‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 117 sur 454 · A DON LAURENT DE CÉPÈDE , SON FRÈRE · texte numérisé non relu

A DON LAURENT DE CÉPÈDE , SON FRÈRE

Elle lui parle d'une visite ennuyeuse, et lui donne quelques avis spirituels.

La grâce de Jésus-Christ soit avec vous*

mon cher frère. Je vous avoue que ce parent (|iii m'est venu voir m'a bien ennuyée; mais qu'y faire? Il faut passer ainsi la vie. Nous ne sommes pas tout à fait à l'abri île ces bienséances, nous autres qui faisons profession de vivre séparées du monde. Croiriezvous que, dans tout le temps qu'il y a que je suis ici, je n'ai pas encore pu trouver celui de parler à nos sieurs, je veux dire, à chacune en particulier, quoiqu'il y en ait plusieurs qui désirent beaucoup de s'entretenir avec moi? 11 n'y a pas eu moyen. Cependant je partirai , s'il plaît h Dieu , jeudi prochain sans faute, et je laisserai un petit mot d'écrit pour vous, afin que celui qui a coutume d'apporter l'argent porte aussi ma lettre; il n'en coûtera pas davantage.

Je crois que le mieux que vous puissiez faire est d'éviter la rencontre des personnes dont vous me parlez. 11 vaut mieux que votre mélancolie (car ce n'est que cela) s'exhale de celte façon que d'une autre, qui serait sujette à de plus grands inconvénients.

Je ne m'étonne point de l'ennui qui vous accable ; mais ce qui m'étonne, c'est qu'ayant un si grand désir de servir Dieu , une croix si légère vous semble néanmoins si pesante. Vous m'allez dire que, si vous souhaitez d'en être délivré, ce n'est que pour servit- Dieu davantage. Ah 1 mon cher frère , que nous nous connaissons peu nous-mêmes, et que nous mêlons d'amour-propre en toutes choses 1 Ne vous étonnez pas de ce que vous aimez à changer de croix. C'est l'âge qui vous porte à cela; et ne pensez pas, malgré cette imperfection , que tout le monde soit aussi exact que vous à remplir ses devoirs. Il faut remercier Dieu ds ce que vous n'avez pas de plus grands défauts.

Je suis de tout mon cœur, etc.

29 juillet 1579.

AU R. P. JÉRÔME GRATIEN

La sainte lui marque le besoin quelle a de lui dans ses inquiétudes, le prie de se ménager pour Dieu, et lui témoigne sa joie du bon état des affaires de l'ordre.

La grâce du Saint-Esprit accompagne incessamment votre révérence, mon Père. Angélique ne revient point du soupçon qu'elle a conçu : aussi ses inquiétudes n'ont point cessé. Comme elle est naturellement faible, qu'elle souffre beaucoup, qu'elle n'a nul soulagement dans ses maux, et qu'elle ne désire pas même d'en avoir, je ne suis pas étonnée qu'elle succombe quelquefois sous le poids de tant d'afflictions, surtout lorsqu'eJle s'aperçoit qu'on reconnaît mal son amitié. C'est pourquoi, ayez, s'il vous plaît, la bonté de dire à Paul de n'être plus si négligent, et de se souvenir que. le vrai zèle n'est ni paresseux ni endormi.

J'ai bien de la douleur, mon révérend Père , de votre indisposition et de la faiblesse de tête que vous sentez. Sûrement,

elle ne vient que d'une trop grande application d'esprit. Ainsi je vous conjure, au nom de Dieu, de modérer un peu votre travail : si vous ne le faites à présent, vous verrez dans la suite votre mal tellement augmenté, qu il sera sans remède. Possédez-vous donc, je vous supplie, un peu davantage, et tâchez de vous rendre maître de vous-même, pour ne pas faire toujours tout ce que vous souhaiteriez. Que l'exemple de tant île gens devenus par leur faute incapables d'application, vous fasse prendre garde à ne vous pas réduire à un pareil état : vous savez que votre santé est utile à la gloire de Dieu , et le besoin que nous avons que vous ne tombiez pas malade.

