ACTE IV, SCÈNE
Pas un mot : réclamer leur silence, c'est souvent6 provoquer leur indiscrétion. Je réponds des miens. J'avais pris l'engagement de vous donner à mon arrivée des nouvelles de Monsieur de Christoval, et voici ma première visite7.
La Duchesse de Christoval.
Parlez-nous promptement de mon mari, général. Où se trouvet-il8 ?
Vautrin.
Le Mexique, Madame, est devenu ce qu'il devait être tôt ou tard, un état indépendant de l'Espagne. Au moment où je parle, il n'y a plus un seul Espagnol, il ne s'y trouve plus que des Mexicains.
La Duchesse de Christoval.
En un moment ?
Vautrin.
Tout se fait en un moment pour qui ne voit pas les causes. Que voulez-vous ? Le Mexique éprouvait le besoin de son indépendance, il s'est donné un empereur ! Cela peut surprendre encore, rien cependant de plus naturel : partout les principes peuvent attendre, partout les hommes sont pressés9.
La Duchesse de Christoval.
Qu'est-il donc arrivé à Monsieur de Christoval ?
Vautrin.
Rassurez-vous, Madame, il n'est pas empereur10. Monsieur le duc a failli, par une résistance désespérée, maintenir le royaume sous l'obéissance de Ferdinand VIL
La Duchesse de Christoval.
Mais, Monsieur, mon mari n'est pas militaire.
Vautrin.
Non, sans doute11 ; mais c'est un habile courtisan, et c'était bien
joué. En cas de succès, il rentrait en grâce. Ferdinand ne pouvait se dispenser de le nommer vice-roi12.
La Duchesse de Christoval.
Dans quel siècle étrange vivons-nous ?
Vautrin.
Les révolutions s'y succèdent et ne se ressemblent pas. Partout, on imite la France. Mais, je vous en supplie, ne parlons pas politique, c'est un terrain brûlant.
Inès.
Mon père, général, avait-il reçu nos lettres ?
Vautrin.
Dans une pareille bagarre, les lettres peuvent bien se perdre, quand les couronnes ne se retrouvent pas.
La Duchesse de Christoval.
Et qu'est devenu Monsieur de Christoval ?
Vautrin.
Le vieil Amoagos, qui là-bas exerce une énorme influence, a sauvé votre mari, au moment où j'allais le faire fusiller...
La Duchesse de Christoval et sa fille.
Ah13!
Vautrin.
C'est ainsi que nous nous sommes connus14.
La Duchesse de Christoval.
Vous, général !
Inès.
Mon père, Monsieur !
Eh ! Mesdames, j'étais ou pendu par lui comme un rebelle, ou l'un des héros d'une nation délivrée, et me voici ! En arrivant à l'improviste à la tête des ouvriers de ses mines, Amoagos décidait la question. Le salut de son ami le duc de Christoval a été le prix de son concours. Entre nous, l'empereur Iturbide, mon maître, n'est qu'un nom : l'avenir du Mexique est tout entier dans le parti du vieil Amoagos.
La Duchesse de Christoval.
Quel est donc, Monsieur, cet Amoagos, qui, selon vous, est l'arbitre des destinées du Mexique ?
Vautrin.
Vous15 ne le connaissez pas ici ? Vraiment non ? Je ne sais pas ce qui pourra souder l'ancien monde au nouveau ? Oh ! ce sera la vapeur16. Exploitez donc des mines d'or ! Soyez Don Inigo, Juan Varaco Cardaval de los Amoagos, las Frescas y Peral... mais dans la kyrielle de nos noms espagnols, vous le savez, nous n'en disons jamais qu'un. Je m'appelle simplement Crustamente. Enfin, soyez le futur président de la république Mexicaine, et la France vous ignore. Mesdames, le vieil Amoagos a reçu là-bas Monsieur de Christoval comme un vieux gentilhomme d'Aragon qu'il est devait accueillir un grand d'Espagne banni pour avoir été séduit par le beau17 nom de Napoléon.
Inès.
N'avez-vous pas dit Frescas dans les noms ?
Vautrin.
Oui, Frescas est le nom de la seconde mine exploitée par Don Cardaval18 ; mais vous allez connaître toutes les obligations de Monsieur le duc envers son hôte par les lettres que je vous apporte. Elles sont dans mon portefeuille. J'ai besoin de mon portefeuille. (A part.) Elles ont assez bien mordu à mon vieil Amoagos19. (Haut.) Permettez-moi de demander un de mes gens ? (La duchesse fait signe à Inès de sonner.) (A la duchesse.) Accordez-moi, Madame,
un moment d'entretien. (A un valet.) Dites à mon nègre ; mais non, il ne comprend que son affreux patois, faites-lui signe de venir.
La Duchesse de Christoval.
Mon enfant, vous me laisserez seule un moment20.
Lafouraille paraît21.
Vautrin, à Lafouraille.
Jigi roro flouri.
Lafouraille.
Joro.
Inès, à Vautrin.
La confiance de mon père suffirait à vous mériter un bon accueil ; mais, général, votre empressement à dissiper nos inquiétudes vous vaut ma reconnaissance.
Vautrin.
De la re... connais... sance ! Ah ! senora, si nous comptions, je me croirais le débiteur de votre illustre père, après avoir eu le bonheur de vous voir22.
Lafouraille.
Io.
Vautrin.
Caracas, y mouli joro, fistas, ip souri.
Lafouraille.
Souri joro.
Vautrin, aux dames.
Mesdames, voici vos lettres. (A part à Lafouraille.) Circule de l'antichambre à la cour, bouche close, l'oreille ouverte, les mains au repos, l'œil au guet, et du nez.
la, mein Herr.