L'OURS ET LES DEUX COMPAGNONS
eux Compagnons pressez d'argent, A leur voisin Fourreur vendirent La peau d'un Ours encor vivant; Mais qu'ils tuêroienl bien-tost, du moins à ce qu'ils dirent.
C'estoit le Roy des Ours au compte de ces gens. Le Marchand à sa peau devoit faire fortune. Elle garcntiroit des froids les plus cuisans. On en pourroil fourrer plustost deux robes qu'une. Dindenaut prisoit moins ses Moutons qu'eux leur Ours. Leur, à leur compte, et non à celuy de la Besle. S'ofTrant de la livrer au plus tard aans deux jours, Ils conviennent de prix, et se mettent en queste; Trouvent l'Ours qui s'avance, et vient vers eux au trot. Voila mes gens frappez comme d'un coup de foudre. Le marché ne tint pas; il falut le résoudre. D'interests contre I Ours, on n'en dit pas un mot. L'un des deux Compagnons grimpe au faiste d'un arbre.
L'autre plus froid aue n'est un marbre, Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent;
Ayant quelque-p-rt oùy dire
Que l'Ours s'acharne peu souvent Sur un corps qui ne vit, ne meut, ny ne respire. Seigneur Ours, comme un sot, donna dans ce panneau . H void ce corps gisant, le croit prive de vie,
El de peur de supercherie Le tourne, le retourne, approche son museau,
Flaire aux passages de l'haleine.
i6o Fables choisies.
C'est, dit-il, un cadavre : Ostons-nous, car il sent. A ces mots l'Ours s'en va dans la forest prochaine. L'un de nos deux Marchands de son arbre descend; Court à son compagnon ; luy dit que c'est merveille, Qu'il n'ait eu seulement que la peur pour tout mal. Et bien, ajoûta-t-il, la peau de l'animal?
Mais que t'a-t-il dit à l'oreille?
Car il t'approchoit de bien prés,
Te retournant avec sa serre.
Il m'a dit qu'il ne faut jamais Vendre la peau de l'Ours qu'on ne l'ait mis par terre.