Je rends mille grâces à Dieu de ce que les affaires de notre ordre sont en si bon état, qu'on les peut compter terminées, mais terminées si avantageusement, que personne ne pourra douter que co ne soit un effet de la bonté infinie de Dieu. Laissant le capital, je me réjouis en particulier de ce que vous goûterez, avec plaisir, le fruit délicieux de tant de travaux que vous avez essuyés si généreusement; et lorsque cette horrible tempête aura cessé de nous agiter, vous verrez, avec une extrême joie, les avantages qui en reviendront à tout l'ordre, non-seulement à présent, mais aussi dans la suite des temps.

Vous ne croiriez jamais, mon révérend Père, les soins et les inquiétudes que nous cause à présont la maison que nous avons achetée. Avouons donc qu'on a grand tort de seller aux enfants des hommes ; car celui dont je parle nous avait priées lui-même d'acheter sa maison ; et il est en si grande réputation d'homme d'honneur etde probité, que tout le monde, de concert, disait quesa parole toute seule valait un contrat. Cependant, après nous l'avoir donnée solennellement, après avoir amené un notaire qu'il avait choisi, devant qui il sigi:a le contrat, en présence de témoins et avec toutes les formalités requises; après, dis-je, tout cela, il s'en dédit aujourd'hui. Toute la ville en est dans le dernier étonnement ; on publie que ce sont ses amis qui l'ont fait changer de résolution, peur certaines raisonsqui les regardent eux et leurs proches; raisons plus puissantes sur son esprit que la fidélité inviolable qu'il devait à sa parole.

Son frère, qui avait sollicité charitablement la conclusion de cette affaire par amitié pour nous, on est inconsolable : pour moi, ce qui m'afflige le plus, c'est, encore une fois, que nous ne trouverons pas dans tout Salamanque une maison pareille a celle-là. Notre consolation, après tant de peines essuyées, est d'avoir recours à celui qui peut nous tirer de ce grand embarras. Je ne vous en dirai pas davantage, car il est trois heures du matin. On ne peut être avec plus de vérité votre indigne servante et fille, Thérèse de Jésus.

k octobre 1579.

AU R. P. JÉRÔME GRATIEN

Son estime pour ce Père : danger des lon</s et fréquents entretiens des religieuses avec les hommes, même les plus saints.

La grâce du Saint-Esprit accompagne sans cesse votre révérence, mon Père. Il y a fort peu que j'eus l'honneur de vous écrire une ibrt grande lettre par le courrier de Tolède : celle-ci sera succincte, parce qu'il est tard, et que le beau-frère de M. Uuis, qui veut bien s'en charger, part demain dès la pointe du jour. Je mourais d'envie qu'il m'apportât de vos lettres, et je ne me suis consolée d'en être privée que par les bonnes nouvelles qu'il m'a données de votre santé, et de vos prédications dont on dit des merveilles. Il m'a récité presque entièrement votre sermon de saint Eugène, qui m'a charmée. Que celui qui est la source de tout ce qu'il y a de bon dans les hommes, en soit loué à jamais! C'est une grande grâce que Dieu nous fait de vouloir bien se servir de nous pour le salut des âmes.

J'oubliais de vous dire, mon révérend Père, que la sœur N. se porte bien, et que les autres sont fort en paix et fort contentes, depuis que j'ai défendu que nulle ne se confessât, ni ne parlât au confesseur que vous savez. Je lui fais en tout le reste mille honnêtetés, et je l'entretiens souvent ; il nous a même prêché aujourd'hui d'une manière très-édifianle, et son sermon était trèsbon; car il n'a point de malice, et je suis sûre qu'il est incapable de vouloir faire tort à personne.

