‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 474 sur 560 · DE FERRIÈRES · texte numérisé non relu

DE FERRIÈRES

Etes-vous fou ?

GEORGES

Oh ! ne l'acceptez pas , mon père !... Cet argent lui est nécessaire; des engagements auxquels il serait contraint de manquer... demain, pourraient le perdre!... Dubourg est négociant!... Rendez-lui cet argent, c'est tout ce que je demande.

M. DE FERRIÈRES. le regardant avec surprise. Je ne vous comprends pas.

GEOR(.ES. à pari.

Oui, je le dois!... (Haut.) Il faut que vous re-

nonciez à tout ce que vous avez gagné à Dubourg ; il le faut absolument.

M. DE FERRIÈRES

Plus je vous regarde, et plus vous m'étonnez!... Étes-vous dans voire bon sens , Georges ! Cette pâleur... ces mouvements convulsifs... Que vous arrive-t-il ?

Je suis bien malheureux !

U. DE FERRIÈRES , inquiet.

Vous souffrez ?

GEORGES

Je souffre plus que je ne puis le dire.

M. DE FERRIÈRES

Vous m'effrayez!... Quel profond désespoir?... Parlez , Georges !

GEORGES

Je ne pourrai jamais.

M. DE FERRIÈRES , s'approchant avec tendresse. C'est moi qui vous en prie !... moi , votre père!

GEORGES , reculant.

Mon père!...

M. DE FERRIÈRES

Vous me repoussez , mon fils ?

GEORGES

Mon Dieu!... mon Dieu!...

M. DE FERRIÈRES

En vous revoyant tout à l'heure plus joyeux , et venant partager nos amusements, si vous saviez, Georges, quelle était ma joie !.... Car vous êtes mon espoir, mon bonheur !... Je vous ai toujours tendrement aimé ; n'est-il pas vrai , mon fils ? J'ai toujours été un bon père ?

GEORGES , douloureusement.

Oh ! oui... Je n'ai pas oublié les jours de mon enfance.

H. DE FERRIÈRES

Je vous élevai moi-même.

GEORGES

Je me souviens de vos leçons dans notre chaumière!... Tous les principes d'honneur et de vertu , c'est de vous que je les ai reçus... et je n'ai rien oublié.

M. DE FERRIÈRES

Vous le savez , vous étiez l'objet de ma tendresse , toutes mes espérances reposaient sur vous.

GEORGES

Oui , vous me disiez alors : « Mon fils , quelque

1) soit le rang où la fortune vous place , souvenez-vous 1) qu'on n'est jamais sans consolation avec une con- I) science pure!... » Vous le disiez, mon père... et je m'en suis souvenu.

M. DE FERRIÈRES

Cette misère , ou je vous avais plongés, vous et votre mère , combien je me la reprochais!... Celle situation horrible , ce dénuement absolu... quelle torture!... et quels regrets j'en éprouvais à cause de vous dont j'avais follement dissipé l'héritage.

GEORGES

Me suis-je plaint alors? Vous ai-je reproché nos malheurs, notre pauvreté? Ne vous ai-je pas chéri, respecté, servi?

M. DE FERRIÈRES

Oui , Georges est un bon fils , il n'est point ingrat ; il ne voudrait pas déchirer le cœur de son père ! GEORGES , un peu attendri.

Non , non !.. , Une grâce seulement !...

M. DE FERRIÈRES

Parle , mon enfant !

GEORGES

Dubourg...

M. DE FERRIÈRES, m<^content.

Vous revenez encore sur ce sujet!...

GEORGES

Vous rappelez-vous ce que vous ajoutiez à vos leçons ? « Le seul bien qui nous reste , mon fils , c'est » l'honneur ! »

M. DE FERRIÈRES

Sans doute ! ... mais combien tu serais malheureux , Georges , sans le changement de fortune que le temps a amené !

GEORGES

Cette fortune... sa source?...

r[M. DE FERRIÈRES, Vinterrompant.

Jamais tu n'aurais pu prétendre à épouser celle que tu aimes; jamais aucune carrière ne se serait ouverte pour toi ; aucun moyen d'exercer tes talents : nulles ressources!... Tu ne sais pas combien la pauvreté est humiliante dans un siècle comme le notre , où les égards , la considération se mesurent à l'or qu'on possède '... où les vertus sont repoiissées, le mérite dédaigné, le talent méconnu, si l'intrigue ou la fortune ne leur fraient pas la route ; avec de l'or , on a tout; sans lui , rien.

GEORGES . à part.

