SCÈNE VII
HÉLÈNE , BLASKOFF , BOSCARIS , OBO-
LENSKI , ESCLAVES , STRÉLITZ.
HELENE
Hé bien y
BOSCARIS.
Belski vaincu fuit; le peuple s'incline. Regardez... il n'est plus ici qu'une tsarine ! (Par la porte du fond qui reste ouverte , on voit Olga étendue, des strélitz Tenvironnent. ) HELÈ;NE, à Boscaris.
Ces terres, ce château , ces hommes sont à vous.
BLASKOFF , aux esclaves.
Encore un nouveau maître.
HÉLÈNE , aux strélitz, montrant Obolenski. A la mort !
BOSCARIS , aux esclaves.
A genoux !
( Les esclaves s'inclinent devant Boscaris. On entraîne Obolenski. Boscaris porte à ses lèvres la main d'Hélène, La toile tombe- )
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EXAMEN CRITIQUE
PAR M. DUVlQUEiT.
Une jeune princesse, héritière légitime de l'empire, est étranglée à la fleur de son âge, par une marâtre qui lui a enlevé la couronne. Les projets de l'usurpatrice sont tour à tour servis et contrariés par l'amour et par la soif de liberté. Ces deux passions déploient à l'envi leurs fureurs ou leur sauvage énergie. Les grands de l'état conspirent. Le moment semble arrivé où justice va être rendue à l'orpheline, où elle va remonter sur son trône, et y faire asseoir à ses côtés l'amant de son choix , le malheureux , trop tard désabusé, qui l'a livrée à son implacable ennemie. Ces situations, fortes, attachantes, pathétiques, seront relevées par l'éloquence des beaux vers. Voilà donc une affaire convenue ; c'est une tragédie , une véritable tragédie que nous allons entendre. Nous avions très-grand tort de désespérer du Théâtre-Français. Les autels de Corneille , de Racine et de Voltaire sont encore debout. L'auteur de Louis IX et de F/esque\a nous prouver ce que peut le talent, déjà éprouvé par des succès et mûri par ces épreuves mêmes, lorsque le choix d'un sujet plus intéressant et plus tragique seconde son essor et favorise ses inspirations.
Mais quoi! faut-il que la lecture de l'affiche fasse évanouir nos espérances? Nous cherchons les noms des acteurs ; et à côté de Michelot et de M'ie Rrocard , que l'on rencontre quelquefois dans la nomenclature tragique, je ne vois plus que des noms plus ou moins chers à Thalie , et que jusqu'ici Melpomène n'a jamais vus figurer à sa cour : M^ie Leverd , Monrose , Samson , Armandd'Ailly surtout. Si l'affiche est fidèle (et comment révoquer en doute son exactitude? ) il est évident qu'en dépit du sujet, et malgré les honorables antécédents de M. Ancelot. 0/(ja ne sera point une
tragédie. Je me rappelle qu'un jour , dans la Morl de César , à défaut d'un nombre suffisant de conspirateurs, Dugazon et Michot s'avisèrent d'endosser la robe sénatoriale et de s'armer du poignard. A leur vue, un rire fou s'empara du parterre et des acteurs eux-mêmes. 11 fut impossible de continuer; on baissa le rideau. Cet incident fit, ce soir-là du moins, échouer la conjuration, et valut à César quelques jours de répit. L'apparition de trois comédiens chargés habituellement des rôles de Frontin , de Crispin , de Sganarelle, excluait donc toute idée de tragédie. Compter sur une œuvre comique, c'était chose plus difficile encore pour qui connaissait le fait fondamental et les principaux événements de l'ouvrage. Restait la supposition d'un drame , eu prenant ce mot dans l'acception restreinte qu'on est convenu de lui donner. Mais comment concilier cette dénomination bourgeoise avec la position et les titres des personnages ? une czai'ine , la fille d'un souverain puissant, proscrite, et ensuite assassinée; une réunion de boiards conspirant contre la tyrannie et contre l'usurpation; un favori déchu du faite de la grandeur , précipité dans les fers et envoyé à l'échafaud : rien de tout cela, il faut en convenir, ne ressemble ni aux infortunes touchantes de M'»*^ Béverley, nia l'imprévoyance fatale de la tante d'Eugénie, ni aux inquiétudes paternelles de l'honnête Van Deck. Ajoutons que la plume de M. Ancelot est beaucoup mieux taillée pour le style noble et soutenu de la tragédie que pour la familiarité du drame. On lui reconnaît un goût trop pur pour admettre qu'il eût abaissé à cette familiarité plébéienne la peinture d'événements terribles et d'une catastrophe épouvantable, que la qualité des bour-
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reaux et des victimes ne présente à l'imagination que sous les traits et avec les dimensions de la poésie héroïque.