Je ne laisse pas d'être persuadée qu'il est avantageux ;mx Carmélites d'avoir peu de commerce avec les hommes, quand même ce serait avec Paul, ou avec de vrais saints, parce que Dieu les instruira lui-même. Les longues et les fréquentes conversations , quelque spirituelles qu'elles soient, ne sont pas d'ordinaire d'une fort grande utilité, à moins que ce ne soit en chaire : souvent, loin de profiter, elles font perdre l'estime qu'on doit avoir des personnes les plus vertueuses et les plus dignes d'être estimées.

La Mère prieure et toutes nos sœurs se recommandent à vos saintes prières, et moi aux prières aussi du Père recteur. La nuit s'avance fort. Je finis donc par vous assurer que j'aurais bien du plaisir d'entendre les sermons que vous ferez à Noël. Plaise à Dieu de vous combler d'autant de grâces et de bénédictions que vous en souhaite votre indigne servante et fille,

TllÉllÙSE DE JÉSUS.

6 décembre 1579.

A LA RÉVÉRENDE MERE MARI JOSEPH

E Ufc SAINT-

Iji sainte exige d'elle quelle quitte la srrgt pour porter le Unije; l'encourage à remplir

- l'ART. IV. LETI'KES CHOISIES. 274

sans dénoùts ses fonctions de prieure ; se plaint d'une religieuse qui lui écrivait d'un style affecté, et excite cette Mère, par la considération de la disgrâce de la maison de Malagon, à redoubler son attention sur sa communauté. I

La grâce du Saint-Esprit soit avec votre révérence, ma chère fille. Aujourd'hui, veille de la Présentation de Notre-Seigneur, j'ai reçu vos lettres, et celles de nos sœurs, qui m'ont fait grand plaisir. Je ne sais comment cela se fait; mais vous avez beau me donner du chagrin, je ne puis m'empêcher de vous aimer toujours bien tendrement, et j'oublie dans le moment tout ce que vous m'avez fait : je sens même que ma tendresse pour votre maison est augmentée à proportion de l'accroissement de mérite qu'elle a reçu dans la persécution dont elle a été aftligée. Dieu soit béni de ce qu'il conduit tout à une si heureuse fin 1

Je me doute que votre santé est un peu meilleure, puisque vos filles n'ont pas le ton si plaintif qu'à l'ordinaire. Mais quant à la tunique que vous désirez de garder tout l'été, si vous voulez me faire plaisir, vous la quitterez aussitôt la présente reçue, quelque peine que cela puisse vous faire. Toules vos filles savent que c'est pour vous une nécessité; ainsi vous ne devez pas craindre qu'elles en soient mal édifiées, et de plus vous ferez une chose agréable à Dieu en m'obéissant : n'y manquez donc pas. Je sais par expérience ie chaud qu'il fait dans le pays où vous êtes, et je trouve qu'il vaut beaucoup mieux que les religieuses soient en état de suivre les exercices de la communauté, que si elles étaient obligées de s'en abstenir pour cause de maladie. Ce que j'en dis est pour toutes celles qui se trouveront dans le même cas que vous.

Je remercie Dieu du bon succès de l'élection. On dit que, lorsqu'elle se fait de cette façon, ie Saint-Esprit y préside toujours. Réjouissez-vous des occasions de souffrir (pie vous allez avoir, et ne donnez pas lieu au démon de troubler la paix de votre âme, en vous inspirant du dégoût pour votre charge. Je vous trouve charmante, en vérité, de me demander, comme vous le faites, que vous seriez bien aise d'apprendre que je prie- Dieu pour vous, tandis que je ne fais autre chose depuis un an, et qu'on en fait autant à ma sollicitation dans toutes nos maisons. C'est peut-être à nos prières que vous êtes redevable tle tout le bien qui vous, est arrivé. Dieu veuille vous en faire encore davantage par la suite.

Je regarderais comme un grand bonheur si, dans mon voyage à Villeneuve, le chemin était dépasser par chez vous, pour avoir le plaisir de vous voir, et de vous bien quereller, ou pour mieux dire de m'entretenir avec vous. A présent que vous avez passé par le creuset des souffrances, vous devez être une personne accomplie.

