ACTE I, SCÈNE
me fut enlevé, il y eut, entre le duc et moi, une séparation éternelle. La femme était aussi cruellement outragée que la mère. Mais il me vendit encore ma tranquillité.
Mademoiselle de Vaudrey.
Je n'ose comprendre.
La Duchesse.
Je me suis prêtée à donner comme de moi cet Albert, l'enfant d'une courtisane espagnole. Le duc54 voulait un héritier. A travers les secousses que la révolution française causait à l'Espagne, cette supercherie n'a jamais été soupçonnée. Et vous ne voulez pas que tout mon sang bouillonne à la vue du fils de l'étrangère qui occupe la place de l'enfant légitime55 !
Mademoiselle de Vaudrey.
Voilà que j'embrasse vos espérances56. Ah ! je voudrais que vous eussiez raison, et que ce jeune homme fût votre fils57. Eh bien ! qu'avez-vous ?
La Duchesse.
Mais il est perdu, je l'ai signalé à son père, qui va le... Oh ! mais, que faisons-nous donc là ? Je veux savoir où il demeure, aller lui dire de ne pas venir demain matin ici.
Mademoiselle de Vaudrey.
Sortir à cette heure, Louise, êtes-vous folle ?
La Duchesse.
Venez ! car il faut le sauver à tout prix.
Mademoiselle de Vaudrey.
Qu'allez-vous faire ?
La Duchesse.
Aucune de nous deux ne pourra sortir demain sans être obser-
vée. Allons devancer le duc en achetant avant lui ma femme de chambre58.
Mademoiselle de Vaudrey.
Ah ! Louise ! allez-vous employer de tels moyens ?
La Duchesse.
Si Raoul est l'enfant désavoué par son père, l'enfant que je pleure depuis vingt-deux ans, on verra ce que peut une femme, une mère injustement accusée.