‹ Œuvres complètes de Lord Byron PoëmesChapitre 81 sur 83 · LES TÉNÈBRES · texte numérisé non relu

LES TÉNÈBRES

mais ne piquaient pas : — on les tuait pour les manger. Et la Guerre, qui s'était quelque temps reposée, recommençait à se gorger de carnage; — un repas était acheté avec du sang, et chacun rassasiait à part son appétit farouche et sombre. Plus d'amour; toute la terre n'avait qu'une pensée,

— celle de la mort, et d'une mort immédiate et sans gloire.

— Toutes les entrailles étaient en proie aux tortures de la faim; les hommes mouraient, et leurs os comme leur chair restaient sans sépulture ; maigres et décharnés, ils se dévoraient entre eux ; les chiens eux-mêmes attaquaient leurs maîtres, tous, un seul excepté; resté auprès d'un cadavre, il en écarta les oiseaux, les animaux de proie et les hommes affamés, jusqu'à ce que la faim les eût fait succomber euxmêmes, ou que d'autres morts alléchassent leurs maigres mâchoires ; lui-même ne chercha aucune nourriture ; mais, exhalant un hurlement plaintif et prolongé avec un cri rapide de douleur, il mourut en léchant la main dont les caresses ne lui répondaient plus. Peu à peu la Famine moissonna la foule; d'une cité populeuse deux hommes seulement vivaient encore, et ils étaient ennemis : ils se rendirent tous deux derrière les cendres mourantes d'un autel où une multitude de choses saintes avaient été entassées pour un usage sacrilège; transis de froid, de leurs mains glacées et décharnées ils grattèrent les cendres encore chaudes, et leur faible souffle, en quête d'un peu de vie, parvint à faire une flamme qui k peine en était une; sa lueur s'étant un peu augmentée, ils levèrent les yeux l'un vers l'autre, — se virent, jetèrent un cri, et moururent; — ils moururent au spectacle de leur laideur mutuelle, chacun d'eux ignorant qui était celui sur le front duquel la Famine avait écrit : « Maudit ! » Le monde était désert; les pays populeux et puissants n'étaient plus qu'une masse inerte où il n'y avait ni saisons, ni végétation, ni arbres, ni hommes, ni vie, — une masse de mort, — un chaos d'argile durcie. Les fleuves, les lacs et l'Océan étaient immobiles, et rien ne remuait dans leurs silencieuses profondeurs ; les navires sans équipages pourrissaient sur la mer, et leurs mâts tombaient pièce à pièce ; en tombant ils

dormaient sur l'abî me que rien ne soulevait plus ; les vagues étaient mortes; les marées étaient dans la tombe, où les avait précédées la Lune leur reine; les vents s'étaient flétris dans l'air stagnant , et les nuages n'existaient plus ; les Ténèbres n'en avaient plus besoin, — les Ténèbres étaient î univers.

i Cette pièce, dans le manuscrit original, est intitulée le Rive.

» Dans ce poème, lord Byron a abandonné ce système, qui lui est propre, de montrer toujours au lecteur le but ou il tend, et il s'est contenté d'offrir une masse d'idées puissantes disposées sans ordre et dont il est difficile de saisir la liaison ; une foule d'images terribles se pressent et se confondent devant nous comme dans le rêve d'un homme qui a le délire, chimères épouvantables à l'existence desquelles l'esprit refuse de croire, qui étourdissent le lecteur et troublent même l'espritde ceux qui sont lea plus accoutumés aux bizarreries de la muse. Le sujet est l'envahissement de la terre par les ténèbres, qui sont appelées, comme dans Shakspeare, — le fossoyeur de la mort. — La réunion d'images terribles que le poète a placées devant nous ne fait que mieux sentir l'extravagance du plan. A dire vrai, ces créations fantastiques sont dangereuses pour l'imagination d'un poëte aussi exalté que Byron, dont le Pégase avait plutôt besoin dn frein que de l'éperon. L'infini dans lequel elles laissent le poëte et le manque de précision les rendent pour la poésie ce que le mysticisme est pour la religion. La pensée du poëte n'en devient que moins saisissable, et après s'être mis au-dessus de l'intelligence ordinaire, il finit par ne plus se comprendre lui-même. En vain le poëte entasse-t-il les images poétiques, c'est comme si un peintre voulait prendre pour canevas un nuage qui passe. Walter Scott.

N'en déplaise à l'illustre critique, nous ne voyons rien de confus, rien d'inintelligible dans ce poëme. C'est une énergique, une effrayante peinture du dernier jour du monde, amené par l'extinction de la chaleur solaire. Note du Traducteur.

NOTES

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