DOUBLET , GRANVILLE , L ARDILLON
LARDILLON , un journal à la main et s'adressant à Granville en entrant.
Eh bien ! qu'en pensez-vous?
GRANVILLE
Le fait est avéré.
DOUBLET
D'où vient ce ton tragique et cet air effaré? Qu'avez-vous donc , messieurs ?
LARDILLON.
Vpiis savez la nouvelle?
DOUBLET
Je ne sais rien.
LARDILLON.
Vrainient!
DOUBLET
Pùen du tout. Quelle est-elle ?
LARDILLON.
Le journal de Chàlons l'annonce ce matin ; Tenez , lisez , mon cher.
DOUBLET, lisant.
" Il n'est bruit en ce moment que de la complète » disgrâce et de la fuite du duc de Séréville. Ce coup » vient de le frapper au sein de la plus grande fa- I) veur. Il paraît que de graves accusations pèsent i> sur lui. On assure même que quelques-uns de ses » amis intimes sont compromis, qu'ils ont quitté » Paris à la hâte , et qu'on est à leur recherche. »
LARDILLON.
Cela paraît certain.
DOUBLET
L'article est mensonger!,.. Qui donc peut se permettre? GRANVILLE.
(A part.) (Haut.) Je le sais. De Paris je reçois une lettre Qui confirme en tout point l'article du journal; Vous pouvez eq juger.
DOUBLET parcourt bas la lettre.
Evénement fatal!
GRANVILLE
Au temps oîi nous vivons , il n'offre rien d'étrange ; Souvent un jour suffit pour que le destin change. Le terrain des honneurs est un terrain glissant ; Tel s'endormit chélif , qui s'éveille puissant ;
L'IMPORTANT
Tel autre du sommet tombe, sans qu'il s'en doute;
L'un descend, l'autre monte !... On se rencontre enroule.
LARDILLON.
Oui , dans un bon emploi quiconque vient d'entier Devrait trouver moyen de se faire assurer.
DOUBLET
Dans un grand embarras cet accident nous plonge.
GRANVILLE
Moi , j'avais des soupçons.
Qui ! vous ?
GRANVILLE
Oui , plus j'y songe , Moins j'en saurais douter, le fait est positif; Ce monsieur Sénarmont qui , sans but , sans motif, Fuit Paris brusquement, quille mrme la France , Ne commande qu'à peine à son impatience , Quand on nomme le duc ne répond qu'à demi , Et parle , en hésitant, de son intime ami ; Tout cela n'est pas clair : je juge à sa conduite Qu'on l'aurait arrêté , s'il n'avait pris la fuite.
DOUBLET
Vous croyez ?
GRANVILLE
.l'en suis sûr.
LARDILLON.
C'est probable en effet.
DOUBLET
Moi , qui , pour un instant , remplace un sous-préfet , Je l'invite à dîner, je viens de lui promettre... Ces politesses-là peuvent me compromettre.
GRANVILLE
Beaiicp^ip !
LARDILLON.
Il a raison.
DOUBLET
Messieurs , conseillez-moi :
Si le duc a livré des secrets à sa foi , Si l'on veut découvrir le lieu qui le recèle. N'est-ce pas le moment de signaler mon zèle?
GRANVILLE
Oui, certes.
DOUBLET
Dans un temps de troubles , de danger , On a tout à prévoir et rien à ménager.
GRANVILLE
C'est juste !