AMIENS
iiC sort n'avait pas souri au pauvre La Fleur; ses faits de chevalerie n'avaient été que des infortunes; pas la moindre occasion de se signa« 1er depuis vingt* quatre heures qu'il était à mon
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service , û séchait d'impatience de me proa« ver son zèle. I^ domestique do comte , en venant apporter la lettre de madame , Ini offrit une circonstance favorable pour me fiûre honneur ^ en Ite régalant dana la salle de l'auberge^ d'un verre ou deux du meilleur vin de Picar-» # die ; et ce domestique ne voulant pas être en reste avec La Fleur ^ il le ramena avec lui à Vhâtel du comte , son maître. La prévenance engageante de La Fleur y car ce garçon avait son passeport dans ses yeuz^ mit bientôt à Taise avec lui , tous les domestiques de la cui-* sine ; et comme un Français^ quels que soient d'ailleurs ses talens , ne connaît )amats cette pruderie qui les déguise^ La Fleur, en moin» de cinq minutes , tire son fifre , s'évertue sur un air joyeux, et dès la première note, met en danse hjiliâ de chambre, le maître dthô^ tel, le cuisinier^ le marmiton , ks chiens, les chats et jusqu'au vieux singe ; jamais , depuis le déluge , on ne vit une cuisine plus réjouie.
Madame de L.*** venant à passer de l'appartement de son frère dans le sien , entend toute cette allégresse au bas da Tescalier , sonne sa fille de chambre pour en savoir la cause , et apprenant que le domestique d'ua gentil homme anglais mettait toute la maisoa
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en bonne humeur avec son fifre , elle le fît prier de monter.
Le pauvre garçon qui s'imagina ne pouvoir avec décence se présenter à vide^ se chargea lui-niéine , tout en montant les degrés y d'un millier de complimens pour madame de h.*** ^ de la part de son maître , ajoutant longuement le détail apocryphe des informations qu'il était chargé de prendre sur sa santé; que son maître était au désespoir de ne pouvoir contribuer au délassement de ses fiitigues de vojage ; qu'enfin , monsieur avait reçu la
lettre que madame lui avait fait l'honneur
et je compte à mon tour , que votre maître , dit madame de L.'^^'^ ^ en interrompant La Fleur , m'aura fait l'honneur d'un mot de réponse.
Madame de L.'^'^^ prononça ces mots avec une telle confiance y dans la certitude du fait , que La Fleur n'eut pas le moyen ni le courage de tromper son attente ; tremblant pour mon honneur , et peut-^étre aussi pour le sien ^ qui pouvait lui reprocher son service auprès d'un homme taxé de manquer d égards vis-à^is dune Jemme , lorsque madame de h*** demanda décidément s'il avait apporté une lettre^ Oh /qu'oui, madame^ dit La Fleur. Aussitôt >
il place son chapeau à terre , prend avec sa main gauche la hasque de sa poche droite , et cherche la lettre avec son autre main , dans tous les coins de cette poche ; en fait ensuite de même de l'autre côté. Dûi^/e /dit-il^ puis, cherche de nouveau dans chaque poche , lea repasse toutes l'une après l'autre , sans oublier le gousset de sa culotte. Peste! ajouta- t-il.
Alors La Fleur, pour plus d'exactitude, les vidant toutes sur le plancher, tira une cravatte sale , un mouchoir , un peigne , une mèche de fouet , un bonnet de nuit , regarda même entre les bords retrousses du chapeau: mais voyez quelle étourderie ! il avait laissé la lettre sur la table de l'auberge, il allait la chercher y en trois minutes il revenait la rapporter.
Je finissais mon souper quand La Fleur, arrivant tout essoufflé y me mit au fait de son aventure. 11 raconta la chose avec la même simplicité qu'elle s'était passée, ajoutant seulement que si monsieur avait oublié , par hasard ^ de répondre à la lettre de madame , les choses étaient arrangées de façon à se relever aisément de ce faux pas, sinon, on eu serait quitte pour les laisser telles qu'elles étaient.
Je De savais pas trop moi-même ce que me commandait Véiiquelie ; fallait-il écrire?
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Pouvaîs-je m'en exempter ? En supposant que y y fusse obligé, un démon lui-même n^eut pas pu se mettre en colère contre La Fleur ; ii est clair qu'il en avait agi ainsi pour sauver mon honneur , avec le zélé officieux de l'homme le mieux intentionné. En supposant même qu'en se méprenant dp route , il eût jeté quelque embarras sur la mienne, dans le cas où il n'y aurait eu aucune nécessité de répondre, son cœur était également pur et a l'abri de tout reproche , et ce qui avait plus de poida encore sur le mien , c'est que ses regards n'étaient point ceux d'un homme qui a mal agi.
C'est bien , lui dis-je , La Fleur, cela suffit; aussitôt il disparut de la chambre , avec U rapidité de l'éclair , et y rentra promptement, apportant dans sa main , plume^ encre , papier; puis s'approchant de la table , il plaça le tout devant moi , avec des mouvemens de joie si expressifs dans toute sa contenance , que je ne pus m'empécher de prendre la plume.
J'essayai a plusieurs reprises de jeteé quelques phrases, et quoique j'eusse peu de choses à dire , et que six lignes fussent suffisantes , î'avaisdéjà recommencé six lettres, sans être satisfait d'aucune.
Bref, je n'étais pas en disposition d'écrire.
