SCÈNE PREMIÈRE
ÉMELINE , MARIE , entrant par la porte du milieu.
ÉMELINE.
Pourquoi ce mystère , ma chère Marie , quand c'est une amie qui vous interroge, et qui veut s'occuper de votre bonlieur.
MARIE
Que dites-vous , Emeline?
ÉMELINE.
M. de Saint-Surin a confiance en moi; vous êtes un riche parti ; tout peut s'arranger.
MARIE , souriant.
Quoi!... vous iriez demander quelqu'un en mariage pour moi?... Quelle folie !
ÉMELINE.
Ah ! l'orgueil se révolte !... Je devine; vous êtes blessée que M. de Saint-Surin ait eu l'air de songer à moi.
MARIE
Non , ma chère Emeline , je trouve naturel qu'on vous préfère à la simple Marie ; mais ce qui me fâcherait, ce que je ne vous pardonnerais pas, ce serait de vous voir me compromettre vis-à-vis d'un jeune homme que je ne veux ni ne peux épouser.
ÉMELINE.
Pourquoi donc?... vous l'aimez.
MARIE, souriant.
Moi!... je l'aime!...
ÉMELINE.
S'il a pensé à in offrir son hommage quand il ignorait mes engagements , ses vœux se tourneront sans peine vers vous , et il ne faut pas refuser le bonheur par une fierté mal entendue.
MARIE
Le bonheur!.,.
EMELINE.
rs"ai-je pas surpris plus d'une fois vos grands yeux noirs pleins de larmes? N'est-ce pas là ce secret qui ^ ous faisait rêver si profondement ? Pourquoi feindre avec moi? Nos deux mariages pourraient se faire le même jour ; nous aurions la même corbeille , les mêmes bijoux!... Vous êtes plus riche que M. de Saint-Surin ; mais , à en juger par le train de M. de Ferrières, Georges est plus riche que moi; alors nous serions dans la même situation.
MARIE
Oh!... la fortune de Georges!...
ÉMELINE.
Est-ce que vous pensez à la fortune, Marie? M. de Saint-Surin en a moins que vous sans doute , mais qu'importe ? Il me semble que , si j'étais à votre place, j'épouserais Georges, moi, quand même il serait pauvre.
MARIE
Vous l'épouseriez sans fortune?
ÉMELINE.
Non , pas dans la situation où je suis , car je n'ai que cent mille francs pour tout bien , et ce n'est pas assez.
Ainsi, pour que vous acceptiez sa main aujourd'hui , il faut qu'il soit riche ?
ÉMELINE.
Je le préfère à tout autre : mais que voulez-vous ? De notre temps on voit le positif de la vie. Les leçons des personnes qui ont pris soin de mon enfance ne sont point perdues pour moi.
Al H de Léocadie.
Aujourd'hui, maigre m.T jeunesse, Je me souviens de leur discours; Us m'ont dit souvent : la riclicsse Est un besoin de tous les jours;
Des passions les rêves sont bien courts!
Lorsque vient le moment funeste
Où l'illusion s'envola,
L'amour fuit , la pauvreté reste...
Etjai peur, moi, j'ai peur de ce moment-là!
Mais vous , Marie , vous avez sur le monde des idées moins exactes!...
MARIE , riant.
Vous verrez que , de nous deux , elle s« croira la plus raisonnable.
ÉMELINE.
Certainement.
Vous avez une fureur matrimoniale qui me fait peur.
ÉMELINE.
Tenez, voici madame de Ferrières : je suis sûre qu'elle sera de mon avis.
MARIE
Pas un mot de cela , je vous en conjure.