Tout m'est expliqué!... [Haut.) Eh bien! mon choix est fait : l'imligence et la probité.

Âi2

M. DE FERRIÈRES

L'indigence... dont tu connais déjà toutes les souffrances... Est-il rien de pire?

GEORGES , avec force.

Oui... le déshonneur.

M. DE FERRiiiRES , à part.

Je tremble ! ( Haut. ) Que veux-tu dire ?

GEORGES

Qu'il n'est pas un malheur comparable au mien , monsieur !

M. DE FERRIÈRES . avec un étonnement mêlé d'effroi. Monsieur!...

( Il tend la maia à son fils qui la prend d'un air égaré. )

GEORGES

Écoutez-moi... Comprenez-vous tout ce que peut souffrir un homme qui voit en un seuljour briser toutes ses croyances, renverser ce qu'il avait regardé jusqu'à cet instant comme le but de ses espérances et de ses affections? qui voit le passé détruit, l'avenir anéanti , qui ne peut plus croire à tout ce qu'il adorait et respectait ? Amour , honneur , seuls biens qui donnez quelque prix à la vie , vous n'existez donc pas?

M. DE FERRIÈRES , avec une vive inquiétude.

Georges !

GEORGES

Monsieur, le comprenez-vous ce malheiir sans consolation? Un fils qui chérissait , qui révérait son père , qui portait avec orgueil un nom honorable ; eh bien ! ce fils, il doit rougir à jamais... il doit repousser celui qu'il apprit à respecter.

M. DE FERRIÈRES

Grand Dieu !...

GEORGES

Oui , monsieur , car il sait tout.

M. DE FERRIÈRES

Que sait-il ?

GEORGES

Il sait que là , à cette table , un ancien ami fut ruiné par lui.

M. DE FERRIÈRES

Et si le hasard seul a tout fait ?

GEORGES

Non , monsieur , non ; il le trompait.

M. DE FERRIÈRES

Vous le croyez ?

GKORGES.

Et c'est là mon malheur.

Si cela n'était pas?

GEORGES , s'approchant de la fable à droite. Ces cartes...

M. DE FERRlÈFxES.

Qu'ont-elles ?

GEORGES

Rien. Mais...

(Il prend les cartes, et exécute en silence le to»r que Saint-Surin a fait au premier acte; puis il rejette les cartes sur la table et s'assied sur la chaise où il reste absorbé. Moment de silence. )

M. DE FERRIÈRES

Ah!... tu ne sais pas ce que c'est ((ue la misère.

GEORGES, se levant.

Je sais ce que c'est que l'honneur!... Et je ne souffrirai pas...

M. DE FERRIÈRES

Veux- tu donc me perdre?

GEORGES

Vous laisserai-je me déshonorer?

M. DE FERRIÈRES , hors de lui.

Que veux-tu, malheureux? n'est-ce pas assez de ce que j'éprouve? Tu m'as vu rougir et trembler devant toi!... Que te faut-il déplus?... Va, je ne te crains pas... (U entre vivement par une porte de (jcniche, et revient en scène un pistolet à la main. ) Je ne crains rien...

GEORGES, se plaçant devant lui.

Je suis sans crainte aussi. Monsieur... et la vie m'est odieuse.

M. DE FERRIÈRES, avec horreur.

Que dis-tu ?... c'est moi seul...

GEORGES, se jetant sur lui et lui arrachant le pistolet.

Mon père!...

M. DE FERRIÈRES

Je ne le suis plus ! . . .

GEORGES, se précipitant dans ses bras.

Vous l'êtes encore!...

ÎI. DE FERRIÈRES.

Horrible tourment !

GEORGES

Tout peut se réparer : votre fils vous siiivra dans la retraite que vous choisirez. . . Cette ville, il faut la quitter; cet or, il faut le rendre... Soyez-en sûr, mon père , le bonheur pourra revenir... n'hésitez pas.

M. DE FERRIÈRES

Crois-tu donc que je n'aie jamais pensé à cette affreuse situation ? mais le sort l'a voulu ! GEORGES.

Qu'osez-\ ous dire ?

L ESCROC DU GRAND MONDE. — ACTE IIl.

