‹ Œuvres complètes de La FontaineChapitre 8 sur 333 · I. L'édition de 1668 porte bicnjatuur · texte numérisé non relu

I. L'édition de 1668 porte bicnjatuur

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venger contrefit des lettres par lesquelles il sembloit qu'Esope eust intelligence avec les Rois qui estoient émules de Lycerus. Lycerus persuadé par le cachet et par la signature de ces lettres, commanda à un de ses Officiers nommé Hermippus, que sans chercher de plus grandes preuves il fist mourir promptement le traistre Esope. Cet Hermippus estant amy du Phrygien luy sauva la vie, et à l'insceu de tout le monde, le nourrit long-temps dans un Sepulchre, jusqu'à ce que Nectenabo Roy d'Egypte sur le bruit de la mort d'Esope crût à l'avenir rendre Lycerus son tributaire. Il osa le provoquer, et le défia de luy envoyer des Architectes qui sceussent bastir une Tour en l'air, et par mesme moyen un homme prest à répondre à toutes sortes de questions. Lycerus ayant leu les lettres et les ayant communiquées aux plus habiles de son Estât, chacun d'eux demeura court; ce qui fit que le Roy regreta Esope; quand Hermippus luy dit qu'il n'estoit pas mort, et le fit venir. Le Phrygien fut très-bien receu, se justifia, et pardonna à Ennus. Quant à la lettre du Roy d'Egypte, il n'en fit que rire, et manda qu'il envoiroit au Printemps les Architectes et le Répondant à toutes sortes de questions. Lycerus remit Esope en possession de tous ses biens, et luy fit livrer Ennus pour en faire ce qu'il voudroit. Esope le receut comme son enfant, et pour toute punition luy recommanda d'honorer les Dieux et son Prince; se rendre terrible à ses ennemis, facile et commode aux autres ; bien traiter sa femme, sans pourtant luy confier son secret; parler peu, et chasser de chez soy les Babillards ; ne se point laisser abatre aux mal-heurs; avoir soin du lendemain, car il vaut mieux enrichir ses ennemis par sa mort, que d'estre importun à ses amis pendant son vivant; sur tout n'estre point envieux du bonheur ny de la vertu d'autruy, d'autant que c'est se faire du mal à soymesme. Ennus touche de ces avertissemens et de la bonté d'Esope, comme d'un trait qui luy auroit pêne-

d'Esope. H

iré le cœur, mourut peu de temps après. Pour revenir au défi de Nectenabo, Esope choisit des Aiglons, et les fit instruire (chose difficile à croire : ) il les fit, dis-je, instruire à porter en l'air chacun un panier dans lequel estoit un jeune enfant. Le Printemps venu, il s'en alla en Egypte avec tout cet équipage; non sans tenir en grande admiration et en attente de son dessein les peuples chez qui il passoit. Nectenabo, ^ui sur le bruit de sa mort avoit envoyé l'Enigme, ut extrêmement surpris de son arrivée. Il ne s'y attendoit pas; et ne se fust jamais engagé dans un tel défi contre Lycerus, s'il eust crû Esope vivant. Il luy demanda s'il avoit amené les Architectes et le Répondant, Esope dit, que le Répondant estoit luy-mesme; et qu'il feroit voir les Architectes quand il seroit sur le lieu. On sortit en pleine campagne, où les Aigles enlevèrent les paniers avec les petits enfans, qui crioient qu'on leur donnast du mortier, des pierres et du bois. Vous voyez, dit Esope à Nectenabo, je vous av trouvé les Ouvriers, fournissez-leur des matériaux*. Nectenabo avoua que Lycerus estoit le vainqueur*, il proposa toutefois cecy à Esope. J'ay des Cavales en Egypte qui conçoivent au bannissement' des Chevaux qui sont devers Babylone : Qu'avez-vous à répondre là-dessus } Le Phrygien remit sa réponse au lendemain ; et retourné qu'il fut au logis, il commanda à des enfans de prendre un chat, et de le mener fouettant par les rues. Les Egyptiens qui adorent cet Animal, se trouvèrent extrêmement scandalisez du traitement que l'on luv faisoit. Ils l'arrachèrent des mains des enfans, et allèrent se plaindre au Roy. On fit venir en sa présence le Phrygien. Ne sçavez-vous pas, luy dit le Roy, que cet Animal est un de nos Dieux.? Pourquoy donc le faites-vous traiter de la sorte? C'est pour l'ofTense qu'il a commise envers Lycerus, reprit

, I. Que Lycerus Vtmportoit 'édition de 1668}. i. Dans l'édition de 1668 : sur le seul hannissemertt

