‹ Œuvres complètes de Lord Byron DramesChapitre 83 sur 133 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Une salle dans le palais ducal LOREDANO et BARBARIGO se rencontrent.

Lor. Où est le prisonnier ?

Rare. Il se remet de la question qu’il a subie.

Lor. L’heure fixée hier pour la reprise du procès est passée.— Allons rejoindre nos collègues au Conseil, et presser la comparution de l’accusé.

Barb. Non; accordons-hii encore quelques minutes pour reposer ses membres torturés; il a été épuisé hier par la question, et peut y succomber si on la renouvelle.

Lor. Eh bien ?

Barb. Je ne vous le cède pas dans l’amour de la justice , ni dans ma haine pour les ambitieux Foscari, le père, le fils, et toute leur race dangereuse ; mais le malheureux a souffert plus que ne peut endurer la plus stoïque énergie.

Lor. Sans avouer son crime.

Barb. Peut-être sans en avoir commis aucun. Mais il a avoué la lettre au duc de Milan, et cette erreur est à moitié expiée par ses souiTrances.

Lor. Nous verrons.

Barb. Loredano, vous poussez trop loin une haine héréditaire.

Lor. Jusqu’où?

Bard. Jusqu’à l’extermination.

Lor. Quand ils auront cessé de vivre, vous pourrez parler ainsi. — Allons au Conseil.

Barb. Un moment; — le nombre de nos coliques n’est pas encore complet; il en manque encore deux avant que nous puissions procéder.

Lor. Et le président du tribunal, le doge ?

Barb. Lui, — avec une fermeté plus que romaine, fl arrive toujours le premier pour siéger dans ce procès malheureux contre son dernier et unique enfant.

Lor. Oui, oui, — son dernier.

Barb. Rien ne pourra-t-il vous émouvoir ?

Lor. Croyez- vous qu’il soit ému ?

Barb. 11 n’en témoigne rien.

Lor. C’est ce que J ’ai remarqué ; — le misérable !

Barb. Mais hier on m’a dit qu’à son retour de l’appartement ducal, au moment où il franchissait le seuil, le vieillard s’est évanoui. '

Lor. Le mal commence à agir.

Barb. Il est en partie votre ouvrage.

Lor. Il devrait être entièrement mon œuvre; — mon père et mon oncle ne sont plus.

Barb. J’ai vu leur épitaphe; on y lit qu’ils sont morts empoisonnés *.

Loa. Le doge déclara un jour que jamais il ne se croirait souverain tant que Piélro Loredano vivrait. Les deux frères ne tardèrent pas à tomber malades; — il est souverain.

Barb. Souverain malheureux.

Lor. Ne doivent-ils pas l’étre ceux qui font des œ^helins ?

Barb. Est-ce le doge qui vous a rendu orphelin ?

Lor. Oui.

Barb. Quelles sont vos preuves.

Lor. Quand les princes agissent en secret, les preuves et

CEUTRES DE LORD BTR05.

les poursuites sont également difficiles; mais j*ai assez des premières pour rendre les secondes superflues.

Babb. Mais vous aurez recours aux lois ?

Lor. a toutes les lois qu’il voudra bien nous laisser.

Barb. Elles sont telles dans cette république que les réparations y sont plus faciles que chez aucun autre peuple. Estil vrai que — sur vos livres de commerce, source de la richesse de nos plus nobles maisons , vous ayez écrit ces mots : c Doit le doge Foscari pour la mort de Marco et Pietro Loredano, mon père et mon oncle ? »

Lor. Cela est écrit ainsi.

Barb. Et ne l’efTaccrez-vous pas ?

Lor. Quand le compte sera balancé.

Barb. El comment ?

( Deux séoateurs traTersent la scène pour se rendre dans la salle du Conseil des Dix.)

Lob. Vous voyez que le nombre est complet ; suivez-moi !

(Loredano sort.)

Barb. Te suivre ! je t’ai trop longtemps suivi dans ta carrière de vengeance , comme la vague suit celle qui la précède, submergeant à la fois le navire que fait craquer le souffle des vents déchaînés, et le malheureux qui crie dans scs flancs entr’ouverts à la vue des flots qui s’y précipitent ; mais ce fils et ce père pourraient toucher de pitié les éléments et les apaiser, et moi Je dois les poursuivre sans relâche comme les vagues. — Oh ! que ne suis-je comme elles aveugle et sans remords ! — Le voici qui s’avance ! — tais-toi, mon cœur! ils sont tes ennemis et doivent être tes victimes : te laisseras-tu émouvoir pour ceux qui ont failli te briser ?