C'a été pour moi une grande satisfaction de voir, par les lettres de nos sœurs, l'ai-

lâchement qu'elles ont pour vous ; vous le méritez bien assurément; mais tout de bon, la vôtre m'a donné une récréation parfaite, et j'en avais grand besoin, pour dissiper le dégoût que m'a donné celle de la sœur Saint- François. Ah ! que celte lettre annonce peu d'humilité et d'obéissance ! De grâce, ma chère Mère, prenez soin de son avancement dans la vertu; car je trouve qu'elle s'est un peu gAtée à Paterne. Recommandez-lui de ne point tant donner dans l'exagération. On croit ne point mentir avec tous ces détours ; mais, en vérité, ce style est bien opposée la perfection religieuse, qui ne permet pas qu'on s'exprime autrement qu'avec franchise et clarté. C'est exposer les supérieurs à faire mille bévues. Je vous serais obligée de vouloir bien lui dire cela de ma part, pour toute réponse à sa lettre, et que je ne serai contente d'elle que quand elle se sera corrigée de ce défaut. Mais je souhaite bien plus encore qu'elle contente le Seigneur, car pour moi c'est peu de chose.

Que n'ai-je le loisir, ma fille , et la tête assez forte, pour m'étendre dans cette lettre sur les choses qui se sont passées ici, afin devons instruire par cet exemple, et vous porter à demander pardon à Dieu do ne m'avnir pas donné avis de ce qui est arrivé chez.- vous; car j'ai su que tout s'est passé en votre présence. Il y en a quelques-unes que la bonne intention peut excuser; mais toutes ne sont pas dans ce cas-là. Que cela vous serve de leçon, ma chère Mère; et

puisque vous êtes si amie des règles, tenez-vous-y toujours attachée, si vous ne voulez, en gagnant bien peu de chose avec le monde, perdre tout avec Dieu.

Le confesseur ordinaire n'a point confessé les sœurs depuis que je suis arrivée, et je ne crois pas môme qu'il les confesse davantage. C'est une complaisance qu'il a fallu avoir pour- le peuple, que j'ai trouvé terriblement animé. Cependant, c'est un homme fort propre pour cet emploi, et c'est dommage qu'il ait affaire à des gens si peu raisonnables. Dieu veuille pardonner à quiconque est la cause que cette maison en est privée. 11 y aurait fait beaucoup de bien, et s'y serait lui-même avancé dans la vertu. Il vient me voir quelquefois, et il est le premier à approuver le parti que j'ai pris à son égard. Je lui ai toujours fait politesse, et je crois qu'il ne conviendrait pas d'en user autrement avec lui. Je suis surtout charmée de sa franchise. Il faut avouer que la trop grande jeunesse, et le défaut d'expérience, sont quelquefois bien nuisibles. Oh [ ma chère Mère, que le monde est plein de malice, et qu'il se plaît à empoisonner toutes choses! Si nous ne profitons pas, vous et moi, de l'expérience que nous avons du passé, et si nous ne prenons pas garde à nous, tout ira de mal en pis. Pour l'amour de Dieu, puisque vous avez si bonne part dans cette expérience, rendez-vous vieille ayant le lemps, en redoublant votre attention sur tout ce qui est confié à vos soins, et je ferai la môme chose de mon côté.

J'ai été étonnée que vous ne m'ayez point envoyé de chansons spirituelles ; car, à coup sûr, il y en a eu beaucoup de faites à l'occasion de voire élection. Je ne demande pas mieux qu'on se réjouisse dans votre maison, pourvu que ce soit avec modération ; et s'il m'est arrivé d'y trouver à redire, vous savez que c'a été pour des considérations particulières. C'est à ma chère Gabrielle qu'il faut s'en prendre. Faites-lui, je vous prie, mille amitiés de ma part. J'aurais bien voulu pouvoir lui écrire.