La Fontaine. — /. j

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Esope : car la nuit dernière il luy a étranglé un Coq extrêmement courageux, et qui chantoit à toutes les heures. Vous estes un menteur, repartit le Roy; comment seroit-il possible que ce chat eust fait en si peu de temps un si long voyage? Et comment est-il possible, reprit Esope, que vos Jumens entendent de si loin nos Chevaux hannir, et conçoivent pour les entendre? En suite de cela le Roy fit venir d'Heliopolis certains personnages d'esprit subtil, et sçavans en questions Enigmatiques. Il leur fit un grand Régal, oii le Phrygien fut invité. Pendant le Repas ils proposèrent à Esope diverses choses ; celle-cy entr'autres. Il y a un grand Temple qui est appuyé sur une Colomne entourée de douze Villes, chacune desquelles a trente Arcboutans, et autour de ces Ârcboutans se promènent l'une après l'autre deux Femmes, l'une blanche, l'autre noire. Il faut renvoyer, dit Ésope, cette question aux petits enfans de nostre pais. Le Temple est le Monde, la Colomne l'An, les Villes ce sont les Mois, et les Arcboutans les Jours, autour desquels se promènent alternativement le Jour et la Nuit. Le lendemain Nectenabo assembla tous ses amis. Soufîrirez-vous, leur dit-il, qu'une moitié d'homme, qu'un avorton soit la cause que Lycerus remporte le prix, et que j'aye la confusion pour mon partage? Un d'eux s'avisa de demander à Esope qu'il leur fist des questions de choses dont ils n'eussent jamais entendu parler. Esope écrivit une cedule par laquelle Nectenabo confessoit devoir deux mille talens à Lycerus. La Cedule fut mise entre les mains de Nectenabo toute cachetée. Avant qu'on l'ouvrist, les amis du Prince soutinrent que la chose contenue dans cet écrit estoit de leur connoissance. Quand on l'eut ouverte, Nectenabo s'écria : Voila la pTus grande fausseté du monde: Je vous en prens à témoin tous tant que vous estes. Il est vray, repartirent-ils, que nous n'en avons jamais entendu parler. J'ay donc satisfait à vostre demande, reprit Esope. Nectenabo le renvoya corn-

d'Esope. î^

blé de presens. tant pour luy que pour son Maistre. Le séjour qu'il fil en Egypte est peut-estre cause que quelques uns ont écrit qu'il fut Esclave avec Khodopé, celle-là qui des liberalitez de ses amans fit élever une des trois Pyramides qui subsistent encore, et qu'on void avec admiration: c'est la plus petite, mais celle qui est baslie avec le plus d'art. Esope à son retour dans Babylone fut receu de Lycerus avec de grandes démonstrations de joye et de bien-veillance : ce Roy luy fit ériger une statué. L'envie de voir et d'apprendre le fit renoncer à tous ces honneurs. Il quitta la Cour de Lycerus où il avoit tous les avantages qu'on peut souhaiter^ et prit congé de ce Prince pour voir la Grèce encore une fois. Lycerus ne le laissa point partir sans embrassemens et sans larmes, et sans le faire promettre sur les Autels qu'il reviendroit achever ses jours auprès de luy. Entre les Villes où il s'arresta, Delphes fut une des principales. Les Delphiens l'écouterent fort volontiers, mais ils ne luy rendirent point d'honneurs. Esope piaué de ce mépris, les compara aux bastons qui flottent sur l'onde. On s'imagine de loin que c'est quelque chose de considérable; de prés on trouve que ce n'est rien. La comparaison luy coûta cher. Les Delphiens en conceurent une telle haine, et un si violent désir de vengeance foutre qu'ils craignoicnt d'estre décriez par luy), qu'ils résolurent de l'oster du monde. Pour y parvenir, ils cachèrent pariny ses hardes un de leurs vases sacrez, prétendant que par ce moyen ils convaincroient Esope de vol et de sacrileçe, et qu'ils le condamneroient à la mort. Comme il fut sorty de Delphes, et qu'il eut pris le chemin de la Phocide, les Delphiens accoururent comme gens qui estoient en peine. Ils l'accusèrent d'avoir dérobé leur Vase. Esope le nia avec des sermens : on chercha dans son équipage, et il fut trouvé. Tout ce qu'Esope put dire n'empescha point qu'on ne le traitast comme un criminel infâme. Il fut ramené à Delphes chargé de fers.

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mis dans des cachots, puis condamné à estre précipité. Rien ne luy servit de se défendre avec ses armes ordinaires, et de raconter des Apologues; les Delphiens s'en moquèrent. La Grenouille, leur dit-il, avoit mvité le Rat à la venir voir; afm de luy faire traverser l'onde, elle l'attacha à son pied. Dés qu'il fut sur l'eau, elle voulut le tirer au fond, dans le dessein de le noyer, et d'en faire ensuite un repas. Le malheureux Rat résista quelque peu de temps. Pendant qu'il se debattoit sur l'eau, un Oyseau de proye l'apperceut, fondit sur luy, et l'ayant enlevé avec la Grenouille qui ne se pût détacher, il se repût de l'un et de l'autre. C'est ainsi, Delphiens abominables, qu'un plus puissant que nous me vangera : je periray; mais vous périrez aussi. Comme on le conduisoit au supplice, il trouva moyen de s'échaper, et entra dans une petite Chapelle dédiée à Apollon. Les Delphiens l'en arrachèrent. Vous violez cet Asile, leur dit-il, parce que ce n'est qu'une petite Chapelle; mais un jour viendra que vôtre méchanceté ne trouvera point de retraite seure, non pas mesme dans les temples : il vous arrivera la mesme chose qu'à l'Aigle, laquelle nonobstant les prières de l'Escarbot, enleva un Lièvre qui s'estoit réfugié chez luy : La génération de l'Aigle en fut punie jusque dans le giron de Jupiter. Les Delphiens peu touchez de tous ces Exemples, le précipitèrent. Peu de temps après sa mort une peste tresviolente exerça sur eux ses ravages : ils demandèrent à l'Oracle par quels moyens ils pourroient appaiser le courroux des Dieux. L'Oracle leur répondit qu'il n'y en avoit point d'autre que d'expier leur forfait, et satisfaire aux Mânes d'Esope. Aussi-tost une Pyramide fut élevée. Les Dieux ne témoignèrent pas seuls combien ce crime leur déplaisoit; les hommes vengèrent aussi la mort de leur Sage. La Grèce envoya des Commissaires* pour en informer, et en fit une punition rigoureuse. '

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