( Les gardes entrent, conduisant le jeune Foscari prisonnier. }

Us Garde. Laissons-le reposer. — Seigneur, arrêtez-vous.

Jag. Fosc. Je te remercie, mon ami. Je suis faible... Mair tu t’exposes a être réprimandé.

Le Garde. J’en courrai le hasard.

Jac. Fosc. C’est bienveillant de ta part; — je trouve en-

core de la compassion, mais point de merci; c’est la première fois qu’on m’cn témoigne.

Le Garde. Et ce pourrait être la dernière, si ceux qui gouvernent nous voyaient.

Barb. Il en est un qui te voit; mais ne crains rien, je ne serai ni ton juge ni ton accusateur; quoique l’heure soit passée, attends les derniers ordres. Je suis du Conseil des Dix, et ma présence te servira d’excuse : quand le dernier appel se fera entendre, nous entrerons ensemble. — Veille attentivement sur le prisonnier.

Jac. Fosc. Quelle est cette voix? C’est celle de Barbarigo, l’ennemi de notre maison et l’un du petit nombre de mes juges.

Barb. Pour balancer un tel ennemi, s’il existe, ton père siège parmi tes juges.

Jac. Fosc. C’est vrai, il est mon juge.

Barb. N’accuse donc point la sévérité des lois qui permettent à un père d’avoir voix délibérative dans une matière qui touche au salut de l’État...

Jac. Fosc. Et k celui de son fils. Je me sens défaillir, j’ai besoin de respirer un peu d’air; laissez-moi, je vous prie, approcher de cette fenêtre qui domine les flots.

( Un officier entre, s’approche de Barbarigo, et lui parle à l’oreille. )

Barb. (aux gardes). Laissez-le approcher. Je ne puis lui parler davantage; j’ai transgressé mon devoir en lui adressant ce peu de mots, et je suis obligé de rentrer dans la salle du Conseil.

(Barbarigo sort. — Le garde conduit Jacopo Foscari auprès de ta fenêtre.)

Le Garde. Ici, seigneur; elle est ouverte. — Comment vous trouvez-vous?

Jac. Fosc. Comme un adolescent. — O Venise!

Le Garde. Et vos membres?

Jac. Fosc. Mes membres ! combien de fois ils m’ont emporté bondissant sur cette mer d’azur, alors que je guidais la gondole, dans ces joutes enfantines où, masqué en jeune gondolier, tout noble que j’étais, je disputais en jouant le

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prix de la vigueur à mes joyeux rivaux, pendant qu’une foule de beautés plébéiennes et patriciennes nous encourageaient jusqu’au but par leurs sourires enivrants, l’expression de leurs souhaits, leurs mouchoirs agités en l’air, leurs battements de mains! — Combien de fois, d’un bras plus robuste encore, d’un cœur plus hardi, j’ai fendu la vague irritée ! quand d’une brassée je rejetais en arrière les flots qui inondaient ma chevelure, et insultais b la lame audacieuse qui venait, comme une coupe de vin, humecter le bord de mes lèvres; je suivais le mouvement des vagues, et, plus elles m’emportaient haut, plus j’étais fier; souvent, en me jouant, je plongeais au fond de leur verdâtre et vitreux empire, et j’allais toucher les coquillages et les plantes marines, invisible aux spectateurs qui tremblaient de ne plus me revoir; bientôt je reparaissais les mains pleines d’objets qui prouvaient que j’avais parcouru le fond de l’abîme : tout fier, je rendais un libre cours â mon haleine longtemps suspendue; et, frappant de nouveau les ondes avec vigueur, écartant les flots d’écume qui m’entouraient, je poursuivais ma route avec la légèreté d’un oiseau de la mer. — J’étais alors enfant.

Le Garde. Soyez homme maintenant; jamais la fermeté virile ne vous fut plus nécessaire.