M. DE FF.RRIÈRES, très-vivement.

Dans notre ancienne demeure , dans cette chétive cabane où j'ai tant souffert , ma passion pour le jeu, cette passion funeste qui avait tout dévoré, elle n'était pas éteinte... Je cherchais en secret à la satisfaire : souvent , pour en trouver l'occasion , il me fallait avoir recours à des vagabonds , à des êtres ignobles et pervertis I... Oui , Georges , oui , le comte de Ferrières, moi , ton père , je jouais avec eux!... Ils m'enseignèrent de terribles secrets !... Pourtant , je ne complais pas encore en faire usage... Je vins un jour à Paris; j'y tentai la fortinie. Elle me fut favorable... Successivement , des sommes considérables vinrent ranimer mes espérances; j'étais honnOte encore!... Mais, non, non , mon cœur ne l'était déjà plus... l'amour de l'or le remplissait tout entier !... L'ambition, la vanité, le besoin du luxe, tout contribuait à m'entraîner. Ecoute. Un jour, je perdis... ta mère allait venir habiter cet hôtel quej'avais préparé pour elle; déjà une fable, répandue adroitement ," avait appris à nos voisins que j'étais riche; eb bien ! je perdis... Fallait-il donc être toujours le jouet de la fortune? J'avais senti les douleurs de la pauvreté; j'avais vu souffrir celle que j'aimais; j'avais vu mourir deux enfants, tes frères, que la misère avait poussés dans la tombe ; amis , société , rang, tout avait disparu... Ces peines si cuisantes ne sont rien auprès des tourments dont le jeu a déchiré mon cœur!... Le supplice du joueur malheureux, c'est l'enfer tout entier. .. Et j'allais éprouver de semblables tortures?... non, non, m'écriai-je, cela ne peut pas être ! C'en est trop !... je ne puis plus perdre !... et je ne perdis plus 1

GEORGES

Ah!...

M. DE FERUIÈRES.

Vois, Georges , je t'ai tout confié !... C'est un ami ((ui t'a parlé.

GEORGES

O mon Dieu, mon Dieu!... quel malheur est tombé sur nous !

Oui, n'est-il pas vrai? c'est un malheur, c'est la faute du sort , des événements !... Est on responsable de la destinée ?

GEORGES

Que dites-vous !

M. DE FERRlÉRES.

On est poussé , entraîné vers un abîme ; aucune force humaine ne peut résister... eh bien! on cède,..

GEORGES

Vous vous trompez , mon père ; on peut résister , on peut même se relever d'une chute.

M. DE FEf.RIÈRES.

Le sort en est jeté... tout est fini.

GEORGES

Si cela était, vous n'auriez plus de fils.

M. DE FERUIÈRES.

Georges...

GEORGES

Séparé pour toujours de vous, de ma mère... ma pauvre mère ! puisse le ciel ne jamais l'éclairer!... j'irais clierclier ailleurs une existence que je ne saurais supporter ici.

M. DE FERRIÈRES

Votre mère, Emeline ne nous retiendraient pas? Et mes ordres? car je ne vous laisserais point partir.

Ma résolution s'exécutera, quelque chose qu'il m'en coûte; vous savez si , depuis que je respire , mon attachement pour vous s'est démenti; prêt à vous quitter pour jamais , je sens mon C(pur se briser , car tous les liens (lui m'attachaient à la vie se rompent aujourd'hui , et je vais vivre seul , sans appui , dans un monde inconnu ; mais l'honneur sera mon guide!... O mon père ! écoutez sa voix.

M. DE FERRIÈRES

Mais où irez-vous , Georges ?

GEORGES

Je vous l'ai dit : cet officier anglais, avec qui j'ai navigué deux ans, m'offrait un sort assuré dans l'Inde, et les moyens d'y faire une fortune honorable.

M. DE FERRIÈRES

Vous expatrier !

GEORGES

J'avoue que mon retour à Paris avait comblé mes vœux, réalisé tous mes rêves de bonheur : mais c'en est fait... je quitte mon pays où , tôt ou tard , ce nom que je porte sera souillé.

M. DE FERRIÈRES

Ah!...

GEORGES

J'abandonne celui que j'appris à respecter, et qui a détruit tout mon avenir.

M. DE FERRIÈRES

Vous oubliez que c'est votre père.

Je n'ai plus de père ! ... Le nom qu'il m'avait donné,

lU. L'ESCROC DU GRAND

je le lui rends; je ne suis qu'un orphelin, sans asile, sans nom, sans fortune; mais ma conscience me dicte ma conduite, et je lui obéis.

M. DE FERRIE RES , allant s'asseoir à gauche. Juste ciel!... Entendre ces paroles de la bouche du filii qui m'est si cher !... Ah I je suis trop puni.

GEORGES

Mais , avant que je parte , il faut que Dubourg ait tout reçu... il le faut!...

M. DE FERRIÈRES, se levant vivement.

Qui vient ici ?

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