LE COT^ITE, CHARLOTTE, MONVAL, PIERRE
LE COMTE , à la cantonnade.
Eh bien ! les chevaux de poste attendront : ils sont venus trop tôt.
CHARLOTTE
La voiture est là... Monsieur de Monval , je vous salue.
MONVAL
Recevez mes hommages respectueux {Il sort).
CHARLOTTE, au comte.
Je rentre chez moi , monsieur le comte. Pierre , veuillez , je vous prie , aller chercher mon père et ma cousine. Monsieur d'Aiglemont , je n'ignore plus maintenant que je vous dis un dernier adieu.
Charlotte!...
CHARLOTTE
Oui , je ne suis plus que Charlotte Bertrand.
LE COMTE
Sous ce nom vous m'avez aimé.
CHARLOTTE
Je n'aurais pas dû le quitter.
LE COMTE
Vous maudissez notre mariage.
CHARLOTTE
Tl vous a rendu si malheureux !
LE COMTE
Et vous avez tant souffert.
CHARLOTTE
M'avez-vous entendue me plaindre?
LE COMTE
Non ! mais votre résignation même m'apprenait que vous étiez mallieureuse : votre douleur muette m'était cruelle.
CHARLOTTE
Vous ne la verrez plus.
Ah ! quelle froideur ! Quoi ! au moment de nous séparer pour toujours , vous n'avez rien à me dire ?
CHARLOTTE
Rien!
LE CO.MTE.
Me quitter ainsi !
CHARLOTTE
Et que puis-je vous dire?... Un jour, monsieur le comte , l'idée vous prit de donner votre main , votre titre à une pauvre fdle ! . . . elle n'en fut pas plus fière ! . . Il vous convient de les lui ôter... elle n'en doit pas être plus humble.
LE COMTE
J'ai cru cette séparation nécessaire à votre bonheur comme au mien. Depuis longtemps nous nous voyons à peine ; vous paraissez m'éviter avec soin !... Et pourtant aujourd'hui j'ai senti une impression bien pénible , je l'avoue , quand votre père m'a présenté l'acte de séparation pour le signer.
CHARLOTTE
11 est signé?...
LE COMTE
Oui !... mais votre nom n'y est pas encore!... vous pouvez refuser et rien ne sera fait.
CHARLOTTE
Ah!
LE COMTE
Savez-vous que, depuis plus d'une année, nous n'avions pas eu une conversation aussi longue que ce matin? elle a bien changé mes idées!... Mon Dieu ! comment avez-vous pu vous former ainsi ?
CHARLOTTE
Vous me trouvez changée ?
LE COMTE
Oui ! et d'autres que moi vous l'auront dit déjà ; car vous êtes faite pour être aimée : vous avez inspiré des sentiments vifs et sincères.
CHARLOTTE
Vous croyez ?
LE COMTE
Je le sais.
CHARLOTTE
Et c'est sans doute à cette découverte que je dois l'attention que vous daignez m'accorder aujourd'hui?
LE COMTE
Mais votre cœur aussi est bien change ! Vous avez reçu avec indifférence la nouvelle de notre séparation ; vous m'en parlez avec calme ! ... pas un regret, pas une larme!... quelle différence!... quand mes torts vous furent connus, quand vous apprîtes qu'une autre...
Ah ! oui , sans doute , alors j'ai eu des jours de malheur , de larmes , de désespoir, car je perdais tout mon bien, votre amour ! Aujourd'hui vous m'enlevez un nom , une fortune , que sais-je ? je n'y fais pas attention... depuis longtemps il me .semble que je n'ai plus rien à perdre.
LE COMTE
Vous ne me pardonnerez jamais , je le vois bien , et votre haine , votre colère. . .
CHARLOTTE
De la colère? non , je vous quitte sans aucun ressentiment, et je vous jure que je ne vous hais pas le moins du monde.
LE COMTE
Ah ! c'est bien pis... vous ne m'aimez plus !
CHARLOTTE
Qu'importe ? Que ferait mon amour maintenant ?
LE CO.MTE.
Il pourrait tout réparer.
CHARLOTTE
Non ; car aucun pouvoir ne saurait faire que ces jours affreu.K qui ont brisé mou cœur n'aient pas existé ! Qui fera disparaître ces nuits où le sommeil se refusai! âmes yeuxbrùlauts de larmes; ce désespoir que donne un avenir de malheur quand on n'a que vingt ans, et d'un malheur qu'on ne peut fuir, car chaque instant du jour vous le fait sentir ; il est là , chez vous, à voire côté; on le trouve en s'éveillanl ; il est dans toutes vos actions , dans toutes vos pen- .sées... Ah! monsieur le comte, un mariage mal assorti est le plus grand mal du monde, le seul mal qui soit sans remède.
LE COMTE
Oh ! Charlotte , ne dis pas cela , les torts peuvent être reconnus, oubliés... On peut revenir à celle envers qui l'on fut injuste, et retrouver près d'elle le bonheur et l'amour.
CHARLOTTE
L'amour!... il .s'use enfin dans celte lutte avec la douleur; des années de larmes effacent quelques jours heureux , il ne reste plus , de ces passions qui ont agité l'âme , qu'une fatigue qui appelle le calme, la retraite et la liberté.
LE COMTE
Quoi ! si je vous disais : cet amour qui m'entraînait vers une autre, il n'existe plus; ces préventions qui me faisaient rougir de vous dans le monde, je les ai vaincues !... je reviens à vous, et je vous redemande le bonheur, la confiance... enfin, soyez à moi comme autrefois... rendez-moi votre amour.
CHARLOTTE
Hélas!.
LE COMTE
Eh bien ! que répondriez-vous ?
CHARLOTTE
Qu'il est trop tard.
LE COMTE
Ma naissance est obscure , monsieur le comte : mais mon âme n'est point étrangère à de nobles sentiments. Heureuse de votre amour, j'ai tâché de m'élever jusqu'à vous, votre dédain a repoussé mes efforts; votre inconstance a déchiré mon cœur; les outrages de votre famille ont révolté mon orgueil I... et maintenant vous venez me rapporter vos vœux ?. . . Il n'est plus temps, monsieur le comte!... Mon nom n'était pas digne du vôtre... aujourd'hui votre ccr-ur n'est plus digne du mien.
LE COMTE
Ainsi, Charlotte...
CHARLOTTE
Que vous dirai-je? mes sentiments...
LE COMTE
Sont à un autre , peut-être ?... ( Elle se tait. ) ^e pas répondre c'est tout dire I