PÉPIN, CHARLES
CHARLES
Je te cherchais : enfin je te trouve, mon père.
l'ÉI'IN.
Qui t'amène si tôt?
CHARLES
Tu n'as pas cru , j'espère , Que ton fils , cette nuit , céderait au sommeil ! Oh , comme j'atlendais le retour du soleil ! Je te vois , et déjà sur ton noble visage Du succès de mes vœux je lis l'heureux présage , Oui , la sombre tristesse où tu parais plongé , Me dit qu'il te souvient que tu fus outragé ; Tu n'écouteras point une lâche indulgence ; Qui songe à son affront médite la vengeance.
PÉPIN
Peut-être !
CHARLES
Il nous la faut terrible et prompte !
PÉPIN
Eh bien?
CHARLES
Prendras-tu pour frapper d'autre l)rasque le mien?
Frapper ?. . . Modère-toi ! . . .
CHARLES
Blamerais-tu ma haine ?
Le dogue furieux qui veut rompre sa chaîne , Sous le fouet de son maître expire!... Laisse-moi Fouetter ce chien hargneux que tu nommes un roi.
PÉPIN
Tu vas trop loin, mon lils , mais j'excuse ton âge.
CHARLES
Ne faut-il pas du sang pour laver ton outrage ?
PÉPIN
Non! Il est roi : son sang ne sera point versé !
CHARLES
Qu'ai-je entendu? Lui, roi ! cet enfant insensci Qui sur toi , sans trembler , porta sa main hardie ! Non , des Francs indignés la voix le répudie. N'as-tu pas entendu les cris de tes soldats? Si j'avais , comme toi , vainqueur dans cent combats, (Conquis l'amour d'un peuple et sa reconnaissance;
Si quarante ans de gloire assuraient ma puissance ; Crois-tu que, m'arrètant au milieu du chemin, Je m'embarrasserais d'un vain titre ?... Ma main S'armerait de la hache, et mon heureuse audace Sur le trône des Francs ferait asseoir ma race.
PÉPIN
Tu marcherais , mon fils , dans des chemins mal sûrs : Le moissonneur attend que les épis soient mûrs , C'est alors seulement qu'il saisit sa faucille ! Tu parles de donner un trône à ta famille ? Tremble donc d'écouter un imprudent courroux : Le temps de la moisson n est pas venu f»our nous.
CHARLES
Eh bien! si de régner il faut attendre Iheure, Pour le venger du moms , frapj)e !
PÉPIN
Tu veux qu'il meure, Le descendant des rois!... A t'entendre, aujourd'hui Gaulois et nobles Francs murmurent contre lui ; Sa mort paraîtrait juste, on me craint, on m'honore. Mon fils, dans ce vieux monde, hélas ! est jeune encore. Sais-tu quels cris d'horreur s'élèveraient soudain Si j'immolais ce prince, objet de leur dédain ? D'un titre qu'il flétrit la splendeur le protège ; Chacun me nommerait meurtrier, sacrilège! Souviens-toi d'Ebroïn ! il n'a point respecté Des prélats et des rois la sainte majesté ; Ce que nous convoitons, il l'espérait sans doute!... Mais il marcha trop vite et tomba dans sa route ! Oui , quand j'aurais frappé ce misérable enfant Que ta fureur menace, et que son nom défend , Crois-moi , dépossédés de l'estime où nous sommes, Nous tomberions en butte à la haine des hommes. Si la foudre grondait, tu les entendrais tous S'écrier que le ciel est armé contre nous ; Qu'il veut, par des fléaux, marquer noire passage ; De notre iniquité leurs maux seraient l'ouvrage!... Il ne faut point de rois ordonner le trépas : Dégradons- les, mon fils !... mais ne les tuons pas!
CHARLES
Et pourtant il aura frappé ta noble face , Il t'aura prodigué l'insulte et la menace , Sans péril !... Et Radhod , (pii te vit outrager , Rira île ton affront que tu n'oses venger!
PÉPIN
Ah ! contre celui-là , grâce à Dieu . j'ai des armes , Et son rire insolent se peut changer en larmes ! Mais,quant au jeune fou qu'il faut traiter en roi , Le soin de le punir n'est réservé qu'à moi !
LE ROI FAINÉANT. —ACTE IV
Qu'il conte, en ce palais, ses chagrins à des femmes Les pins de nos forêts jettent parfois des flammes ;
On les laisse brûler et s'éteindre Je veux ,
Mon fils , qu'il se consume et s'éteigne comme eux!
CHARLES
Ce tardif châtiment suffit à ta colère?
PÉPIN
Si tu veux de mes soins recueillir le salaire ,
A tes emportements garde-toi de céder ,
Et suis-moi dans la route où je te vais guider.
Je prépare, de loin, l'avenir de ma race !....
Eh bien ! lorsque le temps t'aura mis en ma place ,
Tu verras nos desseins des mêmes yeux que moi ,
Et tu reculeras devant le nom de roi.
Tes fils de ce vieux trône , entouré de ruines ,
Arracheront un jour les dernières racines ;
Oui, son heure viendra!... Mais, crois-en mes avis ,
Il tient encore au sol où l'a planté Clovis.
N'y portons point le fer , qu'il s'énerve en silence ;
L'isolement, l'oubli !... Mais point de violence !
Tu m'entends? Obéis!
CHARLES
Qu'il m'en coûte !
PKPIN.
Tais-toi !