Je suis, en vérité, confuse des obligations que nous avons au bon prieur des Grottes ; faites-lui passer les assurances de mon respect et de ma reconnaissance. Recommandez-moi aux prières de toutes vos filles, et ne m'oubliez pas dans les vôtres: car je suis bien vieille et bien cassée. Le Père prieur ne fait pas un grand effort de m'aimer ; il me rend seulement ce qu'il me doit. Dieu le conserve ; nous possédons en sa personne un si grand trésor, que nous sommes intéressées à prier Dieu pour sa conservation. Dieu veuille aussi vous conserver et demeurer toujours avec vous. Je suis bien tendrement, etc.

1" février 1580.

A LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE DE SAINT-JOSEPH

Sa douleur de la maladie d'un saint prieur des Chartreux de Sévitle. — Elle lui donne des conseils sur le temporel de sa communauté.

Jésus soit toujours avec votre révérence, ma chère Mère. Aujourd'hui 8 février, j'ai reçu votre lettre du 21 de janvier. Elle m'apprend le danger de mort où est mon saint (trieur des Groltes : j'en suis sensiblement affligée, et même beaucoup plus que je ne l'aurais été si son grand âge, ou une maladie ordinaire, l'eut conduit au tombeau : mais de le perdre par une bévue aussi funeste qu'est celle que vous me marquez, c'est ce qui me désole. Je condamne en ceci ma simplicité ; car, selon les lumières de la foi, il sera d'autant plus heureux qu'il souffrira davantage. Malgré cette persuasion, je ne puis m'empêcher de regretter infiniment que nous ayons un saint de moins sur la terre, tandis que les pécheurs, qui ne cessent point d'offenser Dieu, s'y multiplient, et y vivent fort longtemps. Piaise à Dieu de le mettre dans l'état le plus avantageux à son salut! c'est la grâce que nous devons toutes lui demander pour notre saint prieur, puisque c'est par cet endroit-là que nous pouvons lui marquer notre reconnaissance de tant de bienfaits dont nous lui sommes redevables. Oublions donc nos intérêts, et tout ce que nous perdons en sa personne, pour ne penser qu'à ses intérêts particuliers. Nous aurons dans ce monastère tout le soin qu'on peut avoir de prier Dieu pour lui; mon inquiétude, c'est qu'il sera malaisé de me faire savoir de ses nouvelles à

ESPRIT DE SAINTE THERESE. — PART. IV. LETTRES CHOISIES

Rode, ou à Villeneuve qui en est proche; je crois cependant qu'il ne peut, sans miracle, revenir de cette extrémité.

Pour ce qui est, ma chère fille, du reproche que vous me faites que nos sœurs de ces quartiers-ci vous ont oubliée, et qu'elles ont pris bien peu de part à vos souffrances, soyez persuadée qu'elles les ont ressenties avec toute la vivacité imaginable, et qu'elles n'ont point cessé de prier Dieu pour vous avec bien de l'ardeur. Si donc elles ne vous ont point écrit pour vous en assurer, c'est que, ne pouvant vous rendre aucun service, ce n'aurait été que des lettres de compliments et de pure civilité, qui doivent être peu en usage parmi nous : outre que leur ayant dit que la tempête était apaisée, et que Dieu avait remédié à tout, il ne leur restait qu'à lui en rendre grâces, et à se réjouir, comme elles ont fait, des bontés de Dieu pou.r vous et pour votre communauté. Je vous rendrai encore, ma chère Mère, ce témoignage en leur faveur, qu'elles ont fait tant de vœux et tant de prières pour obtenir du Ciel les secours dont vous aviez besoin, que j'étais ravie de voir en elles ce renouvellement de ferveur, qui m'a fait augurer qu'elles serviront le Seigneur avec encore plus de zèle et de courage.

