‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 232 sur 454 · DE DESGARTES SUR LA RELIGION · texte numérisé non relu

DE DESGARTES SUR LA RELIGION

I — Importance de prouver par la raison l'existence de Dieu et l'immatérialité de l'âme : l'Ecriture sainte nous enseigne que la première est manifestée par la seule lumière naturelle.

J'ai toujours cru que les deux questions de Dieu et de l'âme étaient les principales de celles qui doivent plutôt être démontrées par les raisons de la philosophi.', que par celles de la théologie. Il suffit bien à nous, qui sommes fidèles, de croire parla foi qu'il y a un Dieu, et que l'âme humaine ne meurt point avec le corps ; mais certainement il ne semble pas possible de pouvoir jamais persuader aux infidèles aucune religion, ni presque même aucune vertu morale, si avant tout on ne leur prouve ces deux points par îles raisons naturelles ; et parce que souvent en cette vie il y a de plus grandes récompenses pour les vices que pour les vertus, peu de personnes préféreraient le juste à l'utile, si elles n'étaient retenues, ni par la crainte de. Dieu, ni par l'attente d'une autre vie. Il est bien vrai qu'il faut croire qu'il y a un Dieu, parce que les saintes Ecritures nous l'enseignent; et, d'un autre côté, il faut croire aux saintes Ecritures parce qu'elles viennent de Dieu. La raison en est que, la foi étant un ilon de Dieu, celui qui donne la grâce pour faire croire les autres choses, peut aussi la donner pour nous faire croire qu'il existe : mais on ne saurait pourtant proposer cela aux infidèles, qui pourraient s'imaginer que l'on commettrait en ceci la faute que les logiciens nomment un cercle.

Et dans le vrai, j'ai remarqué que tous les théologiens n'assurent pas seulement que l'existence de Dieu peut se prouver par la raison naturelle; mais ils infèrent aussi de la sainte Ecriture, que sa connaissance est beaucoup plus claire que celle que l'on a de plusieurs choses créées, et qu'en effet il est si facile, que ceux qui ne l'ont point sont coupables; comme il paraît par ces paroles de la Sagesse, chapitre XIII, où elle est liit, que leur ignorance n'est point pardonnable : car si leur esprit a pénétré siavant dans la connaissance des choses du monde, comment est-il possible qu'ils n'en aient point reconnu plus facilement le souverain Seigneur? Et aux Romains, chapitre 1"., il est dit qu'ils sont inexcusables ; et encore au même endroit, par ces paroles, ce qui est connu de Dieu est ma-

nifeste dans eux. Il semble donc que nous soyons avertis que tout ce qui peut se savoir de Dieu peut être prouvé par des raisons qu'il n'est pas besoin de tirer d'ailleurs que de nous-mêmes, et de la simple considération de la nature de notre esprit. Aussi ai-je cru que je n'agirais pas contre le devoir d'un philosophe, si je faisais voir comment, et par quelle voie, nous pouvons, sans sortir de nous-mêmes, connaître Dieu plus facilement et plus certainement que nous ne connaissons les choses du monde.

Et quant à ce qui regarde l'âme, quoique plusieurs aient cru qu'il n'est pas aisé d'en connaître la nature, et que quelques-uns aient même osé dire que des raisons humaines nous persuadaient qu'elle mourait avec le corps, ei qu'il n'y avait quela seule foi qui nous enseignât le contraire, néanmoins, puisque le concile de Lalran, tenu sous Léon X,en la session 8, les condamne, et qu'il ordonne expressément aux philosophes chrétiens de répondre à leurs arguments et d'employer toutes les forcis de leur esprit pour faire connaître la vérité, j'ai osé l'entreprendre dans mes écrits.

De plus, sachant que la principale raison qui fait que plusieurs impies ne veulent pas croire qu'il y a un Dieu, et que l'âme humaine est distincte du corps, c'est, disent-ils, que personne jusqu'ici, n'a pu démontrer ces deux choses; quoique je ne sois point de leur opinion, et qu'au contraire je tienne que la plupart des raisons qui ont été apportées par tant de grands personnages, touchant ces deux questions, sont autant de démonstrations quand elles sont bien entendues, et qu'il soit presque impossible d'en inventer de nouvelles , cependant je crois qu'on ne saurait rien faire de plus utile dans la philosophie, que de rechercher une fois avec soin quelles sont les meilleures, et de les disposer dans un ordre si clair et si exact, qu'il soit constant désormais à tout le monde que ce sont de véritables démonstrations.

