‹ Œuvres complètes de La FontaineChapitre 187 sur 333 · LE SAVETIER ET LE FINANCIER · texte numérisé non relu

LE SAVETIER ET LE FINANCIER

n Savetier chantoit du matin jusqu'au soir :

C'estoit merveilles de le voir, Merveilles de l'oûir : il faisoit des passades,

Plus content qu'aucun des sept sages.

Son voisin au contraire, estant totil cousu d'or,

Chantoit peu, dormoit moins encor.

C'estoit un homme de finance.

Si sur le poinct du jour parfois il sommeilloit, Le Savetier alors en chantant l'évcilloit.

Et le Financier se plaignoit,

Que les soins de la Providence N'eussent pas au marché fait vendre le dormir,

Comme le manger et le boire.

En son hostel 11 fait venir Le chanteur, et luy dit : Or ça, sire Grégoire, Que gagnez-vous par an? Par an? ma foy, Monsieur,

Dit avec un ton de rieur Le gaillard Savetier, ce n'est point ma manière De compter de la sorte; et )e n'entasse guère Un lour sur l'autre : il suffit qu'à La fin

J'attrape le bout de l'année :

Chaque )0ur ameine son pain.

Et bien que gagnez-vous, diles-moy, par journée? Tantost plus, tantost moins : le mal est que tûû|ours (Et sans cela nos gains seroient assez honnesles), Le mal est que dans l'an s'entrcmeslcnt des jours *

I . Ce texte , généralemeoi adopté , est celui auc donne un carton de l'édition de 1 678 ; dans les exemplaires qui

2i8 Fables choisies.

Qu'il faut chommer ; on nous ruine en Festes. L'une fait tort à l'autre ; et Monsieur le Curé De quelque nouveau Saint charge toujours son prône. Le Financier riant de sa naïveté, Luy dit : Je vous veux mettre aujourd'huy sur le trône. Prenez ces cent écus : gardez les avec soin,

Pour vous en servir au besoin.

Le Savetier crut voir tout l'argent que la terre

Avoit depuis plus de cent ans

Produit pour l'usage des gens.

Il retourne chez lui : dans sa cave il enserre

L'argent et sa joye à la fois.

Plus de chant; il perdit la voix Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.

Le sommeil quita son logis.

Il eut pour hostes les soucis.

Les soupçons^ les alarmes vaines.

Tout le jour il avoit l'œil au guet; Et la nuit,

Si quelque chat faisoit du bruit.

Le chat prenoit l'argent : A la fin le pauvre homme S'en courut chez celuy qu'il ne réveilloit plus. Rendez-moy, luy dit-il, mes chansons et mon somme^

Et reprenez vos cent écus.

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