SCÈNE PREMIÈRE
LÉONTINE, puis ANDRÉ.
LÉOjVTIîSE , seule , assise et brodant.
Depuis un mois que je suis dans cette maison , madame de Ceroni me traite comme sa fille ! pas un mot qui rappelle le passé. Et M. Darcy ?... de quels soins respectueux il m'entoure!... moi!... Il fait plus; il m'aime!... chaque instant trahit son secret!... Je tremble d'interroger mon cœur!... Le respect, l'amoùr du comte Darcy!... ces biens ne sont-ils pas les plus grands de la terre ^... Et jamais... jamais ils
ne peuvent être à moi !...
ANDRÉ, entrant.
Mademoiselle Léontine demande quelque chose?
LÉONTINE , se levant.
Non , André.
ANDRÉ
J'ai cru que vous m'aviez appelé.
LKONTINE.
J'aurais dû le faire , André , pour vous remercier : car, ce matin, j'ai été bien étonnée en voyant la terrasse qui est sous mes fenêtres couverte des mêmes fleurs que j'y avais laissées il y a dix-huit mois, et toutes à la même place , rangées de la même manière ! . . . J'ai couru remercier la marquise dont les soins et les bienfaits me pénètrent de reconnaissance ; mais elle m'a dit que cette attention venait de vous , André , et j'en suis bien touchée.
ANDUÉ.
Mademoiselle est bien bonne î... car, voyez-vous, c'était un plaisir !... Et, depuis un mois que vous êtes revenue à l'hôtel , je m'occupais de cela avec tant de joie pour vous surprendre. I
J'en aurai bien soin de ces jolies fleurs.
ANDRE
Mam'zelle Léontine , vous ne vous en irez plus , n'est-ce pas?
LÉONTINE, tronJ>lée.
M'en aller !... oh! non.
ANDRÉ
On était bien malheureux dans l'hôtel quand vous n'y étiez pas!... Avec ça que les mauvaises langues faisaient courir des bruits...
LÉONTINE , avec effroi.
Quoi ! que disait-on?
ANDRÉ
Des mensonges. Tout le monde le sait bien à présent; et madame aussi, qu'on avait trompée. Il n'y avait que moi qui disais toujours : ça n'est pas possible I Une personne si bonne , si sage ! LÉONTINE , à elle-même.
Hélas !
ANDRÉ
Se laisser enlever !
LÉONTINE , de même.
Dieu !
ANDRÉ
Ah! c'est indigne d'avoir osé dire de pareilles choses ! Aussi madame redouble de soins et d'égards pour vous venger. Ah! c'est que vraiment on ne saurait trop en avoir ! madame le disait encore hier à M. Darcy.
Monsieur Darcy ?
ANDRÉ
Oui , le prétendu de madame.
LÉONTINE, vivement.
Que dites-vous ?
ANDRÉ
Sûrement , depuis un an ! Nous avons deviné cela, nous autres!... Tout de même qu'il y a un mois ça
n'avait plus l'air de battre que d'une aile : mais à cette heure il est plus assidu que jamais; et c'est sans doute pour que vous trouviez en lui la même amitié qu'en elle, que madame lui fait votre éloge à chaque instant.
LÉONTINE . à part
Si je ne lui avais tout avoué moi-même , je croirais qu'elle ignore...
ANDRÉ
Il n'y a plus qu'une chose qui me chagrine.
Quoi donc, André?
ANDRÉ
C'est que pendant que nous sommes tous joyeux vous , vous êtes triste. Autrefois vous étiez toujours à rire , à chanter ; si bien que vous mettiez tout le monde en joie.
Moi!...
ANDRÉ
Oui, vous, mam'zelle! c'était une gaîté !... Et pourtant madame était loin d'être aussi bonne pour vous qu'elle l'est maintenant ; vous n'étiez pas heureuse ici , je le sentais bien , quoique vous ne le disiez pas.
LÉONTINE , à elle-inème.
Le bonheur ! il est en nous. A présent , il n'en est plus pour moi : je ne sais plus comment on fait pour sourire.
ANDRÉ
La voilà retombée dans ses réflexions , et se parlant toute seule. ( On entend une sonnette. ) On me sonne, c'est toujours comme un fait exprès ! Voyez , mam'zelle Léontine , votre chaise et votre musique sontelles bien à leur place ?
LÉONTINE, qui est'allée se rasseoir.
Très-bien, André.
ANDRÉ
Pendant votre absence, c'était chaque matin ma première pensée : les domestiques se moquaient de moi à la maison.
AiB de Céline.
3' les laissais rir' tout à leur aiue , Car je conservais quelque espoir :
J'ouvrais 1" piano , j' plaçais vot' chaise , Puis il m' scinlilait qu' j'allais vous voir! De ces apprêts , avec le uiême zèle , Pendant deux ans j' m'occupais tous les jours : Vous ne reveniez pa^ , manizelle , Et moi j' vous attendais toujours.
Bon André
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