Et enfin, sollicité par plusieurs personnes, qui savent que j'ai cultivé uue certaine méthode pour résoudre toutes sortes de difficultés dans les sciences, méihode qui, dans le vrai, n'est pas nouvelle, n'y ayant rien de plus ancien que la vérité, j'ai pensé qu'il était de mon devoir d'en faire l'épreuve sur une matière si importante.

J'ai donc fait mon possible pour renfermer dans mes Méditations toutee que j'ai pu dé-

couvrir par le moyen de cette méthode. Ce n'est pas que j'aie ici rassemblé toutes les diverses raisons qu'on pourrait alléguer pour servirde preuve à un grand sujet; je n'ai jamais cru que cela fût nécessaire, sinon lorsqu'il n'y en a aucune qui soit certaine : j'ai seulement traité les premières et principales d'une lellemaniére, que j'ose bien les proposer pour de très-évidentes et très-certaines démonstrations.

Je dirai de plus qu'elles sont telles, que je ne pense pas qu'il y ait aucune voie par où l'esprit humain puisse jamais en découvrir de meilleures. L'importance du sujet, et la gloire de Dieu à laquelle tout ceci se rapporte , me contraignent de parler ici un peu plus librement de moi que je n'ai coutume de faire.

Cependant, quelque certitude et quelque évidence que je trouve dans mes raisons, je ne puis pas me persuader que tout le monde soit capable de les entendre. Dans la géométrie, il y a beaucoup de propositions d'Archimède, d'Apollonius, de Papus et de plusieurs autres géomètres, qui sont reçues de tout le monde comme très-certaines et trèséwdentes, parce qu'elles ne contiennent rien qui, considéré séparément, ne soit très-facile à connaître, et que partout les choses qui suivent ont une exacte liaison et dépendance avec celles qui les précèdent; cependant, parce qu'elles sont un peu longues, et qu'elles demandent un esprit' tout entier, elles ne sont comprises et entendues que de fort peu de personnes. Il en est de même des raisons que j'emploie; quoiqu'elles égalent, ou même surpassent en certitude et en évidence les démonstrations de géométrie, j'appréhende qu'elles ne puissent pas être assez suffisamment entendues de plusieurs, soit parce qu'elles sont un peu longues et dépendantes les unes des autres, soit principalement parce qu'elles demandent un esprit entièrement libre de tous préjugés, et qui puisse aisément se détacher du commerce des sens.

II. — Conseil de Descartes à l'égard des athées, et soti indignation contre eux.

(Lett. cm, tome n.)

Le moyen le plus court de répondre aux raisons que l'athée, dont on m'a montré le manuscrit, apporte contre la Divinité, et en même temps à toutes celles des autres athées, c'est de trouver une démonstration évidente, qui fasse croire à tout le monde que Dieu est. Pour moi, j'ose bien me vanter d'en avoir trouvé une qui me satisfait entièrement, et qui me fait savoir plus certainement que Dieu est, que je ne sais la vérité d'aucune proposition de géométrie ; mais je ne sais pas si je serais capable de la faire entendre à tout le monde de la même manière dont je l'entends. Le consentement universel de tous les peuples est assez suffisant pour maintenir la Divinité contre les injures des athées, et un yarliculier ne doit jamais entrer en dispute contre eux, s'il n'est très-assuré de les convaincre.

7bîs

J'espère achever quelque jour un traité de métaphysique que j'ai commencé, et don' les principaux points sont de prouver l'exi's?ence de Dieu, et celle de nos âmes lorsqu'elles sont séparées du corps, d'où suit leur immortalité; car j'avoue que j'entre en colère quand je vois qu'il y a dans ce monde des gens assez audacieux et assez impudents pour oser combattre contre Dieu.

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