Ni tragédie par l'intervention des valets comiques, ni comédie par l'atrocité du sujet, ni drame à raison de la grandeur des personnages, que sera donc la pièce nouvelle? car encore fautil bien qu'elle soit quelque chose. Oui , sans doute , elle est quelque chose , et même elle est beaucoup plus que je ne désirerais qu'elle fût. On ne peut pas perdre un talent plus brillant et plus pur à enfanter une de ces productions qui n'ont pas encore de nom parmi nous, et qu'à défaut d'autre désignation connue on appelle drame mixte, mélange de tragique, de comique, de grotesque même , où tous les tons sont admis, depuis le langage le plus hardi des passions violentes , jusqu'au ton de la conversation ordinaire , puis, par une progression descendante, jusqu'aux locutions triviales, jusqu'aux proverbes populaires. 11 y a des valets, et, dans certains pays, il y a des esclaves à la cour des rois ; mettons des esclaves et des valets dans nos drames innommés, et gardons-nous de les faire parler autrement que leur état l'exige. On chante dans le salon pour faire diversion aux douleurs d'une belle princesse: si nous avons une princesse affligée , nous charmerons ses ennuis aux sons de la mandore et de la guitare ; ainsi notre drame aura un petit coin de réserve pour l'Opéra. Quand les chants auront cessé, les lazzis auront leur tour, puis viendront les grandes douleurs, puis les fureurs, puis les vengeances pour le dénoûment. Il résultera de cet amalgame de la bizarrerie, de la diversité, quelque chose de neuf, d'original, de surprenant ; voilà tout le mystère de ces théories singulières, que l'on a cherché récemment à ériger en système, et dont l'événement n'avait pas encore jusqu'ici justifié l'excellence.
M. Ancelot n'est pas homme à être dupe de ces innovations; mais il a trouvé bon de faire un essai; et voici, je pense, quel a été son raisonnement : il aura pensé qu'en se permettant un sacrifice aux idées nouvelles, il pourrait réserver au talent qui lui est propre un champ encore assez
vaste pour l'y exercer librement. Ce qu'il y aurait de bien , de régulier , de classique en un mot , dans son ouvrage, suffirait pour maintenir intacte la portion de gloire qui lui est acquise. Ce qui dérogerait aux nobles habitudes , aux formes correctes et élégantes de notre scène tragique , serait regardé comme une débauche d'esprit, comme une tentative sans conséquence , qui ne prouverait rien contre son goût ni contre son talent. S'il devait réussir, on conclurait des torts du genre en faveur du mérite du poète, comme le choix d'un terrain désavantageux tourne au profit de l'habileté d'un général qui , triomphant de cet obstacle , a remporté une victoire d'autant plus éclatante, que les difficultés qu'il s'était créées étaient plus nombreuses et paraissaient presque insurmontables.
A cet égard, M. Ancelot doit être satisfait. Son succès n'a pas été douteux ; mais il n'en a pas moins commis une imprudence , dont la nature même de son triomphe a dû l'avertir. Il aura sans doute remarqué que les scènes les plus applaudies ont été celles où il développait avec éloquence l'effet des grandes passions tragiques ; et qu'au contraire, s'il y a eu quelquefois hésitation, incertitude, attitude même légèrement menaçante, c'était précisément à l'occasion de ces morceaux disparates dont la couleur et le ton tranchaient trop sensiblement avec les formes approuvées de notre tragédie.
J'ai indiqué d'une manière générale le sujet d'Olga : il est emprunté à l'histoire de Russie. Lévêque et Joseph Gorani le placent à une date très-récente et presque contemporaine. M. Ancelot a jugé convenable de reporter l'action au milieu du seizième siècle , et d'attribuer à une czarine presque inconnue un fait que la sévérité historique a mis sur le compte d'une souveraine bien autrement célèbre. L'héroïne de M. Ancelot s'appelle Hélène, elle est veuve de Vassili ou Basile; ce prince avait eu d'un premier mariage une fille, qu'après la mort de son père la loi du pays appelait au trône. Hélène s'empare de la couronne. Un fidèle boïard dérobe Olga aux fureurs de sa belle-mère, et la conduit en Italie, où elle est élevée sans connaître
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son nom et sa naissance. Olga a atteint sa seizième année. Hélène apprend le lieu de sa retraite, et, craignant son retour, elle charge Obolenski de se rendre à Florence et d'employer la ruse pour ramener à Kiew la jeune princesse. L'indigne favori accepte la mission , et ne la remplit que trop fidèlement. Mais , dans la route , il devient sincèrement amoureux de sa captive, et son unique soin est de la soustraire à la vengeance d'Hélène.
