DUI'RÉ
Ah ça ! mais Sénarmont pourrait , en conscience ,
Tandis que nous jouerions , donner son audience ,
Prépare un reversi , le boston , chère Emma.
( Emma prépare les fiches , les présente à Doublet , à madame (ilrard , à Dupré et à d'autres personnes , qui forment deux tables de jeu et se placent pendant la conversation qui continue sur le devant. )
BLONDEL, à Sénarmont.
On raffole toujours de l'opéra-buffa ,
]N 'est-il pas vrai, monsieur?
SÉNARMONT
La mode est notre excuse.
GRANVILLE
Oui , l'on bâille , l'on paie , et l'on dit qu'on s'amuse.
liLONDEL.
Quel blasphème !
SÉNARMONT
Monsieur semble être un amateur , Un artiste , peut-être ?
LARDILLON.
Eh ! non , c'est un docteur , Un jeune médecin, très-savant... en musique. Sur son art en revanche il est fort laconique ; Ne parlant jamais grec ni latin. Dieu merci.
BLONDEL
Certe !
LARDILLON , bas à Sénarmont.
Il a ses raisons pour en agir ainsi.
BLONDEL
J'eus toujours , j'en conviens , horreur du pédantisme.
LARDILLON.
J'ai presque, grâce à lui, compris le magnétisme ! Mais vous n'entendez rien à ces matières-là.
SÉNARMONT
Qui ? moi !
LARDILLON.
Vous.
SÉNARMONT
Devant qui parlez-vous de cela !
BLONDEL
Vous savez?...
SENARMONT.
Faria , Puységur et Deleuse M'ont souvent consulté : science merveilleuse! L'estomac clairvoyant , un sens intime et sûr Dont le siège est ici , pour (pii rien n'est obscur 1
GRANDVILLE
Oui ; mieux que la raison l'estomac nous dirige.
niPRÉ à la taille de boston.
Madame , il eût fallu jouer nlout , vous dis-je ! Grâce à vous , nous perdrons.
L'IMPORTANT. - ACTE I
DOUBLET, à la table de reversi.
Parbleu ! nous y voilà !
Sans madame Girard je forçais quinola : Ce n'est pas le moment de songer à des rimes , De vos distractions nous serons les victimes.
MADAME GIRARD
J'ai l'esprit occupé , j'en dois faire l'aveu ; Pardonnez-moi , Doublet ! . . . . Emma, prenez mon jeu. ( Madame Girard se lève, Emma la remplace. ) MADAME GIRARD, à Sénarmont.
Je reviens près de vous , vraiment le jeu m'excède.
SÉNARMONT
Contre l'ennui les sots y trouvent un remède ; Mais vous , dont Apollon enchante les loisirs , Vous n'avez pas besoin de ces fades plaisirs ! A nos bravos pourquoi vous dérober, madame? Vous ne publiez rien !
MADAME GIRARD
Je ne suis qu'une femme , Et j'ai craint jusqu'ici. . . .
Vous avez eu grand tort :
Chargez-moi de vos vers, confiez-moi leur sort ; Plus d'une femme auteur sur moi seul se repose, Mais je n'ai fait enoor que des succès en prose ; Je vous mène à la gloire , et , vos vers à la main , J'éclipse nos saphos du faubourg Saint-Germain. Parmi mes obligés je compte vingt libraires Qui se disputeront vos trésors littéraires.
MADAME GIRARD
Mon bagage est léger.
SÉNARMONT
Livrez-vous à mes soins :
N'avons-nous pas les blancs et les lignes de points , Les marges , les dessins , les fleurons, les vignettes ? J'arrangerai cela.
MADAME GIRARD
Fort bien ; mais les gazettes ?
SÉNARMONT
Ne craignez , avec moi, ni public ni journal.
MADAME GIRARD
Il en est un pourtant...
SÉNARMONT
Le(juel ?
MADAME GIRARD
Vlmpartial.
LARDILLON , bas à Rlondcl.
Celui qui, l'autre jour, déchirait votre ouvrage.
BLONDËL.
Puissé-je me venger !
SÉNARMONT. à madame Girard.
Vous aurez son suffrage.
MADAME GIRARD
Quoi ! vous me répondez ?
SÉNARMONT
De lui ne craignez rien.
MADAME GIRARD
Ce journal est méchant.
SÉNARMONT
Oui, quand je le veux bien.
BLONDEL, à Lardillon.
Parbleu ! je suis ravi de cette confidence, Et nous saurons bientôt. ..
LARDILLON, l'arrêtant.
Mon cher, de la prudence !
Songez qu'on nous observe , et que cette maison Doit être respectée.
BLONDEL
Oui , vous avez raison ; Nous nous verrons demain.
DLPRÉ, se levant de la table de boston.
J'ai perdu quatre fiches.
MADAME GIRARD, à Sénarmont.
Vous protégerez donc mes faibles hémistiches ?
DLPRÉ.
Comptez sur moi.
SÉNARMONT
Je dois quatre cents , les voici.
(A ce moment Joseph et Toinet(e entrent portaot des plateaux , et offrent de la bière à toute la société. ) DOUBLET , se levant de la table de reversi. Je gagne donc un jour !
TOINETTE , offrant à Sénarmont.
Monsieur veut-il ?
SÉNARMONT-
Merci !
( Tout le monde a quitté le jeu.
DOUBLET
Ciel! dix heures !... partons!
DUPRÉ
Déjà l'on se relire ?
Les dames prennent leurs châles , et les hommes prennent leurs chapeaux ; on commence à se retirer. ) BLO.XDEL , à Sénarmont.
Monsieur, j'aurai demain quatre mots à vous dire.
SÉNARMUNT.
D'obliger mes amis je me fais une loi.
DOUBLET
Demain, n'oubliez pas que vous dînez chez moi.
L IMPORTANT. -ACTE I
SKNARMONT.
D'accord.
DUPRÉ , à la société qui s'éloigne.
Bonsoir.
5IADAME GIRARD.
Adieu.
LARDILLON.
Ma foi , cela m'ennuie , Quelqu'un ce soir encore a pris mon parapluie.
DUPRÉ
Chez vous demain sans doute il sera renvoyé.
LARDILLON.
Oui; mais, en attendant, je vais être noyé.
DUPRÉ
Jl ne pleut pas.
LARDILLON.
Bonsoir!... La déplaisante chose !