SCÈNE V
PÉPIN , RADBOD , CHARLES , CHILDEBERT , SYMMAQUE, GISLEMAR, ClILODSINDE à l'écart, SeigiNEurs francs et gaulois, Gakues, Esclaves.
PÉPIN
ITomniage au roi des Francs I
CHILDEBERT
Au duc Pépin, salul!
Noble chef des Frisons , fameux par sa vaillance , Radbod, roi Childebert, vous demande audience.
CHILDEBERT
Qu'il parle !
(A Radbotl.) Auprès de nous quel motif t'appela ?
RADBOD.
Roi, j'ai quitté des bords, où trop de sang coula, Pour t'apporter la paix.
CHILDEBERT
Nous étions donc en guerre ?
RADBOD.
Notre longue querelle ensanglanta la terre; Le Rhin a vu dix ans se heurter nos drapeaux : Mais nos peuples lasses ont besoin de repos , Je consens à la paix si tu veux la conclure.
PÉPIN
Le traité n'attend plus que votre signature ; Approchez, roi des Francs, et placez-vous ici.
(Il conduit Childebert vers une table.)
CHILDEBERT
La paix?... Je le veux bien ! Qu'il en soit fait ainsi.
SVHMAQUE.
Un regard de Pépin m'a rendu mon élève !
CHLODSINDE.
C'est pour tomber pins bas qu'un moment il s'élève
PKPIN , à Clilldcbert qui a signé et reste assis.
C'est bien !... Voici le jour , vous ne l'ignorez pas , Oii vers le champ de mai vous porterez vos pas ; Le roi de ses sujets y recevra Ihummage. Leudcs , Francs et Gaulois, selon l'antique usage, A ces solennités accourus tous les ans , Viendront à vos genoux apporter leurs présents; Je les ai rassemblés , tout est prêt : dans nue heure ,
Il faudra, roi des Francs , quitter cette demeure; La cité de Paris vous reverra demain.
Mais, avant de partir, votre royale main Va sceller un édit d'une haute importance.
CHLODSINDE, à part.
Écoutons !
PÉPIN
Vous devez briser la résistance Qu'opposent sourdement à vos nouvelles lois Ces hommes des vieux jours, fils des anciens Gaulois : Ils sont fiers de leurs biens et du nom de patrice ! Les dompter est devoir, les punir est justice ; A leurs prospérités va succéder le deuil. Cet édit , châtiant leur téméraire orgueil , Change pour ces Gaulois, dont l'audace vous brave, La tunique romaine en un sayon d'esclave ; Votre fisc s'enrichit d'une part de leurs biens ; Et de votre pouvoir les glorieux sotUlens, Ces guerriers, qui du Rhin ont soumis les rivages , Recevront l'autre part en nobles apanages.
CHLODSINDE, à part.
Cet exécrable édit, losera-t-il signer?
CHILDEBERT
Dépouiller mes sujets , est-ce donc là régner . Duc Pépin ?
Childebert!...
CHILDEBERT
Je ne sais...
PÉPIN
Quel langage !
CHLODSINDE, à part.
Patronne de la Gaule, affermis son courage!
PÉPIN , à part.
Il ose interroger pour la première fois '. Qu'est-ce à dire ?
(H lance un regard courroucé sur Sytnniaque.) (Haut,.\ Childebert.)
Frappez! qui résiste à vos lois?
D'où viennent ce scrupule et cette défiance ? Vous êtes jeune encore! à mon expérience La Gaule abandonna votre pouvoir naissant ; Je l'ai fait resi»ecter.
CHILDEBERT
J'en suis reronnais^anl.
l'î'.l'IN.
Bénissez donc l'appui (pie le ciel vous envoie ! Pensez-vous , sans tomber, marelier seul daus la voie Où vous reiieoutrerez mi piège à ciiaqui^ pas? A travers je^^ éoueiis ne V(»us hasirdez pas !
LE ROI FAINÉANT. — ACTE II
Au pilote vieilli durant les jours d'orage Confiez votre nef... ou craignez le naufrage !
CHLODSINDE, à part.
Que vois-je ? De Pépin la voLx le fait trembler : Son courage chancelle! Et je ne puis pailer...
PÉPIN
L'édit est devant vous : allons !
CHILDEBERT , prêt à signer.
Eh bien!...
CHLODSINDE , à part.
Que faire ?
Ah!... ma harpe!...
pÉpm.
Signez , roi des Francs !
(Chlodsinde , à l'écart , tire quelques sons de sa harpe ; Childebert s'arrête frappé de ce qu'il entend. )
CHILDEBERT
Ah!... mon père !
Mon père!...
PÉPIN
Qu'est-ce donc ?
CHILDEBERT , repoussant l'édit.
Je ne signerai pas !
SYMMAQUE
Dieu !
Qu'entends-je ?
CHILDEBERT, qui s'est levé avec une grande émotion.
Pourquoi m'entourerde soldats?
Pour qui sont les ciseaux dans la main de ce prêtre?
PÉPJN.
Roi des Francs!...
CHILDEBERT
Oui , le roi , ton seigneur et ton maître , Qui doit seul commander et régner en ces lieux ! Souviens-t'en!
RADBOD.
Par les os de mes braves aïeux !
Notre jeune faucon veut essayer son aile !
PEPIN
(A part.) ( Haut. )
0 fureur ! A mes vœux Childebert est rebelle! D'un caprice d'enfant le temps triomphera ; N'en parlons plus!
CHARLES , bas à Pépin.
Tu peux céder !...
PÉPIN , bas à Charles,
Il signera!
( Haut à Childebert. )
J'ignore quels pensers ont pu troubler votre âme ; Mais un autre devoir maintenant me réclame , Le peuple au champ de mai vous attend avec moi. Gislemar , tout est prêt pour le départ du roi ? Parlez !
GISLEMAR.
Oui , seigneur duc.
PÉPIN
Eh bien ! quittons Compiègne :
C'est demain. . .
CHILDEBERT, à lui-même.
Oui , demam , commencera mon règne !
PÉPIN
Venez donc , et monté sur votre char royal. . .
CHILDEBERT
Que parles-tu de char ? Un cheval ! un cheval !
PÉPIN
Que dites-vous ?
CHILDEBERT
Longtemps ma tête s'est courbée !
Sous ton joug tout à l'heure elle était retombée : Je la relève enfin! Mes sujets me verront Une lance à la main , et la couronne au front ! C'est ainsi que Clovis se montrait à la Gaule! Mes longs cheveux encor flottent sur mon épaule , Duc Pépin!... On m'appelle à Paris'? Je m'y rends ! En arrière, Germains ! ... et place au roi des Francs ! . . . (Il s'avance vers le fond du Ihéàlre ; étonnement et fureur de Pépin et de Charles ; sourire de RadboJ ; consternation de Symraaque. Chlodsinde, à l'écart , appuyée sur sa harpe , lève les yeux au ciel avec bonheur. La toile tombe.)