Jac. Pose. Ma belle, mon unique Venise ! — c’est maintenant que je respire ! Comme ta brise, ta brise de l’Adriatique évente ma face ! Il y a dans le souffle des airs un charme natal qui est doux à mes veines, qui rafraîchit et calme mon sang! Quelle différence avec les vents brûlants des horribles Cyclades, qui hurlaient à Candie autour de mon cachot, et me faisaient défaillir !

Le Garde. La couleur revient sur vos joues; que le ciel vous donne la force de supporter ce que l’on peut encore vous faire souffrir! Je ne puis y penser sans frémir.

Jac. Pose. Sans doute, ils ne me banniront plus ? ^ non, — non, qu’ils me torturent; j’ai encore de la force.

Le Garde. Avouez, et vous ne serez plus mis à la question.

Jac. Fosc. J'ai avoué une première fois, — uoe seconde: deux fois ils m’ont exilé.

Le Garde. Et a la troisième ils vous tueront.

Jac. Fosc. Qu’ils me tuent, pourvu que je sois enterré au lieu de ma naissance ! j’aime mieux n’étre ici que poussière que de vivre partout ailleurs!

Le Garde. Comment pouvez-vous tant aimer le sol qui vous hait?

Jac. Fsoc. Le sol ! — oh ! non! ce sont les enfants du sol qui me persécutent ; mais ma terre natale me recevra comme une mère dans ses bras. Je ne demande qu’un tombeau vénitien, un cachot, tout ce qu’on voudra, pourvu que ce soit ici.

(Un officier entre. )

L’Ofp. Amenez le prisonnier.

Le Gabde. Seigneur, vous entendez l’ordre.

Jac. Fosc. Oui, je suis accoutumé k de tels ordres; c’est la troisième fois qu’ils m’ont torturé : — prétc-moi donc ton bras!

L’Off. Prenez le mien; mon devoir est d’être auprès de votre personne.

Jac, Fosc. Vous ! — c’est vous qui avez présidé hier k mon supplice ; — arrière ! — je marcherai seul !

L’Off. Comme il vous plaira, seigneur; ce n’est pas moi qui avais signé la sentence ; mais je n’ai pas osé désobéir au Conseil quand il m’a commandé ..

Jac. Fosc. De m’étendre sur leur effroyable chevalet. Je t’en prie , ne me touche pas , — c’est-k-dire pas encore : ils ne tarderont pas k renouveler cet ordre ; jusque-là, tienstoi loin de moi ! Quand je regarde ta main mon sang se fige, mes membres frissonnent au pressentiment de tortures nouvelles, et une sueur glacée couvre mon front, comme si. . — mais marchons. J’ai supporté ces tourments, — • je puis les supporter encore. — Quel aspect a mon père ?

L’Off, Son aspect accoutumé.

Jac. Fosc. lien est ainsi de la terre, du firmament, de la mer azurée; de notre cité brillante, de ses édifices, de la gaieté de ses places publiques; en cet instant même le

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joyeux murmure de la foule arrive jusqu’ir.i, ici, dans ces salles où des inconnus gouvernent, où des inconnus sans nombre sont jugés et immolés en silence; — tout a conservé le même aspect, tout, jusqu’à mon père! rien ne sympathise avec Foscari, pas même un Foscari! — • Seigneur, je vous suis.

(Jacopo Foscari et l’officicr sortent. — Memmo entre avec on autre sénateur.)

Mem. Il est parti ; — nous sommes venus trop tard. — Pensez-vous que tes Dix siégeront longtemps aujourd’hui ?

Le Sén. On dit que le prisonnier est on ne peut plus endurci, et persiste dans son premier aveu; mais je n’en sais pas davantage.

Mem. C’est déjà beaucoup; les secrets de ces salles terribles nous sont cachés à nous, les premiers nobles de la République, comme ils le sont au peuple.

Le Sén. Si l’on en excepte les vagues rumeurs qui, pareilles à ces contes de revenants débités dans le voisinage des châteaux en ruine, — n’ont jamais été prouvées ni totalement niées, — les actes réels du gouvernement sont aussi peu connus que les impénétrables mystères de la tombe.

Mem. Mais avec le temps nous faisons un pas vers la connaissance de ces secrets, et j’espère bien faire un jour partie des décemvirs.

Le Sén. Ou devenir doge ?

Mem. Non, si je puis l’éviter.

Le Sén. C’est le premier poste de l’État; de nobles aspirants peuvent légitimement y prétendre, et légitimement l’obtenir.

