‹ Œuvres complètes de M. de BalzacChapitre 425 sur 632 · acte iv, scène · texte numérisé non relu

acte iv, scène

Faustine.

Qu'une femme vous aime et vous serve, je le conçois. Mais aimer, pour vous, c'est abdiquer. Tout ce que les plus grands hommes ont tous et toujours, souhaité : la gloire, les honneurs, la fortune, et plus que tout cela !... une souveraineté au-dessus des renversements populaires, celle du génie ; voilà le monde des César, des Lucullus et des Luther devant vous !... Et vous avez mis entre vous et cette magnifique existence, un amour digne d'un étudiant d'Alcala. Né géant, vous vous faites nain à plaisir. Mais un homme de génie a, parmi toutes les femmes, une femme spécialement créée pour lui. Cette femme doit être une reine aux yeux du monde, et pour lui une servante, souple comme les hasards de sa vie, gaie dans les souffrances, prévoyante dans le malheur comme dans la prospérité ; surtout indulgente à ses caprices, connaissant le monde et ses tournants périlleux ; capable enfin de ne s'asseoir dans le char triomphal qu'après l'avoir, s'il le faut, traîné...

FONTANARÈS.

Vous avez fait son portrait.

Faustine.

De qui ?

[FONTANARÈS.]

De Marie.

Faustine.

Cet enfant65 t'a-t-elle su défendre ? A-t-elle deviné sa rivale ? Celle qui t'a laissé conquérir est-elle digne de te garder ? Une enfant qui s'est laissée mener pas à pas à l'autel où elle se donne, en ce moment... Mais moi, je serais déjà morte à tes pieds ! Et à qui se donne-t-elle ? à ton ennemi66 capital qui a reçu l'ordre de faire échouer ton entreprise.

FONTANARÈS.

Comment n'être pas fidèle à cet inépuisable amour, qui, par trois fois, est venu me secourir, me sauver, et qui n'ayant plus

qu'à s'offrir lui-même au malheur67, s'immole d'une main en'me tendant de l'autre, avec ceci, (il montre la lettre.) mon honneur, l'estime du roi, l'admiration de l'univers.

Entre Paquita qui sort après avoir fait un signe à Faustine.

Faustine, à part.

Ah ! la voilà comtesse Sarpi ! (A Fontanarès.) Ta vie, ta gloire, ta fortune, ton honneur sont enfin dans mes mains, et Marie n'est plus entre nous.

Fontanarès.

Nous ! nous !

Faustine.

Ne me démens point, Alfonso ! j'ai tout conquis de toi, ne me refuse pas ton cœur : tu n'auras jamais d'amour plus dévoué, plus soumis, ni plus intelligent ; enfin, tu seras le grand homme que tu dois être.

Fontanarès.

Votre audace m'épouvante. (Il montre la lettre.) Avec cette somme je suis encore seul l'arbitre de ma destinée. Quand le roi verra quelle est mon œuvre et ses résultats, il fera casser le mariage obtenu par la violence, et j'aime assez Marie pour attendre68.

Faustine.

Fontanarès, si je vous aime follement, peut-être est-ce à cause de cette délicieuse simplicité, le cachet du génie...

Fontanarès.

Elle me glace, quand elle sourit.

Faustine.

Cet or ! le tenez-vous ?

Fontanarès.

Le voici.

Et vous l'aurais-je laissé donner, si vous l'aviez dû prendre. Demain, vous trouverez tous vos créanciers entre vous et cette somme que vous leur devez. Sans or, que pourrez-vous ? Votre lutte recommence ! Mais ton œuvre, grand enfant ! n'est pas dispersée, elle est à moi, mon Mathieu Magis en est l'acquéreur, je la tiens sous mes pieds, dans mon palais. Je suis la seule qui ne te volera ni ta gloire, ni ta fortune, ne serait-ce pas me voler moimême69 ?

FONTANARÈS.

Comment, c'est toi, Vénitienne maudite !...

Faustine.

Oui... Depuis que tu m'as insultée, ici, j'ai tout conduit : et Magis et Sarpi, et tes créanciers, et l'hôte du Soleil-d'Or, et les ouvriers ! Mais combien d'amour dans cette fausse haine ? N'as-tu donc pas été réveillé par une larme, la perle de mon repentir, tombée de mes paupières, durant ton sommeil, quand je t'admirais, toi, mon martyr adoré !

FONTANARÈS.

Non, tu n'es pas une femme....

Faustine.

Ah ! il y a plus qu'une femme, dans une femme qui aime ainsi.

FONTANARÈS.

... Et, comme tu n'es pas une femme, je puis te tuer.

Faustine.

Pourvu que ce soit de ta main ! (A part.) Il me hait !

FONTANARÈS.

Je cherche...

Est-ce quelque chose que je puisse trouver ?

FONTANAEÈS.

.... Un" supplice aussi grand que ton crime.

Faustine.

Y a-t-il des supplices pour une femme qui aime ? Éprouvemoi, va !

FONTANARÈS.

Tu m'aimes, Faustine, suis-je bien toute ta vie ? Mes douleurs sont-elles bien les tiennes ?

Faustine.

Une douleur chez toi, devient mille douleurs chez moi.

FONTANARÈS.

Si je meurs, tu mourras... Eh bien ! quoique ta vie ne vaille pas l'amour que je viens de perdre70, mon sort est fixé.

Faustine.

Ah!

FONTANARÈS.

J'attendrai, les bras croisés, le jour de mon arrêt. Du même coup, l'âme de Marie et la mienne iront au ciel.

Faustine, se jette aux pieds de Fontanarès71. Alfonso ! je reste à tes pieds jusqu'à ce que tu m'aies promis...

Fontanarès.

Eh ! courtisane infâme, laisse-moi. (Il la repousse.)

Faustine.

Vous l'avez dit en pleine place publique : les hommes insultent ce qu'ils doivent plus tard adorer72.

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