Cependant les boiards ont appris qu'Olga respire, qu'elle est arrivée en Moscovie, et le nom de la princesse leur sert de signal pour se réunir et la rétablir dans ses droits. Hélène , instruite de ces mouvements, se rend au palais d'Obolenski, et, sans être connue d'Olga, l'interroge avec adresse , et obtient en retour quelques confidences peu agréables sur sa conduite politique , sur sa beauté , et surtout sur son âge. « Vous êtes sans doute la mère d'Obolenski ? » lui dit naïvement l'orpheline. A ces mots, Hélène, furieuse, se fait connaître. Olga voit qu'elle est perdue. Le parti qui arme pour elle va précipiter son arrêt de mort. Hélène tient conseil; elle y admet un jeune architecte qu'Obolenski a ramené avec lui d'Italie , et un Grec réfugié, nouveau Sinon, et qui ne vise qu'à supplanter le favori dans le cœur de la czarine. Le résultat du conseil, c'est qu'Olga, prétexte de la guerre civile, doit être immolée à la sûreté du trône. Obolenski cherche inutilement à fléchir Hélène ; dans une scène de tête-à-tête , il feint pour la czarine un amour qu'il n'éprouve réellement que pour Olga. Hélène a l'air de se rendre; elle promet qw'Olga ne mourra pas. La joie d'Obolenski le trahit : Hélène reprend son sinistre projet. La mort de l'orpheline est irrévocablement jurée.
Cependant Olga trouve le moyen de se réfugier dans le camp des conjurés. Un combat s'engage: les boiards sont vaincus. Le perfide Botzaris s'est rendu maître de la princesse ; il doit la ramener dans le palais d'Obolenski. Elle y revient en effet , mais elle ne tarde pas à s'apercevoir qu'elle y est prisonnière. Elle s'abandonne à son désespoir, ([uand, tout d'un coup, les portes
CRITIQ^UE. nr
s'ouvrent, et présentent à ses regards effrayés la czarine elle-même. La cruelle n'est venue que pour porter dans le cœur sensible d'Olga un coup plus terrible que celui de la mort. i:ile remet à l'infortunée la lettre par laquelle Obolenski annonçait à sa souveraine le succès de sa mission , et la perfidie dont il s'est rendu coupable pour lui plaire. Olga s'évanouit. Hélène se relire. Un instant après, on voit paraître Obolenski, qui, à prix d'or, a obtenu la faveur de pénétrer auprès de son amante. Pour prix de son dévouement, Olga se borne à lui montrer la lettre fatale. Dans le moment, la czarine rentre, et, trouvant Obolenski , qui, tombé aux pieds d'Olga, s'efforce de se justifier, elle donne son dernier ordre. On enlève Olga ; on se saisit d'Obolenski . Bientôt un cri effrayant se fait entendre. C'est le dernier cri de la victime. On apporte son cadavre ; on le place sous les yeux de la czarine, qui semble se repaître avec délices de cet affreux spectacle , et Obolenski est traîné à l'échafaud.
Dans cette analyse rapide , il m'a été impossible de faire entrer une foule d'incidents imaginés pour jeter de la variété ou de fintérêt sur l'action , mais dont je voudrais, moi classique, que quelques-uns fussent abrégés.
.T'ai franchement laissé voir que mes sympathies n'appartiennent point à la forme que M. Anceiot a cru devoir donner à son ouvrage; mais, si les habitudesde mon esprit repoussent ces innovations par lesquelles des hommes d'un talent supérieur tentent de réveiller un public blasé , je dois me hâter de dire que le goût, cette qualité précieuse que nul ne conteste à M. Anceiot , l'a constamment dirigé dans ces innovations : il est des limites qu'il n'a jamais franchies; en donnant à certaines parties de son style une familiarité que lui commandait la situation des personnages qu'il lui a convenu de grouper autour des principaux acteurs de son drame, il s'est bien garde de descendre jusqu'à la bassesse et à la grossièreté que quelques écrivains veulent introduire aujourd'hui dans la tragédie française. Plaise à Dieu que ceux qui suivront M. Anceiot soient aussi scrupuleux que lui!
ELISABETH D'ANGLETERRE
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES, EN VERS