Mem. Je le leur abandonne; quoique né noble, mon intention est limitée ; j’aimerais mieux être une des unités qui composent le Conseil impérial et collectif des Dix, que de briller isolément, magnifique zéro. — Qui vient ici? L’épouse de Foscari !

MARINA entre accompagnée d’ane auiTante.

Mar. Quoi ! personne? — Je me trompe, en voici encore deux; mais ce sont des sénateurs.

LES DEUX FOSCARI. ACTE I, SCfeSE I. 277

Mem. Très noble dame, commandez-nous.

Mar. Moi commander! — Ilélas ! ma vie a été une longue supplication, et inbtile encore.

Mem. Je vous comprends; mais je ne dois pas répondre

Mar. Il est vrai, nul ici ne doit répondre, sinon sur le chevalet; nul ne doit questionner, excepté ceux...

Mem. Noble dame*, songez où vous êtes en ce moment.

Mar. Où je suis ! — Dans le palais du père de mon époux.

Mem. Le palais du doge. '

Mar. Et la prison de son fils; — c’est vrai, je ne l’ai point oublié, et à défaut d’autre souvenir plus proche et plus amer, je remercierais l’illustre Memmo de me rappeler les plaisirs de ce lieu.

Mem. Soyez calme.

Mar. [levant les yeux vers le ciel). Je le suis; mais, ô toi. Dieu éternel ! peux-tu demeurer calme en présence d’un monde tel que celui-ci?

Mem. Votre mari peut encore être acquitté.

Mar. 11 l’est dans le ciel. Je vous en prie, sénateur, ne me parlez pas de cela. Vous êtes un homme en place, le doge aussi. 11 a maintenant un fils, moi un époux en jugement. Ils sont là, ou du moins ils y étaient il y a une heure, face à face, le juge et l’accusé. Le condamnera-t-il?

Mem. J’espère que non.

Mar. Mais, s’il ne le fait pas, il s’en trouvera qui les condamneront tous deux.

Mem. Ils le peuvent.

Mar. Et chez eux la puissance et la volonté ne font qu’un en perversité. — Mon époux est perdu !

Mem. 11 n’en est rien : la justice est juge h Venise.

Mar. Si cela était, il n’y aurait plus de Venise aujourd’hui ; mais qu’elle vive, pourvu que les bons ne meurent qu’à l’heure où la nature les appellera; mais les Dix vont plus vile qu’elle, et nous devons obéir. [Un faible cri se fait entendre.) Ah ! — un cri de douleur !

Le Sén. Écoutons...

Mem. C’est un cri de...

ŒUVnES DE LORD BYRON.

Mar. Non, non, ce n’est pas de mon époux, — de Foscari !

Mem. C'était la voix...

Mar. Ce n' était pas la sienne, non!... Lui, pousser un cri! . . . Cela serait bon pour sou père ; mais lui ! — lui ! — il mourra en silence. [Un nouveau cri de douleur.)

Mem. Quoi! encore!

Mar. C’est sa voix, à ce qu’il m’a semblé!... Je ne puis le croire. S’il faiblissait, je ne cesserais pas de l’aimer; — mais — non, — non, — non... — Ce doit être une effroyable torture que celle qui lui a arraché un gémissement!...

Le Sén. Sensible comme vous l’êtes aux maux de votre époux, voudriez-vous donc qu’il supportât en silence des douleurs au-dessus des forces d'un mortel?

Mar. Nous avons tous nos tortures à souffrir. Quand on devrait priver de la vie et le doge et son fils, je n’ai pas laissé stérile l’illustre maison des Foscari. Quoi qu’ils puissent endurer en quittant la vie, j’en ai enduré autant en la donnant à ceux qui leur succéderont; mais c’étaient des tortures joyeuses que les miennes, et pourtant elles étaient assez déchirantes pour m’arracher des cris ; mais je n’en ai point poussé, car j’espérais mettre au jour des héros, et je ne voulais pas les accueillir avec des larmes.

Mem. Tout est redevenu silencieux.

Mar. Tout est fini, peut-être... Mais non, il a rappelé son énergie, et maintenant il hrave ses bourreaux.

Un ofOcier entre précipitamment.

Mem. Eh bien ! ami, que cherchez-vous?

