‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 225 sur 560 · LA COMTESSE, ARTHUR · texte numérisé non relu

LA COMTESSE, ARTHUR

N'est-il pas vrai, ma mère, qu'elle est bien jolie ?

LA COMTESSE

Oui, elle n'est pas mal... Mais comme tu as été froid avec la baronne !

ARTHUR

Vous avez eu bien tort d'offrir de l'argent à Charlotte.

LA COMTESSE

Sais-tu que la baronne a une fort belle fortune?

ARTHUR

Quelle noblesse d'âme chez cette jeune fille!

LA COMTESSE

Ah ça ! Arthur , jouons-nous aux propos interrompus ?

ARTHUR

Que voulez-vous dire , ma mère ?

LA COMTESSE

Je vous parle de madame d'Alby , et vous ne vous occupez que de cette petite ouvrière. Allons, Arthur, en voilà assez. Souviens-toi de ce que je te disais , il y a trois mois , au sujet de la baronne.

ARTHUR

Quoi donc ?

LA COMTESSE

Que c'est la femme qu'il te faut.

Ma femme !

LA COMTESSE

Tu en paraissais fort épris alors.

ARTHUR

Je l'ai toujours trouvée fort aimable ; mais...

LA COMTESSE

C'est un excellent parti.

ARTHUR

Nos caractères ne se conviennent pas.

Arthur!...

Ma mère!.

LA COJJlESSË.

AIlTIIUR.

LA COMTESSii.

Je ne vous reconnais plus : seriez-vous amoureux?

AUniUR.

Amoureux?... moi !

De cette jeune fille , peut-être ?

ARTHUR

Eh ! mais, n'en serait-elle pas bien digne ?

LA COMTESSE

Cela annoncerait une perversité détestable : c'est une pauvre enfant, .sans expérience , sans appui... Et vous chercheriez à la séduire.

ARTHUR

La séduire ! ... ô ma mère ! . . .

LA COMTESSE

Quels sont donc vos projets ? Vous ne songez pas sans doute à l'épouser ?

ARTHUR

J'avoue que ma pensée ne s'est point arrêtée sur l'avenir ; la beauté de Charlotte , la naïve candeur de son âme , la noblesse de ses sentiments , tout m'enchante , et je cède sans réflexion au charme qui m'attire vers elle.

LA COMTESSE

Vous êtes fou, Arthur?

ARTHUR

Je vous répète que je n'ai pris aucune résolution.

LA COMTESSE , avec dédain.

En vérité , c'est bien heureux !

Mais enfin , si elle était devenue nécessaire à mon bonheur! si je me contentais de rencontrer les plus rares vertus , les plus précieuses qualités de l'àme dans la femme que j'associerais à mon sort, ferais-je donc une si grande folie ?

LA COMTESSE

Le comte d'Aiglemont épouser une couturière !

ARTHUR

Comment , vous , ma mère , dont l'esprit est si éclairé , pouvez-vous obéir à de vie«ix pnjugés ?

LA COMTESSE

Changez donc les idées du monde.

ARTHUR

Eh ! qu'importe le monde !

LA cosn es.se.

Eh ! mon Dieu ! l'éducation de cette fille la sépare de vous plus encore que sa naissance. Mon cher Arthur, croyez-en votre mère ! Charlotte n a ni vos habitudes, ni vos idées ; et, dans l'intimité, cette disconvenance se ferait sentir à chaque instant. C'est là qu'est la vraie mésalliance.

ARTHUR

Son cœur est si noble !

LA COMTESSE

Il VOUS serait agréable d'avoir pour beau-père votre sergent ?

ARTHUR

C'est le plus honnête homme du monde. Et qu'importe d'ailleurs une légère différence de rang? Les grands principes de l'égalité ne sont-ils pas maintenant reconnus ?

LA COMTESSE

L'égalité !... ne voit-on pas depuis quarante ans ce que c'est que cette égalité ? Un mensonge adressé par des ambitieux à la crédulité des sots. Écoutez-moi, Arthur , vous vous croyez un philosophe ; mais je vous connais ! malgré vous , les habitudes , l'éducation, les préjugés si vous voulez, reprendraient bientôt leur empire, et alors (pie de malheurs !... Allons, mon ami, qu'il ne soit plus question d'une pareille folie ; et n'oubliez pas que , si jamais vous vouliez céder à des idées romanesques , ma tendresse pour vous me ferait un devoir de m'y opposer.

ARTHUR

Ma mère!...

LA COMTESSE

Eh bien ?

ARTHUR

J'ai vingt-cinq ans.

LA COMTESSE

A merveille , mon fils .'... ajoutez que vous avez le droit de me chasser de cette maison ; qu'elle vous appartient, car je n'ai apporté à votre père d'autre dot que ma noblesse.

ARTHUR

Oh ! vous savez bien (jue ma fortune est la vôtre.

LA COMTESSE

Non; je ne voudrais rien de vous ; je sortirais d'ici ; j'aimerais niii'ux l'indigence et toutes ses privations , que la société d'une grisette qu'il faudrait appeler ma lille.

ARTHUR

Ma mère , ne nous tourmentons pas d'avance en songeant à un avenir fort incertain encore.

LA COMTESSE

Oui, Arthur, oui , tu as raison, n'en parlons plus ; tu ne saurais oublier que tout le bonheur de ma vieillesse repose sur la noblesse de tes sentiments.

ARTHUR

Adieu , ma mère ! adieu !

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