‹ Œuvres complètes de M. de BalzacChapitre 307 sur 632 · COMÉDIE EN 5 ACTES, EN PROSE, ET PRÉCÉDÉE D'UN PROLOGUE · texte numérisé non relu

COMÉDIE EN 5 ACTES, EN PROSE, ET PRÉCÉDÉE D'UN PROLOGUE

Quand Fauteur de cette pièce ne l'aurait faite que pour obtenir les éloges universels accordés par les journaux à ses livres, et qui peut-être ont dépassé ce qui lui était dû, les Ressources de Quinola seraient une excellente spéculation littéraire3 ; mais, en se voyant l'objet de tant de louanges et de tant d'injures, il a compris que ses débuts au théâtre seraient encore plus difficiles que ne l'ont été ses débuts en littérature ; et il s'est armé de courage pour le présent comme pour l'avenir.

Un jour viendra que cette pièce servira de bélier pour battre en brèche une pièce nouvelle, comme on a pris tous ses livres, et même sa pièce intitulée Vautrin, pour en accabler les Ressources de Quinola*.

Quelque calme que doive être sa résignation, l'auteur ne peut s'empêcher de faire ici deux remarques.

Parmi cinquante faiseurs de feuilletons, il n'en est pas un seul qui n'ait traité comme une fable, inventée par l'auteur, le fait historique sur lequel repose cette pièce de les Ressources de Quinola5.

Longtemps avant que M. Arago ne mentionnât ce fait dans son histoire de la vapeur, publiée dans l'Annuaire du Bureau des Longitudes, l'auteur, à qui le fait était connu, avait pressenti la grande comédie qui devait avoir précédé l'acte de désespoir auquel fut poussé l'inventeur inconnu qui, en plein seizième siècle, fit marcher par la vapeur un navire dans le port de Barcelone, et le coula lui-même en présence de deux cent mille spectateurs6.

Cette observation répond aux dérisions qu'a soulevées la pré-

tendue supposition de l'invention de la vapeur avant le marquis de Worcester, Salomon de Caus7 et Papin.

La deuxième observation porte sur l'étrange calomnie sous laquelle presque tous les faiseurs de feuilletons ont accablé Lavradi, l'un des personnages de cette comédie, et dont ils ont voulu faire une création hideuse. En lisant la pièce, dont l'analyse n'a été faite exactement par aucun critique, on verra que Lavradi, condamné pour dix ans aux présides, vient demander sa grâce au roi. Tout le monde sait combien les peines les plus sévères étaient prodiguées dans le seizième siècle pour les moindres délits, et avec quelle indulgence sont accueillis dans le vieux théâtre les valets dans la position où se trouve Quinola.

On ferait plusieurs volumes avec les lamentations des critiques qui, depuis bientôt vingt ans, demandaient des comédies dans la forme italienne, espagnole ou anglaise : on en essaie une ; et tous aiment mieux oublier ce qu'ils ont dit depuis vingt ans plutôt que de manquer à étouffer un homme assez hardi pour s'aventurer dans une voie si féconde et que son ancienneté rend aujourd'hui presque nouvelle.

N'oublions pas de rappeler, à la honte de notre époque, le hourra d'improbations par lequel fut accueilli le titre de duc de Neptunado, cherché par Philippe II pour l'inventeur, hourra auquel les lecteurs instruits refuseront de croire, mais qui fut tel que les acteurs, en gens intelligents, retranchèrent ce titre dans le reste de la pièce. Ce hourra fut poussé par des spectateurs qui, tous les matins, lisent dans les journaux le titre de duc de la Victoire, donné à Espartero, et qui ne pouvaient pas ignorer le titre de prince de la Paix, donné au dernier favori de F avantdernier roi d'Espagne. Comment prévoir une pareille ignorance ? Qui ne sait que la plupart des titres espagnols, surtout au temps de Charles-Quint et de Philippe II, rappellent la circonstance à laquelle ils furent dus.

Orendayes prit le titre de la Pes, pour avoir signé le traité de 1725. "

Un amiral prit celui de Transport- Real, pour avoir conduit l'Infant en Italie.

Navarro prit celui de la Vittoria après le combat naval de Toulon, quoique la victoire eût été indécise.

Ces exemples et tant d'autres sont surpassés par le fameux

ministre des finances, négociant parvenu, qui prit le titre de marquis de Rien-en-Soi (VEnsenada)8.

En produisant une œuvre faite avec toutes les libertés des vieux Théâtres français et espagnol, l'auteur s'est permis une tentative appelée par les vœux de plus d'un organe de Vopinion publique et de tous ceux qui assistent aux premières représentations : il a voulu convoquer un vrai public, et faire représenter la pièce devant une salle pleine de spectateurs payants. L'insuccès de cette épreuve a été si bien constaté par tous les journaux, que la nécessité des claqueurs en reste à jamais démontrée.

L'auteur était entre ce dilemme que lui posaient les personnes expertes en cette matière : introduire douze cents spectateurs non payants, le succès ainsi obtenu sera nié ; faire payer leur place à douze cents spectateurs, c'est rendre le succès presque impossible. L'auteur a préféré le péril. Telle est la raison de cette première représentation où tant de personnes ont été mécontentes d'avoir été élevées à la dignité de juges indépendants.

