SCENE PREMIERE
CHILDEBERT endormi, CHLODSINDE.
CHLODSINDE.
Des prières, des jeux, l'ivresse des festins , Puis le sommeil !... Voilà quels sont donc tes de.stins, Roi des Francs?... El pourtant sur ce noble visage, Dieu d'un autre avenir avait mis le présage !... Qu'ai-je fait? La pille que je ressens pour lui Contre un coupable amour me laissa sans appui ; Hélas! qui n'aurait plaint sa tristesse profonde? Et , si je ne l'aimais , qui l'aimerait au monde ? Malheureux! Sans passé comme sans avenir , Pour lui pas un seul jour où brille un souvenir ! Sa vie est lourde et sombre , et sa mémoire est vide I Ah! si son jeune cœur, un jour, de gloire avide... Qu'as-tu dit , pauvre esclave ? El que t'importe à toi Qu'il sommeille captif, ou qu'il s'éveille roi? Pour soulever ses fers jetée en sa demeure , Égayer ses ennuis, plaire pendant une heure, C'est ton devoir ! Plus loin , pour toi tout est danger! Pépin a fait son sort : qui pourrait le changer ? Qui pourrait dans son coeur retrouver l'étincelle De ce feu qu'on éteint sans cesse ?
CHILOEBERT , s'évcillant.
OÙ donc est-elle?
Chlodsinde!..Ahlc'esttoi? Viens, approche, un songe affreux Me poursuivait !
CHLODSINDE.
Comment ?
CHILDEBERT
J'étais bien malheureux .
Chlodsinde !... Je rêvais que tu m'étais ravie; Je te perdais!... C'était perdre plus que la vie!... Mes yeux eu se rouvrant t'oal vue !.. Oh! laisse-moi Te regarder encor , in'assurer que c'est toi !...
En dépit de mon titre et de mon diadème ,
Je suis si malheureux!.. J'ai tant besoin qu'on m'aime!
Avant l'heure où tu vins ici le partager ,
Je maudissais mon sort.
CHLODSINDE.
Pourquoi n'en pas changer ?
CHILDEBERT
Et comment ?
CHLODSINDE.
Crois-tu donc vivre en roi dans Compiègne ? Des festins et des jeux !... est-ce ainsi que l'on règne ?
Que dis-tu ?
CHLODSINDE.
Tes aïeux au milieu des coml)ats Jadis ont illustré leurs noms.
CHILDEBERT
Je ne sais pas.
CHLODSINDE.
Quoi! l'on ne l'a jamais raconté leur histoire? On ne t'a jamais dit ce que c'est que la gloire?
CHILDEBERT
Non!
CHLODSINDE.
Et du grand Clovison ne t'a point parle?
CHILDEBERT
Oïl oui! Sous son pouvoir les païens ont tremblé ; Il poursuivait les Juifs, domptait les hérétiques. Et donnait de grands biens aux saintes basiliques; Je le sais !
CHLODSINDE.
Et c'est là tout ce que l'on t'apprit! Oli ! comme ils ont eu soin d'aveugler son esprit! Dans quelle nuit profonde ils ont plongé son âme !
CHILDEBERT
Je ne te comprends pas.
LE ROI FAINÉANT. —ACTE II
CHLODSINDE.
Je ne suis qu'une femme?
Et je rougis pour toi!
CHILDElîERT.
Quel langage !
CHLODSINDE.
Autrefois Mon père m'a conté l'histoire de ces rois Qui , sur les mêmes bords où la puissance expire . Ont du sang des Romains cimenté leur empire. Que de fois, Childebert, à ce seul souvenir , iMon cœur s'est élancé pour toi dans l'avenir ! On a pu m'enlever mon rang , mon héritage , Aux serviles travaux enchaîner mon jeune âge. Mais mon ame du moins resta libre ! Sais-tu , Pendant qu'en cet exil on endort ta vertu , Des soldats de Pépin jusqu'où va l'insolence? Quel dédain outrageant flétrit ton indolence ? Ecoute : en ce palais où Charles, chaque jour , Rassemble les Germains qui composent sa cour . Subissant les devoirs d'un honteux esclavage, Je versais l'hydromel à leur troupe sauvage , Et souvent , à ton nom , de leur rire moqueur L'insultante gaîté vint déchirer mon cœur.
CHILDEBERT
Qu'entends-je?... Achève!...
CHLODSINDE.
Alors s'offraient à ma mémoire Ces merveilleux récits où brille tant de gloire ; Je voyais ce Clovis , l'aïeul de tes aïeux , Non point tel qu'on osa le montrer à tes yeux, Mais guidant aux combats son invincible armée , Nous apportant ses lois au bout de sa framée ; Plantantaux bords du Rhin sesdrapeaux conquérants. Et léguant à ses fils le royaume des Francs ! Ses fils , je les voyais , aclievant son ouvrage , S'illustrer comme lui dans les jours de carnage; Chez les peuples vaincus leur nom semait l'effroi , Je comptais leurs combats !. . . et je pleurais sur toi !
CHILDEBERT
Qu'as-tu dit? A ta voix mon cœur bat et s'enflamme : Quels sentiments nouveaux s'éveillent dans mon âme ? Je jette en rougissant les yeux autour de moi : Ici , juscju'à ce jour , qu'ai-je fait?... Suis-je un roi?
CHLODSINDE.
Non , non ! Du grand Clovis on retranche la race , Ses fils meurent sans nom!. . . Pépin règne en leur place.