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La Fleur sortit un moment^ et revint aussi- .tôt avec un peu d'eau dans un verre. Je le laissai délayer mon encre ^ m^approcher le poudrier^ m'appréter la cire à cacheter. Rien n'opérait , j'écrivais ^ je salissais^ je raturais^ je déchirais ensuite le papier , je le jetais au feu , je recommençais à écrire. Le diable l'emporte I grommelai*je à demi-voix , il est donc dit que je ne pourrai écrire^ même cette chétive lettre! ajoutai- je, en jetant la plume de dépit.
La Fleur aperçut mon geste d'impatience. Cette plume rebutée , il s'approcha de ma table du pas le plus respectueux, et faisant d'avance mille excuses pour la liberté qu'il allait prendre , il m'apprit qu'il avait dans sa poche une lettre écrite par un tambour de son régiment à la femme d'un caporal. Cette lettre , il osait le dire, lui paraissait convenir à la circonstance.
J'étais d'humeur à laisser le champ libre à ce pauvre garçon : montre-moi cette lettre, je te prie , lui dis-je?
La Fleur tire aussitôt de sa poche un petit porte-feuille fort usé , rempli de letlres et de billets doux , en assez pauvre état , le dépose sur la table , dénoue le lien qui réunit sa coU lection , parcourt chaque pièce l'une après l'autre , puis arrive enfin à la lettre en question*
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La voilà y iTécm-ilâl , en frappant de joie ses deux mains ; puis y dépliant le papier , il le place devanl moi > et se retire à quelques "pas. pour me laisser Ure à mon aise.
Madame^
Je SUIS pënétrë de la douleur la plus vive^ et réduit en même temps au désespoir^ par ce retour impre'ru du caporal qui rend notre entrevue de ce soir la chose du monde la plus impossible.
Mais vive la joie ! et toute la mienne sera de penser à vous.
L'amour n'est rien sans sentimens ^ et le sentiment est encore moins sans Vamour.
On ne doit jamais se désespérer.
On dit que monsieur le caporal monte la garde mercredi : alors ce sera mon tour.
Chacun à son tour.
En attendant , vive Tamour ! vive la bagateUe !
Je surs , madame ,
Âvectous les sentimens les plus rrspectùcuT^ tout à vous ,
Jacques Roque.
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Il n'y aVait qu'à mettre le Comte a Ta platée do caporal , ne rien dire de la garde fixée au mercredi , la lettre alors n'était ni bonne ni mauvaise : je me déterminai douc^ pour obliger cet honnête garçon , qui tremblait à la fois pour ma réputation ^ pour la sienne , et pour l'honneur de sa lettre ^ i en extraire ]a plus fine substance ^ que j^assaisonnai à ma manière , je cachetai le tout*^ et lui remis le soin de le porter à madame de L.^'*^'^ Le lendemain matin nous fîmes route pour Paris»
PARIS
Lorsqu'un homme peut disputer le haut du pavé j grâce à son équipage ^ et se faire précéder avec fracas et en balayant la rue , par une demi-douzaine de laquais , et une couple de cuisiniers^ c'est alors qu'il est bien reçu à Paris. II peut hardiment aborder à telle rue ^ à tel étage qu'il le désire.
Mais un pauvre prince^ faible en cavalerie^ et dont toute l'infanterie se compose d'un simple -fantassin , n'a rien de mieux à &ire que de battre en retraite ^ abandonner la rase campagne^ borner ses exploits à se signaler dans les travaux du cabinet^ s'il peut arriver jusques-là : j'ai dit s'il peut y arriver^ car il n'y a pas moyen
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ici de se présenter droit et perpendiculaire^ an milieu de ce peuple y de s'y annoncer gran^ dément par un me voici , enfin mes enfans ^ "voilà que j'arrive; non^ il n'y a pas de moyen^ je le répète, malgré tout ce qu'on en pourra penser. Quand )e me trouvai seul dans la chambra qui me fut donuée à mon hôtel , j'avoue que mes premières sensations furent loin d'être aussi flatteuses que je m'y étais attendu: grave et silencieux , je m'approchai de la fenêtre avec mon habit noir, plein de poussière ; je n'aperçus , à travers la vitre , que des gens de toutes couleurs , de toutes livrées , jaunes , bleues ou vertes , tous empressés \ tous courans la bague du plaisir ; les vieux avec^ leurs lances émoussées , et leurs casques privés de visières ; les jeunes avec leurs armes brillantes de dorure , ombragées des plumages les plus gais de l'orient , tous , tous joutant pour le luxe et les voluptés, comme nos chevaUers enchan» tés joutaient, dans les tournois d'autre fois, pour la gloire et l'amouf.
Hélas ! pauvre Yorick I m'écriai-je , qu'es-ta venu faire en ce pays ? lutter contre ce brillant étalage ? tu seras , au premier choc , pulvérisé comme un atome I ah ! cherche bien vite, cherche quelque aUée sinueuse, quelque pas-
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nage obscnr , avec son tourniquet , dout ne puissent approcher les chars de l'opulence et de la folie , ou leurs flambeaux ae puissent même lancer la lumière : là tu pem encore trouver de doux passe-temps près d'une grisette aimable, prés de la femme du barbier^ et te' produire dans leuirs modestes coteries. Plutôt périr! m'écriai-je^ en tirant la lettre dont l'étais diai^é pour niadame de R'^*'^ ; j'irai saluer cette dame ; ce sera même la première visite que je ferai ici. Aussitôt j'appelle La Fleur, je le prie de m'amener un perruquier et de revenir de suite y pour brosser mon habit.