SCÈNE m
LA BARONNE , LA COMTESSE , Madame DUTOUR , portant des cartons.
LA COMTESSE
Entrez, madame Dutour; voici une jeune dame (lui s'arrangera de quelques objets ; je lui ai dit tout lintêrêt que je prends à vous.
MADAJIE DUTOUR.
Madame la comtesse est bien bonne. Aussi, elle peut compter sur mon zèle. C'est elle (jui a l'élrenne de toutes mes nouveautés. Voici, par exemple, des rubans qui arrivent de Lyon : on n'en trouverait pas de semblables dans tout Paris. (K/fp ouvre ses carions.) Madame la marquise deUussau m'en voudrait ù la mort si elle savait que quelqu'un les a vus avant elle; car je sers madame de Lussau : j'ai de trèsbelles pratiques , et tout le monde vous dira que pour les corsets , la probité et le rouge végétal, madame Dutour ne laisse rien à désirer.
LA BARON.\E
Madame Dutour, avez-vous des gants de Suède?
Sans doute : première qualité , arrivant de Saint- Pétersbourg.
LA BARONNE, riant.
Ali !... eh bien! une douzaine de gants de Suède de Saint-Pétersbourg.
LA COMTESSE
Comment va votre cousine , Charlotte Bertrand ? Est-elle entièrement guérie?
MADAME DUTOUR
On le serait à moins ; et je voudrais avoir l'argent de tous les juleps , de tous les consommés qu'elle a
pris. Celle-là peut se vanter d'avoir été soignée !
Un médecin qui venait en voiture , et le fils de madame la comtesse qui payait tout!... C'est tout de même heureux pour la famille cet accident-là.
LA DAROMNE.
Qu'est-ce donc ?
LA COMTESSE
C'est tout une histoire. II y a six semaines , mon
fils traversait la rue Saint-IIonoré on tilbury ; il avait un cheval anglais fort vif. Une jeune fiille (ces gens (pii vont à pied sont si imprudents ! ) passe aumoment où le cheval était lancé...
LA BARONNE
Oh 1 mon Dieu !
LA comtes«;e.
Arthur le retint assez vite pour qu'il ne la touchât que légèrement: elle tomba pourtant; et, dans sa chute, un vaisseau se rompit dans la poitrine , ce qui donna pendant quelque temps des inciuiétudes pour sa vie.
LA BARONNE
Cette pauvre petite !... Mais elle est guérie?
MADAME DUTOUR
Elle doit sortir aujourd'hui pour la première fois , et sans doute elle viendra remercier madame la comtesse ; car elle n'a man(|ué de rien , grâce à Dieu ! . . Vous savez que , pendant tout le temps de sa maladie, il lui était défendu de parler : pas un mot!... c'était pitié 1... heureusement que j'allais de temps en temps, le soir, lui conter les nouvelles du quartier. Et puis, on m'a dit (pie monsieur le comte y venait tous les jours ! moi , je ne l'ai jamais vu , parce que mon commerce me retenait aux heures où il y allait, et j'en suis bien fâchée , car je voudrais le connaître, monsieur votre fils qui est si bon!... Enfin, ça désennuyait un peu ma cousine; nous autres pauvres gens, nous ne sommes pas habitués à ne rien faire.
LA BARONNK. à part.
Monsieur le comte y allait tous les jours! {Haut.) Elle est jolie?
MADAME DUTOUR
C'est la beauté de la famille... et dans les Bertrand (car je suis ime Bertrand de mon nom de fille) le sang est très-beau ! Quoique ce soit une ouvrière qui n'a que son aiguille , ça a déjà été recherché en mariage, et je crois bien ([u'elle a quchpie chose dans le cœur pour Pierre Moulin , garçon boulanger et filleul du père Bertrand.
Ah ! vous croyez ?
MADAME DUTOUR
On a de l'expérience , et on ne se trompe guère là-dessus. Figurez-vous que j'ai beau dire , je ne peu.\ pas distraire ma cousine.
LA BARONNE
Et vous pensez (jue c'est pour Pierre Moulin ?
MADAME DUTOUR
Certainement : mais le pauvre garçon est arrivé liier du pays, où il était allé pour la conscription , et il a eu le malheur de tirer le numéro m»i ! Il est sûr de son affaire ce'ui-là. Vous sentez bien que ce n'est pas un garçon boulanger qui peut acheter un remplaçant ; ah! si le père Bertrand avait pu!... ce mariage lui tenait au cœur... il aime tant sa famille ! Mais un ancien sergent, qui n"a que sa solde de retraite et les deux cent cinquante francs de sa croix , ça n'est pas grand'chosel... Et attendre que Pierre ait fait ses huit ans.... c'est bien long pour une jeunesse.
LA COMTESSE
Il me vient une idée : rassurez votre cousine ; son prétendu ne partira pas.
SIADAMli DUTOUR.
A-t-elle du bonheur cette fille-là!
LA BARONNE
Madame Dutour, ces trois pièces de rubans, dix douzaines de gants blancs, et tous ces divers objets. Faites porter cela dans mon appartement.
MADAME DUTOUR
Je vais les porter moi-même.
LA COMTESSE
Moi , ces gants de couleur.
MADAME DUTOUR
Est-ce tout pour aujourd'hui , mesdames ?
LA COMTESSE
Oui; faites ma commission près de votre cousine.
MADAME DUTOUR
Certainement, madame la comtesse. Ah! vous n'avez pas affaire à des ingrats ! Le père Bertrand se mettrait au feu pour ^ ous et pour monsieur le comte, qui a été son commandant. Car il n'y a pas plus de cinq ans que le père Bertrand ne sert plus; il était sergent de canonniers dans le régiment de monsieur le comte. Comme on se retrouve pourtant!... Ces dames n'ont plus besoin de rien?... J'ai bien l'honneur de les saluer.
LA COMTESSE
Bonjour , madame Dutour.