CHlLDEIiliRT.
Pépin !
CHLODSINDE.
L'ignores-tu?
CHILDEBERT
J'écoute !
CHLODSINDE.
Les Gaulois De tes aïeux jadis ont accepté les lois ; A fléchir sous leur joug ils ont pu se résoudre, La gloire de Clovis dut alors les absoudre ! Mais aujourd'hui quel est leur sort ? Tu ne sais pas Qu'à ces nouveaux Germains , accourus sur ses pas , Pépin distribuant d'insolentes largesses, Leur prodigue nos biens, nos terres, nos richesses? En ton nom , chaque jour, quelque nouvel édit Dépouille tes sujets !... et c'est toi qu'on maudit! Si Pépin , envieux de la part qu'il te laisse. Veut t'arracher du trône où languit ta mollesse , Quels seront tes soutiens ? Ton peuple est opprimé : Qui signe ses affronts en peut-il être aimé ? Ces barbares du Nord , dont le mépris t'offense , Contre Pépin , leur chef , prendront-ils ta défense ? Non ! haï des Gaulois , des Germains dédaigné , Cliildebert, roi déchu qui n'aura pas régné, Devant le duc Pépin, son seigneur et son maître , Inclinera son front sous les ciseaux d'un prêtre , Et dans le cloître un jour on ira lui conter Que son sceptre est aux mains qui savent le porter.
CHILDEBERT
Un cloître !... Il n'oserait!
CHLODSINDE.
Souviens-toi de ton père.
CHILDEBERT
Son règne n'a-t-il pas été long et prospère ?
CHLODSINDE.
Son règne ! ... Il est donc vrai ? Jamais de ses malheurs Le fidèle récit n'a fait couler tes pleurs?
CHILDEBERT
Non , jamais !.. . Oh! poursuis ! Dieu mit dans ta parole La force qui soutient , le charme qui console ! Vers un autre avenir mon cœur s'est élancé : Parle!
CHLODSINDE.
Eh bien ! reçois donc les leçons du passé ! Ecoute de Thierry la douloureuse histoire. Un vieux barde autrefois la chanta : ma mémoire Garda le souvenir de ses récits toucliants ; Ecoute : et (jue ton cœur se ranime à ses chants 1 [ Elle va prendre une harpe , et citante en s'accompagnant. )
LE llOI FAINÉANT. -ACTE II
La harpe du barde s'éveille , La corde prophétique a frémi sons ses doigts : A ses accents vengeurs, peuples , prêtez l'oreille ,
Et pleurez sur le (ils des rois !
Au fond du solitaire asile
Où d'Ébroïn l'ordre l'exile,
Quel est cet homme agenouillé ?
Peuple , c'est Thierry , c'est ton maître !
Il gémit ! car aux mains d'un prêtre
Déjà les ciseaux onl brillé !
Nul bras ne s'est armé pour venger son injure ;
Et la royale chevelure S'échappe , en anneaux d'or, de son front dépouillé.
Roi , cache ta tête avilie !
Du cloître , où l'orgueil s'humilie ,
Franchis l'inexorable seuil !...
Mais pour qui sont ces chants funèbres ?
Et ces torches , dans les ténèbres,
Eclairant des voiles de deuil ?
Thierry vivant , au pied de ces sombres murailles,
A vu passer ses funérailles , Et l'éternel oubli peser sur son cercueil !
La harpe du barde s'éveille , La corde prophétique a frémi sous ses doigts : A ses accents vengeurs , peuples, prêtez l'oreille ,
Et pleurez sur le fils des rois.
CHILDEBERT
Assez ! ... A moi, Gaulois ! qu'on m'apporte une lance ! Qu'on me suive au combat ! Je veux régner !
CHLODSIISDE.
Silence !
CHlLDEr.ERT.
Au fond d'un cloître , un jour , j'irai gémir aussi , Car un autre Ebroïn conunande et règne ici , Chlodsinde ! tu l'as dit , c'est le sort qu'il me garde ! Oh ! les sons de la harpe et le chant du vieux barde Frémissent dans mon cœur !... Qu'à jamais soientbénis Mon bon ange, la Vierge et le grand saint Denis, Qui, prenant en pitié ma jeunesse asservie, M'enseignent par ta bouche une nouvelle vie !
CHLODSINDE.
Qu'il m'est doux île te voir umsi te ranimer , Childeberl ! c'est un roi que je prétends aiiner ; Eh bien ! tu seras roi. Pour énerver ton âme , Pour partager tes jeux, on t'envoie une foiiuno : Cette femme est Gauloise! elle hait les Germains 1
Son noble père est mort dépouillé par leurs mains ; Tu suivras ses conseils ! . . . mais sache te contraindre ! Pour apprendre à régner il faut apprendre à feindre.
CUILDEUKKT.
Oui , Chlodsinde , à mes yeux un nouveau jour a lui : Tu seras mon conseil, mon guide, mon appui! De quel nom maintenant faut-il que je te nomme? Car pour moi tu n'es plus une fille de l'homme ; C'est Dieu qui t'envoya! Quand tu parles, je crois Entendre un pur écho de la céleste voix ! Tu vins changer mon cœur, m'arrachera moi-même : Ne m'abandonne pas ! Je suis faible , et je l'aime !
CIILODSENDE,
T'abandonner !
CHILDEBERT
Je n'ai que toi , Chlodsinde !
CHLODSINDE.
Et Dieu!...
Mais on vient.
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