La maladie de la nouvelle sous-prieure, me chagrine beaucoup : je souhaitais qu'elle remplît celte place, étant aussi saine qu'elle l'était; je me tlattais même que ce serait un grand soulagement pour votre révérence, d'avoir une sous-prieure qui eût de la sanié, et qui pût suppléer à ce que vous ne pourriez pas faire. J'espère, cependant, qu'elle s'acquittera bien de cette charge. Faites-lui, je vous prie, mes amitiés : surtout ne manquez pas, s'il vous plaît, de la faire honorer et respecter de la communauté, et de punir sévèrement celles des sœurs qui, en votre absence, ne lui obéiraient pas comme à vousmême; par ce moyen, vous lui donnerez l'autorité qui lui convient, et sans laquelle elle ne pourrait gouverner.

J'ai aussi écrit au Père prieur des Carmes, pour le prier de ne point penser à vous acheter une maison, que vous-même ne l'ayez vue et considérée auparavant. Monseigneur votre archevêque ne peut pas vous refuser la permission de vous rendre sur les lieux pour en juger par vous-même, et pour reconnaître si elle vous convient ou non, surtout si vous le faites souvenir de ce que j'ai soulfert en pareille occasion, et si vous lui représentez très-respoctueusement que les Carmes ne comprennent rien à ce qui regarde les Carmélites. Il ne fautcependaut rien précipiter ; car toutes choses demandent du temps, selon l'ancien proverbe, qui dit, que quiconque ne prévoit pas l'avenir, trouve un grand sujet de mécompte.

Considérez souvent, ma chère fille, de combien d'artifices le démon s'est servi pour renverser notre monastère; combien de (ieines et de fatigues nous avons essuyées pour le soutenir. Ne nous engageons donc plus dans ses pièces, en lui donnant, par

quelques changements mal concertés, sujet de nous troubler de nouveau : ainsi, ne faites rien sans un mûr examen, et sans prendre de bons conseils. Je ne me fierais cependant pas au prieur des Carmes; il n'entend rien aux atl'aires. Croyez, ma chère fille , que personne ne passionne tant que moi, votre repos, votre satisfaction, et que vous soyez bien logées : n'oubliez donc pas qu'il vous sera plus avantageux que la maison ait une belle vue, que d'être située dans un beau quartier, et qu'il faut tâcher qu'elle ait un grand jardin.

Les religieuses déchaussées de Saint- François, àValladolid, s'imaginèrent faire merveilles de quitter leur ancienne maison pour en acheter une proche de la Coutellerie : elles en sont inconsolables à l'heure qu'il est, réduites comme dans une étroite prison, à ne pouvoir ni se remuer, ni faire le moindre bruit sans être entendues des voisins; ce qui les désole. Par-dessus cela, elles sont fort endettées.

Comme donc je vous aime très-tendrement, et même beaucoup plus que vous ne pouvez penser, je désire avec ardeur, que vous réussissiez dans tout ce que vous entreprenez, surtout dans une chose de cette importance. D'ailleurs, c'est que plus j'aime une personne, moins je puis souffrir ses défauts. Je vois bien que c'est une simplicité à moi, puisqu'en faisant des fautes, on acquiert de l'expérience : mais, comme lorsque les fautes sont considérables, rien n'est capable d'en dédommager, il faut tâcher de les prévenir; or, la meilleure prévoyance est de se défier beaucoup de soi-même.

Je suis désolée, ma chère fille , que vous ayez tant de rentes à payer; rien ne ruine si absolument ni si promptement une maison. Puisque le Père prieur l'approuve, ce doit être un bien pour vous, dont cependant je prie Dieu de vous décharger, car c'est une source d'inquiétudes pour de pauvies religieuses. Si mon frère était dans la situation où je désirerais qu'il fût, et qu'il vous vit dans la nécessité, je suis bien sûre qu'il ne manquerait pas de vous secourir. Comptez que je vous ai fait les compliments de notre Mère et de toutes nos sœurs, car je ne saurais plus écrire. Je suis, ma révérende Mère, avec une affection sans égale, toute à vous,

Thérèse de Jésus.

Le 9 février 1580.

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