et le laissa à sa détresse et à son affliction. Dans toutes les actions semblables à celle- ci ^

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les hommes les plus méchans rendent an moins bommage à rhumanite ^ en s'efibrçant de garder les apparences autant qu'ils peuvent; Quelques crimes dont ils se rendent coupables , ils ont toujours à offrir quelques motifs vrais ou faux pour satisfaire leur conscience et le monde ; et bien souvent^ Dieu le sait^ pour en imposer à tous les deux. Il serait intéressant de donner ici quelques conjectures sur ce qui se passa dans le cœur du lévite , et de montrer par quelle tournure de casuiste il s'arrangea avec sa conscience en approchant le voyageur^ et comment il garda tous les passages que la piété pouvait se frajer jusqu'à son cœur; mais il est pénible de séjourner aussi long- temps sur cette partie désagréable de sa parabole^ hâtons-nous vers sa conclusion; elle est si aimable^ qu^on ne peut pas aisément être stérile en ses réflexions. Un Samaritain ^ditnotreSauveur^ eu passant par-là, s'approcha de lui, et dès qu'il l'eut aperçu, il en eut pitié. Il vint, pansa ses blessures avec du vin et de Fhuile , le mit sur son cheval , le conduisit vers une hôtellerie , et y prit soin de lui. 11 est à peine nécessaire de vous rappeler que les Juifs n'avaient aucun commerce avec les Samaritains. D'anciennes

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querelles de religion ^ les pires de toutes les querelles^ avaient semé une telle zizanie entre eux, qu'ils se tenaient mutuellement dispensés non-seulement de tous les devoirs de Tamitié^ mais encore des actes les plus communs de la civilité et de rhumauité. Telle était, du vivant de notre Seigneur , la force de ce préjugé, que la femme dcSamarie sembla étonnée que lui^ Juif, demandât de l'eau à elle Samaritaine :

d'après ces principes, quelque pitoyable que fut l'accident de l'infortuné voyageur, quelque ferveur qu'il eut en plaidant devant son cœur la cause de la piété; il avait fort peu de secours et de consolation à attendre de ce côté-là.

« Hélas ! pouvait-il dire, deuxfois on a passé « à côté de moi, j'ai été négligé par des gens u de ma nation et de ma religion, par des gens « astreints par tant de devoirs à me secourir ,• « un prêtre et un lévite, à qui leur profession (( prescrivait la pitié, et que leurs connais- « sances enseignaient à me secourir, m'ont (« laissé sans aide, -que dois- je espérer? que 4( dois-je attendre d'un passant, d'un étranger^ « d'un Samaritain enfin, délié de toute oblic( gation envers moi, enflammé au contraire « d'une bainc nationale et mortelle contre moi^

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« mon ennemi , et plus empresse sans doute de « se réjouir de ipon infortune^ que de meten- « dre sa œain pour m'en délivrer ? »

Ce monologue est naturel /mes frères^ mais les actions de l'homme généreux et compatissant déconcertent tous les petits raisonnemens qu'elles occasionnent. La véritable charité^ telle que l'apôtre nous la décrit^ va se manifester ici. A l'instant que le pieux Samaritain aperçut sa détresse , toutes les passions ennemies qui y dans un autre temps , se seraient élevées dans son cœur^ s'en allèrent^ l'abandonnèrent. Il oublia son inimitié^ il déracina tous les préjugés que l'éducation avait plantés et nourris en lui ^ et à leur place tout ce qui est bon éleva sa voix en faveur de l'infortune.

Dans de tels caractères , les impulsions de la pitié sont si soudaines , ^qu'elles ressemblent à celles qu'on excite sur un instrument de musique obéissant à la touche; les objets faits pour imprimer ce premier mouvement , font un effet si instantané^ que l'on croirait que la volonté n'y a aucune part ^ et que la sympathie émue par la bonté est simplement passive.

L'ame, en de telles occurrences, est tellement ravie et emportée , elle se pénètre si profondément de l'objet de la pitiéj qu'elle ne fait au-

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cune attention à ses opérations , elle n*a pas le lemps d'examiner les principes qai la font agir. Quelque soudaine que nous soit représentée l'émotion du Samaritain^ ne croyez pas cependant que ce fut un mouvement mécanique; Elle dérivait d'un piincipe d'humanité et de bonté agissant en lui : et ce principe influa non* seulement sur cette première impulsion^ mais il se perpétua avec elle dans tout le reste de sa conduite édifiante.

Comme il est si doux de regarder dans un bon cœur y et de tracer tout ce qui s'y passe en pareille rencontre , je vous demande la permission de m'arréter un instant pour considérer comment le principe agit dans celui du bon Samaritain.

Il s'approcha de la place ou le voyageur malheurei^x était étendu , et à l'instant qu'il l'aperçut^ sans doute ^ il fut saisi par ces ré-flexions :

« Grand Dieu! quel spectacle affreux est «devant moi! un homme dépouillé de ses m vétemens^.... blessé,.... couché languissant (( sur la terre^.... prêt à expirer, sans avoir ua « ami pour le secourir dans son agonie , ne « pouvant pas espérer qu'une main favorable a ferme ses yeui quand il ne sera plus I mais

« peut-être moa ame se taira-t-elle quand îe c< réfléchirai sur la manière dont je dois me « comporter avec ce malheureux , il est Juif... i( je suis Samaritain.... ah! ne sommes-nous i( pas tous les deux des hommes^ notre nature « n'est-elle pas la même , ne sommes-nous pas « sujets aux mêmes maux? changeons de coni« dition un instant , si ce lot me fut échu dans ic mon voyage ^ qu'aurais-je attendu i sa place? « aurais- je désiré qu'en me voyant blessé demi- <c mort, il eût fermé à mon aspect ses entrailu les, qu'il eut doublé le poids de ma misère ^ « en passant auprès de moi sans en avoir pitié? « Mais je suis un étranger à Tégard de cet

