SCÈNE
Le Duc de NOTTINGHAM , entrant par le fond ; LA DUCHESSE.
NOTTINGHAM
Eh quoi ! seule en ce lieu !
Lorsque nous luit à peine un rayon de l'aurore , Pourquoi veiller ainsi , quand tout sommeille encore, Chère Sara?
LA DUCHESSE
Mylord, votre absence...
NOTTINGHAM
Comment !
Ici de mon retour attendre le moment I Risquer , malgré mon ordre , une santé si chère !... . C'est bien mal !... Je devrais me montrer plus sévère, Et te gronder , Sara !
LA duchesse.
Pardonnez !...
NOTTINGHAM
Que dis-tu ? Mais lu souffres !... Oh , oui ! ton visage abattu Trahit depuis longtemps une secrète peine. L'amour de ton époux, l'aniilié de la reine, S'empressent à l'envi pour embellir tes jours ? Quel chagrin inconnu peut en troubler le cours ! Formes-tu quelques vn-ux que je n'y satisfasse? Ai-je pu t'aflliger ?... accorde-moi ma grâce; .le la vais implorer !
LA duchesse.
Mylord, que faites-vous.' Etais-je donc, ô ciel ! digne d'un tel époux?
NOTTINGHAM
Qu'enlends-je !... Ah! c'est à moi de bénir la journée Où devant Dieu , Sara , ta main me fut donnée ' Tu ne vis point mon âge , et tu vis mon amour. Pour changer mon destin il a suffi d'un jour : Chère épouse , en ces lieux le bonheur t'a suivie , Il me .semble avec toi recommencer ma vie !
LA duchesse.
Le bonheur !... oui , mon c(rur vou.^ le devait !
NOTTINGHAM
Eh bien !
Que peut-il y manquer si je suis sûr du tien? Quel chagrin ne fuirait à l'aspect de tes charmes ! Et pourtout je suis prêt à répandre des larmes !
LA duchesse.
Des larmes ! Qu'avez-vous , mylord ?
NOTTINGHAM
Tu ne sais pas Quel devoir , cette nuit , a retenu mes pas ? La reine a rassemblé le parlement.
LA DUCHESSE
NOTTINGHAM
De la fierté d'Essex Elisabeth se venge ; Elle nous a prescrit de décider son sort , De prononcer l'arrêt !
LA DUCHESSE
Et... quel est-il?
NOTTINGHAM
La mort !
LA DUCHESSE
Ah!
NOTTINGHAM
Tu le plains ?... et moi , son ami le plus tendre , Moi, qui .seul élevai la voix piuir le défendre. Moi, qui l'ai vu jadis combattre à mes côtés , 1 Et qui , durant le cours de ses prospérités, { Lui prodiguant l'appui de mon expérience , I Entourais de conseils sa jeune imprévoyance . '' Juge de ma douleur!
I LA DUCHESSE
La mort !
j N«vrT!>(;n\M.
I La loi parlait ;
, Les preuves, les téuioius . hélas! tout l'accablaii |
ELISABETH D'ANGLETERRE. -ACTE H
De ma vieille arailié que pouvait l'assistance ? Mais je dois à la reiue apporter la sentence ; Il faut que de son seing l'arrêt soit revêtu, rsoiis pouvons espérer.,. Dans son cœur combattu L'amour dispute encore Essex à la vengeance ; Il lui va , comme moi , conseiller l'indulgence ; Nous le verrons heureux.
LA DL'CHESSE.
Ah ! sans doute... L'amonr !...
NOTTINGHAM
Un amant n'est jamais condamné sans retour : Elle pardonnera.
LA DUCHKSSK.
Vous croyez donc qu'il l'aime ;'
NOTTINGHAM
Il est ambitieux... L'éclat d'un diadème , Cet orgueilleux espoir de revoir à ses pieds Ses rivaux prosternant leurs fronts humiliés . Tout va le ramener aux genoux de la reine , Et, soumis, il viendra redemander sa chaîne. Au faîte des honneurs bientôt tu le verras. Crois-moi, séchons nos pleurs.
LA DUCHESSE , se levant.
Moi!... je ne pleure pas.
NOTTINGIIAM.
Oui , d'Essex triomphant la nouvelle fortune Dissipera bientôt une image importune.
Heureux par mon amour , heureux par l'amitié, Que je bénis mon sort !
LA DUCHESSE, à part.
Sera-t-il sans pitié ?
^OTTI^iG^AM.
En cessant de t'aimer , je cesserais de vivre !
Tu ne peux soupçonner quel doux plaisir m'enivre
Lorsqu'en silence et seul j'admire tes appas.
Hier, je te contemplais ; tu ne me voyais pas;
Tu paraissais ici travailler avec joie ;
Ta mam faisait courir l'or à travers la soie...
LA DUCHESSE
Vous étiez là?...
XOTTINGHAM.
Pardonne !... Invisible témoin, Je n'osais approcher : j'ai reconnu de loin Une écharpe azurfie oii , sous ta main agile . L'or fixait l'éméraude et la perle fragile... Ce travail , qu'a surpris mon regard indiscret , Pour Ion époux peut-être il était un .secret?
LA DUCHESSE
Qn« dites-', ous , mylord ? Votre cn-ur inesouprunne?
KOTTINGHAM.
Te .soupçonner!... De quoi?
LA DUCHESSE, à part.
Je m'égare !
NOTTINGHAM
Pardonne !
Ce secret t'appartient. J'eus l'air de t'épier : C'est un tort; je m'accuse , et je veux l'expier. Tu l'oublîras ?... Vers moi ton œil se lève à peine... Pourquoi , Sara ? Réponds !
LA DUCHESSE, à parL
J'ai besoin de sa haine.
(Haut.) Laissez-moi.
NOTTINGHAM
Tu pâlis et tu parais souffrir !
LA DUCHESSE
Oui , je souffre d'un mal qui me fera mourir !
NOTTINGHAM
Quel langage!...
LA DUCHESSE , revenant à elle.
Ah i pardon. La fièvre me dévore !
NOTTINGHAM
Du secours ! du secours !
(Des femmes entrent et s'empressent autour de la duchesse.) LA DUCHESSE.
Quoi ! VOUS m'aimez encore ?
NOTTINGHAM
En pourrais-tu douter?... J'espère qu'à mes soins Tes maux céderont !
LA DUCHESSE
Oui ! . . Déjà je souffre moins.
Vous daignez excuser un instant de délire!...
N0TTINGH.4M.
As-tuquelques chagrins? Pourquoi ne pas m'instruire.? Parle ! En les partageant je les puis alléger.
LA DUCHESSE
(A part.) Je n'en ai pas ! — Mourons du moins sans l'affliger.
UN DOMESTIQUE , entrant.
Mylord!...
NOTTINGHAM
Que me veut-on?
LE DOMESTIQUE
L n huissier de la reine Dentande à vous parler en son nom.
NOTTINGHAM
Qu'on l'amène.
( A la (lue liesse.^
Chère Sara!...
ELISABETH D ANGLETERRE. -ACTE IL