ACTE I, SCÈNE
La Duchesse.
Mais, ma tante, vous savez pourtant à quel prix il m'a vendu la vie de Fernand ? ne l'ai-je pas assez chèrement payée pour n'avoir aucune crainte sur ses jours ? Persister à soutenir que je n'étais pas coupable, c'était le vouer à une mort certaine : j'ai livré mon honneur pour sauver mon fils. Toutes les mères en eussent fait autant35 ! Vous gardiez ici mes biens, j'étais seule en pays étranger, en proie à la faiblesse, à la fièvre, sans conseils, j'ai perdu la tête ; car, depuis, je me suis dit qu'il n'aurait pas exécuté ses menaces. En faisant un pareil sacrifice, je savais que Fernand serait pauvre et abandonné, sans nom, dans un pays inconnu36, mais je savais aussi qu'il vivrait, et qu'un jour je le retrouverais, dussé-je pour cela remuer le monde entier ! J'étais si joyeuse en rentrant, que j'ai oublié de vous donner l'acte de naissance de Fernand, que l'ambassadrice d'Espagne m'a enfin37 obtenu : portezle sur vous jusqu'à ce qu'il soit entre les mains de notre directeur.
Mademoiselle de Vaudrey.
Le duc doit savoir déjà les démarches que vous avez faites, et malheur à votre fils ! Depuis son retour il s'est mis à travailler, il travaille38 encore.
La Duchesse.
Si je secoue l'opprobre dont il a essayé de me couvrir, si je renonce à pleurer dans le silence, ne croyez pas que rien puisse me faire plier. Je ne suis plus en Espagne ni en Angleterre, livrée à un diplomate rusé comme un tigre, qui, pendant toute l'émigration, a guetté mes regards, mes gestes, mes paroles et mon silence, qui lisait ma pensée jusque dans les derniers replis de mon cœur ; qui m'entourait de son invisible espionnage comme d'un réseau de fer, qui avait fait de chacun de mes domestiques un geôlier incorruptible, et qui me tenait prisonnière dans la plus horrible de toutes les prisons, une maison ouverte ! Je suis en France, je vous ai retrouvée, j'ai ma charge à la cour, j'y puis parler : je saurai ce qu'est devenu le vicomte de Langeac, je prouverai que depuis le 10 août il ne nous a plus été possible de nous voir, je dirai au roi le crime commis par un père sur l'héritier de deux
grandes maisons. Je suis femme, je suis duchesse de Montsorel, je suis mère39 ! nous sommes riches, nous avons un vertueux prêtre pour conseil et le bon droit pour nous, et si j'ai demandé l'acte de naissance de mon fils...