« homme soit. Suis-je étranger à sa condi-

(( tion 7 les infortunes ne sont pas particulières « à une nation^ à une tribu ^ elles appartien- « nent à toutes, elles ont un droit universel « sur tous , sans distinction de climat, de pays, a ou de religion. Je suis un étranger! mais ce c( n'est pas sa faute si je ne le connais point , « et il est injuste qu'il en souffre. Si je le con- « naissais, peut-être aurais- je une juste raison (( de le plaindre, de l'aimer davantage ; peutc( être, homme d'un rare mérite, la vie, le « bonheur des autres dépendent de la sienne ; a peut-être à cet instant où il gît oublié^ dans

« Finfortune^ toute une famille joyeuse attend- « elle joyeusement son retour^ et compte-t-elle « avec une affectueuse impatience les heures de « son retard ! oh ! s'ils savaient le malheur qui « lui est arrivé^ comme ils voleraient à son m secours! que je me hâte de suppléera ces « tendres devoirs^ en pansautscs plaies; et en le «c conduisant dans un lieu de sûreté. Si mon Il assistance vient trop tard , je le consolerai du « moins dans sa dernière heure ^ et si je ne puis cf rien faire de plus , j'adoucirai ses infortunes^ Ki en laissant tomber une larme de pitié sur <c elles. »

Le bon Samaritain eut sans doute ces pensées y sa conduite généreuse nous le fait augurer^ et Jésus-Christ nous le représente «animé d'un zèle fraternel^ et plein de la sollicitude tendre d'un père qui^ non content de pourvoir aux besoins présens du voyageur^ regarde plus loin encore^ et avise à ce que rien ne lui manque quand il sera parti , qu il ne pourra plus le secourir.

Je n'ai pas besoin d'autres argumens pour vous prouver combien sont profondes les racines que la pitié a jetées dans le cœur de l'homme^ que le plaisir que nous prenons à assister à un pareil spectacle. Quelques philosophes

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ont eu beau peinilre la nature humaine avec d'autres couleurs (et f. quel bût? je l'ignore.) La réalité combat tellement leurs systèmes, que, d'après. le penchant nalurel qui nous porte vers un mal lieurcun, nous exprimons cette sensation par le mot humanité y comme si elle était inséparable de nous. Dans la première partie de ce discours , j'ai semblé croire le contraire en adressant quelques reproches aux égoïstes qui ne paraiss^mt prendre aucune part à rien, si ce n'est à ce qui les concerne, et cependant je suis persuadé, pour rendre justice à notre nature, qu'un homme s'est fait une violence extrême , et a souffert plus d'un combat pénible avant d'élre parvenu à ce degré d'inserhsibilité.

Observez que le prêtre passa de Pautre côté; il eût pu passer, me direz-vous, à côté du malheureux voyageur sans tourner la létejnon. Un acte d'inhumanité esl toujours accompagné d'un blâme secret, dont les médians ne peuvent pas triompher; tel homme, comme celui-ci , peut commettre un acte de barbarie, qui, au même, instant, rougira en vous regardant en face; il. est forcé de détourner ses yeux avant d'avoir le courage d'exécuter son projet" Que l'homme est une créature inconséquente ! en

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faisant le mal^ il ne peut refuser son suffrage à ce qui est bon et digne de louange.

J'ai assez parle sur la prenûère partie de cette parabole^ et je viens à la seconde^ en vous exhortant, ainsi que notre Sauveur exhorta l'homme de loi , d'aller et de fiiire comme le Samaritain. Mais j'ai été si abondant dans mes réflexions sur cette histoire pieuse , que j'ai insensiblement incorporé avec elles tout ce que je pourrais vous dire en faveur d'un exemple aussi aimable : c'est ainsi que j'ai anticipé la tâche que je m'étais proposée. Je ne vous retiendrai donc plus que par une seule remarque sur le sujet en général. La voici. 11 est notable, dans plusieurs passages de la Sainte- Ecriture, que notre Seigneur en nous dépeignant le jour du jugement, le fait de telle manière , que ses grandes recherches doivent ^principalement se rapporter à l'exercice de la miséricorde , comme si notre sentence finale devait être prononcée exactement sur son mépris ou . l'observation de cette vertu. « J'avais faim , et vous m'avez donne à manger; j'avais soif y et vous m'avz donné à boire ; j'étaia nu , vous m'avez habillé; j'étais malade, vous m'avez visitéf j'étais captif, vous êtes venu à moi. » a^en induisez pas cependant que le juge clair-

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voyant ne prendra garde à aucune.autre bonne ou mauvaise action ; mais il veut vous apprendre nommément qu^un caractère bienveillant et charitable est un témoignage qui atteste la présence de toutes les vertus. Quand vous me parlez d'un homme miséricordieux, vous me le représentez doué de mille belles qualités^ je me jette à son cou , je lui confie ma femme^ mes enfans, ma fortune^ ma réputation. C'est de lui que l'apôtre parle; il ne tuera pas , il ne volera pas, il ne se parjurera pas. Tout ceU veut dire que les chagrins que ces crimes font naître dans le cœur des hommes , sont si fortement sentis par l'homme miséricordieux^ qu'il n'est ni en son pouvoir, ni en son caractère de s^cn rendre coupable.

Concluons que la charité et l'amour de notre prochain sont la fin du commandement^ et qpe celai qui robser\'e a rempli le vœu de la loi. Ainsi soit-il.

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