SCÈNE m
STROGONOFF , OLGA , BELSKI , DOU- BROWSKI , BLASKOFF , boîards.
OLGA
A travers ces forêts où me conduisez- vous? Ces armes, ces soldats, ces visages terribles!... Je frémis !... A mes pleurs serez-vous insensibles? Oh ! ne me tuez pas ! ayez pitié de moi ! Je suis si jeune encor !
BELSKI.
Avancez sans effroi.
OLGA
Hélas ! à quels malheurs me dois-je encore attendre ? Et comment n'est-il pas ici pour me défendre?
BELSKI.
Vous n'avez rien à craindre , Olga ; répondez-nous.
OLGA
Hé bien ?
BELSKI.
Ce bracelet fut-il toujours à vous ?
OLGA
Toujours.
BELSKI.
En ce pays récemment arrivée , Aux champs italiens vous fûtes élevée ?
OLGA
Oui , sans doute ; à Florence.
BELSKI.
Et dès vos jeunes ans Vous demandiez en vain le nom de vos parents ?
OLGA
Il est vrai : j'ij^norai toujours mon origine ; Celle qui m'élevait me disait orpheline.
BELSKI.
Loin d'elle sur ces bords l'amour vous attira ?
OLGA
C'est ma première faute , et Dieu m'en punira I
BELSKI.
Non! Ce coupableamour, ([lie vous vaincrez sansdoute,
Jusqu'à vos défenseurs vous a frayé la route :
Dieu , qui vous protégeait , vous guida près de nous.
Boîards , imitez-moi , tombez à ses genoux !
OLGA
Que vois-je ! que font-ils ? et quel est ce langage ?
BELSKI.
Fille de Vassili , recevez notre hommage.
OLGA
Qui? moi !... Je suis Olga !
BELSKI.
Ne vous souvient-il pas Que jadis un guerrier , vous prenant dans ses bras , Au milieu des forêts vous emporta tremblante?
OLGA
Oui; sa voix m'effraya, sa main était sanglante : Je m'en souviens.
BELSKI.
Douze ans depuis ce jour fatal Ont passé sur son front , et , loin du sol natal , Proscrit, il supporta l'exil et l'indigence. En préparant pour vous l'heure de la vengeance ! Il vous avait remise en de fidèles mains : Un marchand étranger vers des pays lointains Vous conduisit ; et là , dans un obscur asile , Grâce à lui vous viviez inconnue et tranquille. 11 savait en quels lieux il pourrait vous trouver. Le reste des trésors qu'il avait pu sauver Pour\ ut à vos besoins ; et lui , sur ce rivage , Éjiiait le moment d'achever son ouvrage.
OLGA
Hé bien?
BELSKI.
C'est moi ! . . . Le ciel vous offre à mes regards Quand, s'unissantà moi, de fidèles boîards Vont de l'indigne Hélène attaquer la puissance ! Reprends , fille des tsars , les droits de ta naissance ! Olga n'est plus ! Sophie est tsarine ! Guerriers , Nous lui ferons un trône avec nos boucliers.
OLGA
Comment ! il se pourrait ? moi , je serais tsarine ! t')h! ne vous jouez pas de la pauvre orpheline ! La surprise où me jette un si brillant destin Enchaîne encor la joie en mon cœur incertain ! Mon front serait un jour paré d'une couronne !
BELSKI.
Elle est à vous, Sophie!
OLGA, à part.
FI aura donc un trône I
BELSKI.
Régnez , et vengez-nous !
OLGA
Vous ne me trompez pas ?
Moi , j'aurais des sujets ! je verrais sur mes pas Tout un peuple accourant pour me montrer ses larmes, A mes soins protecteurs confier ses alarmes ! Du bonheur des humams moi je disposerais !
BELSKI.
Oui , tout respectera vos suprêmes arrêts ; Et , subissant enfin vos rigueurs légitimes , Bientôt vos oppresseurs deviendront vos victimes : Vous pourrez les punir.
OLGA
Punir !... que dites-vous ?
DOUBROWSKI.
De nos malheurs passés vous nous vengerez tous.
OLGA
Vous n'aurez point conçu de vaines espérances : Je saurai compatir à toutes les souffrances... Je veux auprès de moi ne voir que des heureux , Et pour vous consoler bientôt nous serons deux.
BELSKI , à part.
Que dit-elle ?
STROGONOFF
Marchons ! que notre œuvre s'achève!
