ACTE II, SCÈNE
DUPRÈ.
Madame Giraud, les temps sont bien durs...
Madame Giraud.
A qui le dites-vous, mon cher Monsieur !... Obligée de balayer le devant d'une porte, et tout le long de la maison jusqu'au ruisseau, sans quoi le commissaire vous fait un verbal, et ça use des balais !... avec ça que les propriétaires, ça vous en donne, mais tout juste...
Duprè.
Mais votre porte est bonne.
Madame Giraud.
Elle est bien froide, ... il y fait un vent... Giraud a des rheumatisques ; moi, je me soutiens. ( A part.) Il veut quelque chose46.
Duprè.
Mais que vous rapporte-t-elle ?
Madame Giraud.
Oh, Monsieur, je suis bien trop discrète pour vous le dire. Il y a, voyez-vous, à gagner quelque chose avec les locataires temporaires47, un jeune homme vient, et demande Madame Camus48, il monte, et ne s'en va qu'à deux heures du matin, une supposition. J'ai brûlé ma chandelle49 et je ne dois veiller que jusqu'à minuit c'est connu. Les locataires passé minuit nous donnent quelque chose pour les attendre. Monsieur Giraud travaille, il a sa clientèle, et puis, Monsieur, nous avons notre fille. Ah ! c'est un trésor cet enfant-là, elle est bien la gloire de nos vieux jours, sage50, oh sage...
Duprè.
Vous savez que le jeune Rousseau...
Madame Giraud.
Jamais, Monsieur, c'est une calomnie inventée par les gens du quartier, mais ma fille, elle est innocente...
DUPRÈ.
Il nous la faut coupable.
Madame Giraud.
Hein?
Elle y consent.
Duprè.
Madame Giraud.
Et vous lui donnez ?...
Duprè.
Elle ne veut rien51.
Madame Giraud.
La petite sotte52 ! Monsieur c'est impossible, j'ai élevé ma fille dans des principes sévères.
Duprè.
Six cents francs de rente viagère, que vous constituerait une tierce personne53 à vous et à Monsieur Giraud, suffiraient-ils pour vous arracher54 à la cour l'aveu que Monsieur Jules Rousseau a été la plus grande partie de la nuit du 24 août ici...
Madame Giraud.
Si c'était la matinée, j'accepterais, si Monsieur Giraud... Mais la nuit, songez, Monsieur, une nuit... ça vaut mieux... Nous, c'est-à-dire ma fille a refusé Monsieur, des offres55... car vous savez Monsieur à quoi sont exposés les pauvres gens, à des séductions de tous les genres, et ça a si peu d'expérience. Elle a une de ses amies qui a adopté un anglais...
Duprè.
Adopté...
Madame Giraud.
Oui, Monsieur, elle en a fait son enfant, moyennant soixante mille francs.