L’off. Un médecin : le prisonnier s’est évanoui. {L'officier sort.)

Mem. Madame, il vaudrait mieux vous retirer.

Le Sén. Je vous en prie, retirez-vous.

Mar. Laissez-moi! je veux aller le secourir.

Mem. Vous?... Rappelez-vous, madame, que l'entrée de ces salles est interdite à tout autre qu’aux Dix et à leurs familiers.

Mar. Oui, je sais que nul de ceux qui entrent là n'en sort

comme il y est entré, — que beaucoup n’en sortent jamais; mais on ne m’empêchera pas d’y pénétrer.

Meh. Hélas! c’est vous exposer à un dur refus et b des délais plus cruels encore.

Mar. Qui m’en empêchera?

Mev. Ceux donte’est le de>'Oir.

Meu. C’est leur devoir de fouler aux pieds tout sentiment d’humanité, tons les liens qui rattachent l’homme à l’honnne, de rivaliser avec les démons qui un jour les récompenseront par d’innombrables tortures! Cependant je passerai...

Mem. C’est impossible.

Mar. C’est ce que nous verrons. Le désespoir défie le despotisme lui-même. Il y a quelque chose dans mon cœur qin me ferait passer à travers les lances hérissées d’une armée. Penses-tu donc qu’il suffise de quelques geôliers pour m’arrêter?... Laisse-moi passer... Nous sommes dans le palais du doge; je sois la femme de son fils, de son fils innocent, et ils l’entendront de ma bouche.

Meu. Vous ne ferez qu’exaspérer davantage ses juges.

Mar. Que sont des;upesqui se laissent aller h la colère?... Qu’on me laisse p^s^! (Jl/annaaort.)

Le Sén. Je la plains.

Meh. C’est l’acte do désespoir... Elle ne sera pas admise sur le seuil.

Le Sén. Et lors même qu’elle le serait, elle ne peut sauver son époux... Mais voici l’officier de retour.

(L’officier traveree la scène accompagné d’nne antre personne.)

Meh. Je ne croyais pas que les Dix fussent capables même de ce mouvement de compassion, ou permissent qu’on secourût le patient.

Le Sén. De la compassion!... En est-il à rappeler au sentiment l’infortuné trop heureux d’échapper à la mort par l’évanouissement, dernière ressource de la natiue contre la tyrannie de la douleur?

Meh. Je m’étonne qu’ils ne le condamnent pas sur-lechamp.

Le Sén. Ce n’csl pas l'a leur politique... Ils veulent le laisser vivre parce qu’il ne craint pas la mort, et le bannir parce que, hormis son pays natal, toute la terre n’est pour lui qu’une vaste prison, et que chaque souffle d’air étranger qu’il respire est un poison lent qui le consume sans le tuer.

Ueh. On a acquis la preuve de ses crimes; mais il ne les avoue pas.

Le Sén. Il n’y a contre lui d’autre preuve que la lettre qu’il dit avoir adressée au duc de Milan, dans le but avoué qu’elle tomberait entre les mains du sénat, et qu’on le ramènerait à Venise.

Me». En qualité d’accusé?

Le Sén. Oui, mais dans son pays; et, de son propre aveu, c’est tout ce qu’il demandait*.

Mem. L’accusation de corruption a été prouvée.

Le Sén. Pas clairement, et l’accusation d’homicide a été annulée par la confession faite h son lit de mort par Nicolas Erizzo, meurtrier du dernier président du Conseil des Dix *.

Mem. Pourquoi, alors, ne pas l’acquitter ?

Le Sén. C’est ce dont ils auront h répondre, car il est bien connu qu’Âlmoro Douato, comme je l’ai dit, fut tué par Erizzo dans un but de vengeance particulière.

Mem. Il faut qu’il y ait quelque chose de plus dans cet étrange procès que ne le révèlent les crimes apparents de l’accusé. — Mais voici deux membres du Conseil des Dix... Retirons-nous. (ifemmo et le sénateur sortent.)

LOUEDANO et OABBARIGO entrent.

Barb. On a été trop loin, croyez-moi : il n’était pas convenable de laisser continuer la procédure dans un tel moment.

Lor. Ainsi donc, le Conseil des Dix doit se séparer, ella justice s’arrêter dans son cours, parce qu’une femme sera venue s’introduire au milieu de nos délibérations?