De la vengeance , amis , pour nous le jour se lève , Et nous pourrons enfin , après tant de malheurs , A nos rivaux tremblants renvoyer nos douleurs. Qu'Hélène et les boîards de ses fureurs complices , Dans l'exil à leur tour...
DODBROWSKI.
Point d'exil ! des supplices !
Sous le knout des bourreaux qu'ils meurent lenteflïènt ! J'ai juré leur trépas, je tiendrai mon serment!
OLGA, à part.
STROGONOFF
Aux étrangers dont s'environne Hélène , Boîards , quels châtiments impose votre haine ?
BELSKI.
Ils iront tous peupler nos mines , et leurs yeux Ne se rouvriront plus à la clarté des cieux.
UN BOÏARD.
Wolkonski m'offensa , je demande sa tète.
BELSKI.
Ses esclaves , ses biens deviendront ta conquête : Il te sera livré.
OLGA
J'écoute en frémissant !
Vous parlez tous ici de vengeance et de sang ; De meurtres, de bourreaux votre espoir m'environne ! Est-ce là le bonheur qui siège auprès du trône ?
BELSKI.
Eh quoi ! depuis douze ans dépouillés et proscrits , JNous ne punirions pas les lâches favoris Dont l'insolente audace , usurpant nos domaines , Aux fils des vieux boïards voulut donner des chaînes ! Ma vengeance est mon droit , elle est votre devoir ; Je viens, pour l'accomplir, vous livrer le pouvoir.
DOUBROWSKI.
Elle est juste ; il faudra, Belski, que tu l'obtiennes.
OLGA
Votre nom est Belski ? ces terres?
BELSKI.
Sont les miennes !
OLGA , à part.
Ciel!
BELSKI.
On me les ravit alors que dans mes bras Jadis je vous sauvai des fers ou du trépas ; Quand , de votre infortune embrassant la défense . Je fis loin des périls élever votre enfance. Un jeune favori devint mon héritier , Moi vivant.
STROGONOFF
Sous nos coups qu'il tombe le premier !
DOUBROWSKI.
C'est lui surtout , c'est lui que proscrit notre haine.
STROGONOFF
C'est le plus insolent des favoris d'Hélène !
OLGA
Qu'ai-je entendu ? Boïards, abjurez ce courroux : Ne le proscrivez pas ?
STROGONOFF
D'où le connaissez-vous ?
Oui, contre Obolenski la fureur vous transporte, C'est lui qu'on veut frapper.
STROGONOFF
Eh bien ! que vous importe ?
OLGA
Ciel ! que m'importe à moi ! qui , fière de nos nœuds, Sacrifierais ma \ ie au moindre de ses vœux ! A moi , qui , dans l'espoir de ceindre un diadème , N'ai \ u que le bonheur d'en parer ce que j'aime •
BELSKI.
Malheureuse! et c'est vous qui défendez ses jours?
Je n'y voulais pas croire à ces honteux amours I
Il est donc vrai, Sophie, un nœud coupable enchaîne
L'héritière des tsars au favori d'Hélène ;
Vous avez tout quitté pour le suivre en ces lieux.
Mais l'instant est venu d'ouvrir enfin les yeux :
Fille de Vassili , ton amour est un crime !
Le lâche suborneur na vu dans sa victime
Qu'un enfant sans appui , sans naissance et sans nom ,
Dont l'avenir était l'opprobre et l'ahandon !
Oui, c'est là le destin qu'il gardait à tes charmes.
Eh bien ! pour te venger quand nousprenons les armes,
A nos ressentiments ton courroux doit s'unir,
Car c'est ton séducteur que nous voulons punir.
OLGA
Lui , tromper son Olga ! Belski , je vous pardonne ? Que Dieu me frappe avant que mon cœur le soupçonne ! Et quoi ! dans l'instant même où mon sort va changer, Je l'abandonnerais à qui veut l'égorger ! Moi , je pourrais souscrire à cet arrêt infâmel
BELSKI.
Il le faut.
DOUBROWSKI.
C'est assez écouter une femme.
Des amours d'un enfant pourquoi nous occuper ? Renversons nos rivaux , nous pourrons les frapper.
OLGA , à part.
Les barbares ! Près d'eux tout mon cœur se soulève !
BELSKI.
Silence , écoutez tous.. . Un bruit lointain s'élève ; Du côté du château vous entendez'des cris : C'est Fédor !