‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 189 sur 454 · CHASTETÉ DES PEUPLES DE LA NOUVELLE ATLANTIDE · texte numérisé non relu

CHASTETÉ DES PEUPLES DE LA NOUVELLE ATLANTIDE

Nova Atlantis, vers. med.

Nous rencontrâmes dans l'île où la tempête nous avait jetés, un Juif qui nous parut un homme d'un très-grand sens. Nous le priâmes de nous faire plus particulièrement connaître les mœurs du peuple au milieu duquel nous nous trouvions ; il consentit très-volonliers à nous satisfaire. Dans l'univers entier, nous dit-il , il n'y a point de nation aussi chnste, aussi pure, aussi exempte de toute souillure, que la nation qui habite cette ile ; on pourrait l'appeler à juste titre , la Vierge du Monde. J'ai lu dans un de nos livra européens, qu'un ermite honoré comme un saint parmi vous, ayant désiré voir l'esprit de fornication, cet esprit lui avait subite-

(l) C'est une maxime du duc de la Rorhcloipult la fortune fait paraître nos vertus el nos vîtes ' la lumière fait paraître les objets.

Comme

ment apparu sous la figure d'un Ethiopien , petit, contrefait, hideux ; mais s'il avait'désiré voir l'esprit de chasteté qui règne dans cette nation, et que Dieu eût acquiescé à son désir, ce dernier esprit se serait montré à lui sous la forme d'un chérubin plein de gloire et de beauté : il n'est rien effectivement parmi les hommes d'aussi beau et d'aussi digne d'admiration que les âmes chastes de ce peuple. Aussi n'y voiton ni lieux de débauche, ni maisons infâmes, ni cotirtisanes , ni aucun autre abus dans ce genre ; et ce n'est pas sans étonnement, et même sans une sorte d'horreur, qu'ils apprennent qu'en Europe on tolère de semblables désordres.

Ils disent que le mariage ne remplit plus parmi vous la fin à laquelle il était destiné : car le mariage a été institué, disent-ils, comtne un remède à la concupiscence illicite ; et la concupiscence naturelle est à son tour un ai-guillon qui excite au mariage ; mais les hommes trouvant hors de cet engagement un remède à leur convoitise déréglée, plus agréable el plus commode , ils n'ont presque plus recours au mariage. Voilà pourquoi on voit parmi vous une infinité de gens qui ne se marient point , el qui préfèrent à ce joug honorable un impur et honteux célibat. Parmi ceux qui se déterminent à prendre une épouse, il en est encore un grand nombre qui s'y déterminent trop tard, et lorsque la fleur de leur jeunesse et leur vigueur ont disparu Et qu'estce après tout que le mariage qu'ils contractent? une espèce de négoce dans lequel on ne cherche qu'une alliance avantageuse, une dot considérable , un accroissement d'honneurs. S'il s'y mêle quelque désir d'avoir de la postérité , c'est un désir faible, c'est le désir d'une chose presque indifférente; mais cette constante et fidèle union entre l'homme et la femme, qui est pourtant la première fin de l'institution du mariage, ne leur vient pas seulement en pensée. Ajoutez qu'il est impossible que des hommes qui ont consumé d'une manière aussi avilissante une partie si considérable de leurs forces et de leur vie, fassent' un grand état des enfants qui sont une autre partie de nous-mêmes.

Mais ces excès que les Européens tolèrent, à ce qu'ils disent , seulement par nécessité, cesseront-ils au moins pendant le mariage? point du tout : ces excès persévèrent encore à la honte et pour le déshonneur d'une aussi respectable union que l'union conjugale. La preuve en est que la fréquentation des mauvais lieux et le concubinage n'exposent pas davantage à l'animadversion des lois les hommes mariés, que les célibataires ; mais le penchant naturel à varier les objets de sapassion, et les charmes séducteurs de ces courtisanes pour qui la débauche est devenue un art , rendent le mariage insipide, et le font envisager comme une espèce de joug ou de tribut fâcheux.

Ce peuple n'ignore pas ce que voue avez accoutumé d'alléguer pour votre justification : vous ne tolérez ces désordres, dites-vous, que pour en éviter de plus grands, tels que les adultères, la séduction des filles honnêtes, /«.«

CHRISTIANISME DE BACON

débauches contre nature : mais ils condamnent hautement cette sorte de prudence, et ils ne la jugent pas moins inconséquente que la conduite de Loth,qui pour soustraire ses hôtes aux outrages dont ils étaient menacés, offrait 4e soumettre ses filles à d'autres outraijes non moiits cruels.

Ils vont plus loin encore, et ils soutiennent qu'on ne gagne rien, ou du moins très-peu de chosepur cette tolérance, puisque les mêmes vices et les mêmes désordres n'en régnent pas moins parmi vous. Ils comparent avec raison les passions illicites à une fournaise : bouchez exactement la fournaise, le feu qu'elle renferme est bientôt étouffé : donnez à ce feu la plus petite issue, le voilà qui se rallume et s'élance arec fureur. Quant aux liaisons brutales entre les perso/ines d'un même sexe , ils ne. les conçoivent pas plus que s'ils n'en avaient jamais entendu parler; quoiqu'il n'y ait point dans l'univers d'amitiés plus fidèles et plus inviolables que celles qu'ils contractent entre eux. Enfin, pour tout dire en un mot, il n'est aucun peuple sur la surface de la terre, qui ail la chasteté autant en recommandation que le nôtre : il a même pour principe , que l'homme impudique perd tout respect pour lui-même; or, ajouttnt-ils, le respect pour soi-même est, après Dieu et la religion, le plus puissant frein de tous les vices.

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