Barb. Non, ce n’est pas pour ce motif... Vous avez vu l’état du prisonnier.

Lor. N’est-il pas revenu à lui ?

Barb. Oui, pour succomber encore à la moindre torture nouvelle.

Lor. C’est ce qu’on n’a point essayé.

Barb. Il ne sert de rien de vous en plaindre... La majorité du Conseil était contre vous.

Lor. Grâce à vous, seigneur, et au vieux doge imbécile, qui avez ajouté vos voix h celles qui l’ont emporté sur la mienne.

Barb. Je suis juge, mais j’avoue que cette partie de mes austères fonctions qui prescrit la question, et nous oblige d’ôtre témoins de ses douloureuses tortures, me fait désirer...

Lor. Quoi?

Barb. Que vous éprouviez quelquefois ce que j’éprouve toujours en pareille occasion.

Lor. Allez, vous êtes un enfant, aussi infirme dans vos sentiments que dans vos résolutions, changeant au moindre souffle, ébranlé par un soupir, ému par une larme... — Admirable juge pour Venise î digne homme d’état pour partager ma politique!

Barb. Il n’a point versé de larmes.

Lor. Deux fois il a poussé un cri.

Barb. Un saint n’eût pu s’empêcher d’en faire autant, môme avec la couronne céleste devant les yeux, s’il eût été soumis â la cruauté ingénieuse qu’on a déployée contre lui ; mais il n’a pas crié pour implorer la pitié : pas une parole, pas un gémissement ne lui ont échappé. Ces deux cris n’avaient rien de suppliant ; la douleur les arrachait, et nulle prière ne les a suivis.

Lor. Il a plusieurs fois murmuré entre ses. dents des paroles inarticulées.

Barb. C’est ce que je n’ai point entendu... Vous étiez plus près de lui.

Lor. Je l’ai entendu,

Barb. Il m’a semblé, à ma grande surprise, que vous étiez saisi de compassion : car, lorsqu’il s’est évanoui, vous avez été le premier à demander pour lui des secours.

£82 CEUVKES DE LORD BTRON.

Lor. Je craignais que cet évanouissement ne fût le dernier.

Barb. Et ne voas ai-je pas entendu dire souvent que vous ne, souhaitiez rien tant que sa mort et celle de son père?

Lor. S’il meurt iimocent, c’est-à-dire sans avouer son crime, il sera regretté.

Barb. Eh quoi! Tondriez-vous donc tuer aussi sa mémoire?

Lor. Voudriez-vous que sa fortune passât à ses enfants? C'est ce qui doit avoir lieu s’il meurt sans être flétri.

Barb. Quoi! guerre aussi k ses enfants!

Lor. Et k toute sa race, jusqu’k l’anéantissement des siens ou des miens.

Barb. Et la cruelle agonie de son épouse pâlissante, et l’expression convulsive et contrainte du front majestueux et fier de son vieux père, dont la douleur se trahissait k de rares intervalles par un léger frémissement ou par une grosse larme, essuyée bientôt pour faire place k une austère sérénité, tout cela n’a pu vous émouvoir! (Loredano sort.) Il est silencieux dans sa haine, comme Foscari l’était dans ses souffrances ; et l’infortuné m’a plus ému par son silence que mille cris n’auraient pu faire. Quelle scène affreuse quand son épouse désolée s’est précipitée dans la salle de notre tribunal, et a vu ce que nous pouvions k peine regarder, tout accoutumés que nous sommes k de tds spectacles!... Je ne dois plus penser k cela, de peur que la compassion pour nos ennemis ne me fasse oublier leurs injures antérieures, et perdre le fruit de la vengeance que Loredano médite pour lui et pour moi ; mais la mienne se contenterait de moindres représailles que celles dont il a soif, et je voudrais modérer sa haine trop profonde par des pensées plus indulgentes... Mais du moins Foscari a obtenu maintenant quelque répit, accordé sur la demande des anciens du Conseil, émus sans doute par la présence soudaine de sa femme au milieu de nous et par le spectacle de ses souffrances. — Mais les voici... Quel air de faiblesse et d’abattement! Je n’ai pas le courage de les regarder en cet état douloureux... Parlons, et essayons d’adoucir Loredano. [H sort.)

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