L'auteur rentrera donc dans l'ornière honteuse et ignoble que tant d'abus ont creusée aux succès dramatiques ; mais il n'est pas inutile de dire ici que la première représentation de les Ressources de Quinola, fut ainsi donnée au bénéfice des claqueurs qui sont les seuls triomphateurs de cette soirée, d'où ils avaient été bannis9.

Pour caractériser les critiques faites sur cette comédie, il suffira de dire que, sur cinquante journaux qui, tous, depuis vingt ans, prodiguent au dernier vaudevilliste tombé cette phrase banale : La pièce est d'un homme d'esprit qui saura prendre sa revanche, aucun ne s'en est servi pour les Ressources de Quinola que tous tenaient à enterrer. Cette remarque suffit à l'ambition de l'auteur10.

Cette comédie a prouvé que le second Théâtre-Français aura des comédiens. Messieurs Louis Monrose, Rosambeau, Deroselle, Rousset, Eugène Pierron, Saint-Léon, Crécy, Baron, Valmore, Bignon, Mlles Berthault et Mathilde Payre, constituent un commencement de troupe qu'il est surprenant de trouver dans un théâtre fondé depuis cinq mois et assis sur des bases qui rendaient presqu'impossible une réunion de talents. Abandonné après la première représentation, le rôle de Don Frégose a été appris, su, et joué pour la seconde par un des régisseurs, M. Eugène Gross qui en a sauvé les côtés périlleux. Comment ne pas s'intéresser à un théâtre où le dévoûment ne se lasse chez personne. L'auteur

n'a ni le temps, ni l'espace nécessaires pour raconter le roman historique auquel donneraient lieu la mise en scène qui a duré trois mois, la manière dont se sont faits les décors, enfin toutes les préparations exigées par sa pièce et qui auraient dû commander l'attention d'un public assez instruit de toutes les difficultés qui se rencontrent à FOdéon. On a d'ailleurs remarqué la richesse des costumes, sortis des ateliers de Moreau, et dus aux crayons et aux recherches de Monsieur Seigneurgens.

Parmi les acteurs, trois ont été plus particulièrement remarqués. M. Louis Monrose a recueilli dans cette soirée une grande partie de l'héritage paternel, M. Bignon a fait comprendre quel était son avenir, M. Rosambeau a su élever le rôle accessoire de Monipodio à la hauteur d'un rôle principal par la couleur qu'il lui a donnée.

M. Rousset a rendu le rôle de don Ramon de la manière la plus originale, et M. Deroselle a fait concevoir la juste espérance de revoir à l'Odéon un autre Duparai.

Le public de la première représentation n'a point voulu accepter le côté passionné de l'ouvrage, le rôle de Faustina, confié à Mlle Héléna Gaussin qui y a déployé un grand courage. Mais une actrice n'a d'autorité que celle qu'elle a su conquérir en restant pendant longtemps sur la scène, en habituant le public à ses défauts aussi bien qu'à ses qualités, et Mlle Héléna Gaussin reparaissait après une longue absence devant un public tout nouveau pour elle. Mais si vous voulez chercher par la pensée une actrice pour ce rôle si difficile et si hardiment jeté de Faustine Brancadori, peut-être ne trouveriez-vous l'artiste capable de le bien rendre que dans votre souvenir. Sous ce rapport, le public a complètement manqué de justice, de bonne foi ; et quand il arrive à ces extrémités, il n'est pas seulement injuste, il devient cruel.

Sans que l'auteur eût rien fait pour obtenir de telles promesses, quelques personnes avaient d'avance accordé leurs encouragements à sa tentative, et ceux-là se sont montrés plus injurieux que critiques ; mais Fauteur regarde de tels mécomptes comme les plus grands bonheurs qui puissent lui arriver, car on gagne de l'expérience en perdant de faux amis. Aussi, est-ce autant jun plaisir qu'un devoir pour lui que de remercier publiquement les personnes qui lui sont restées fidèles comme M. Léon Gozlan, envers lequel il a contracté une dette de reconnaissance, comme

M. Victor Hugo qui a, pour ainsi dire, protesté contre le public de la première représentation, en revenant voir la pièce à la seconde, comme M. de Lamartine, et madame de Girardin qui ont maintenu leur premier jugement malgré l'irritation générale. De telles approbations consoleraient d'une chute. Entre tous les journaux, le Commerce et le Messager n'ont pas oublié que l'auteur leur prête le concours de sa plume, et ont gardé les convenances littéraires. Quant à la Patrie, qui s'est montré si bienveillant, ce journal est dans une situation exceptionnelle par rapport à l'Odéon11.

Qu'une subvention soit accordée à ses généreux artistes, et le second Théâtre-Français pourra lutter avantageusement contre sa situation topographique ; il servira dignement la littérature dramatique, car le directeur actuel, M. Lireux, a bien compris que l'Odéon devait être l'arène où se livreraient d'ardents combats, où se feraient d'audacieuses tentatives dans l'art. Aussi, sous ce rapport, la pièce que voici n'a-t-elle pas manqué aux destinées de ce courageux théâtre.

Nota. Les orages de la première représentation ont nécessité de subites coupures. Les scènes marquées d'une astérisque sont celles qui furent ainsi retranchées12, et le succès posthume de la pièce a permis de les jouer, car cette pièce si injurieusement condamnée, paraît devoir jouir d'une vitalité très-profitable à l'Odéon13.

Lagny, 2 avril 1842.

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