‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 270 sur 454 · ORIGINE DU MATÉRIALISME · texte numérisé non relu

ORIGINE DU MATÉRIALISME

(T. I, p. 5, Coufessio fidei contra alheistas.)

Le divin Bacon a très-bien dit que la philosophie superficiellement étudiée nous éloignait de Dieu ; mais qu'elle nous y ramenait quand elle était approfondie. Nous l'éprouvons dans ce siècle fécond en savants et en impies. Car, après que les sciences mathématiques eurent été plus cultivées que jamais, et que la chimie et l'anatomie nous eurent aidés à pénétrer jusque dans l'intérieur des corps, il sembla d'abord qu'on pouvait, par leur figure et leur mouvement, rendre une raison mécanique de la plupart des effets, pour l'explication desquels les anciens recouraient à Dieu seul, ou à je ne sais quelles formes incorporelles ; alors quelques hommes d'esprit essayèrent s'ils ne pourraient pas, sans admettre la supposition d'un Dieu, et sans le faire intervenir dans leurs raisonnements, sauver et expliquer les phénomènes de la nature, c'est-à-

à seize mille écus, cl ne parle pas de l'accident de

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dire ..ont ce que nous apercevons dans les corps. Cette tentative leur ayant paru réussir jusqu'à un certain point, ils avancèrent aussitôt avec autant de précipitation que de confiance (parce que sans doute ils n'étaient point remontés jusqu'aux fondements et aux principes), que la raison naturelle ne leur fournissait aucune preuve de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme, mais qu'il fallait croire l'une et l'autre sur la relation des historiens, ou sur les ordres des princes. Tel a été le sentiment de Hobbes, auteur très-subtil , et qui, par d'excellentes productions, mériterait qu'on passât ici son nom sous silence, s'il n'était pas nécessaire de prévenir contre l'abus qu'on pourrait faire de son autorité : et plût à Dieu que d'autres, allant encore plus loin, et mettant en doute jusqu'à l'autorité des Ecritures et la foi des histoires, n'eussent pas ouvertement tenté de précipiter l'univers dans l'athéisme.

J'avoue que j'ai toujours vu avec indignation qu'on abuse des lumières de l'esprit humain pour l'aveugler lui-môme; et je me suis appliqué à la recherche des vrais principes, avec d'autant plus d'ardeur, que je souffrais plus impatiemment que des novaleurs entreprissent par leur subtilité de rue priver du plus grand bien de cette vie, c'est-à-dire de la certitude que mon âme survivra éternellement à mon corps, et de l'espérance qu'un Dieu infiniment bon couronnera enfin la vertu et l'innocence.

EXISTENCE D'iNE PREMIERE CAUSE IMMATE- RIELLE.

(T. I, p. 6, Confessio fidei contra atheistas.)

Mettant à part tout préjugé , et sans me prévaloir de l'autorité de 1 Ecriture et de l'histoire, je vais pénétrer en esprit dans les corps, et tenter si l'on ne peut pas rendre raison des phénomènes qu'ils offrent à nos sens, sans avoir recours à la supposition d'une cause immatérielle.

Je commence par convenir avec les philosophes modernes, qui ont renouvelé la philosophie de Démocrite et d'Epicure, et que Boile appelle assez bien les philosophes corpusculaires, tels que sont Galilée, Bacon, Gassendi, Descartes, Hobbes, Digbi ; je conviens, dis-je, svec eux, que quand il s'agit de rendre raison des phénomènes des corps, on ne doit pas recourir à Dieu, à une qualité ou forme incorporelle, ou à une chose quelconque, sans une véritable nécessité;

Nec Deus intersit, nisi dignus viudice nodus lucideril.

mais qu'on doit, autant qu'on le peut, les déduire tous de la nature du corps et de ses premières qualités, la grandeur, la figure et le mouvement.

Mais quoi 1 si je démontre qu'on ne peut trouver dans la nature du corps l'origine de ces premières qualités elles-mêmes, alors nos naturalistes seront forcés d'avouer, à ce que j'espère, que les corps ne se suffisent point

à eux-mêmes, et qu'ils ne peuvent exister, à moins qu'un principe immatériel ne détermine leur existence. Or c'est ce que je vais démontrer clairement et directement.

N'est-il pas évident que si ces qualités ne peuvent être déduites de la nature du corps, elles ne peuvent exister dans les corps abandonnés à eux-mêmes, puisque la raison de toute modification et de toute manière d'être dans une chose, doit êlre déduite, ou de cette chose elle-même, ou d'un principe qui lui soit extrinsèque. Or on définit le corps, ce qui existe dans l'espace : tous les hommes effectivement appellent ce qui est renfermé dans un certain espace, un corps , et il n'y a point de corps qui ne soit contenu dans" un certain espace. Cette définition est composée de deux termes, l'espace et l'existence.

Du terme d'espace résulte dans le corps la grandeur et la figure : car un corps a précisément la même grandeur et la même figure que l'espace qu'il remplit. Je demande maintenant pourquoi le corps occupe un tel espace et est d'une dimensionplulôt que d'une autre? Pourquoi, par exemple, il a trois pieds au lieu de deux, pourquoi il est carré au lieu d'être rond? On ne peut en rendre aucune raison tirée de la nature du corps ; car la même matière est d'elle-même indifférente à toutes sortes de figures, et n'est pas plus déterminée à la figure carrée qu'à la figure ronde. On ne peut donc répondre que de l'une de ces deux manières, si l'on ne veut pas recourir à un principe incorporel, ou que le corps en question a été carré de toute éternité, ou qu'il est devenu carré par le choc d'un autre corps. Si vous dites qu'il est carré de toute éternité, par là même vous ne donnez point la raison qu'on demande : car pourquoi n'aurait-il pas pu être rond de toute éternité? L'éternité ne peut être en effet conçue comme principe d'aucune chose. Si vous dites qu'il est devenu carré par la rencontre d'un autre corps, je demande pourquoi, avant cette rencontre, il avait une telle ou telle figure; et si, pour m'en rendre raison, vous supposez encore la rencontre d'un autre corps, et ainsi de suite à l'infini, chacune de vos réponses amènera une question nouvelle, et il y aura toujours lieu de demander la raison de la raison, et ainsi vous n'aurez jamais donné de raison suffisante. Il sera donc démontré que si on ne consulte que la matière des corps, on ne rendra jamais raison pourquoi ils ont telle grandeur et telle ligure.

Nous avons dit que la définition du corps avait deux parties, l'espace et l'existence dans l'espace : que de la première il résultait que le corps avait nécessairement une certaine grandeur et une figure, quoique encore indéterminée ; mais c'est à l'existence dans cet espace que se rapporte le mouvement, puisque, dès que le corps commence à exister dans un espace différent de celui qu'il occupait auparavant, il est censé en mouvement. Cependant, si l'on considère la chose plus attentivement, on verra que la

mobilité suit bien de la nature du corps, niais non pas le mouvement même. Car, par cela seul qu'un corps est dans un tel espace, il peut être aussi dans un autre espace égal et semblable au premier, c'est-à-dire qu'il peut être mû; puisque pouvoir être dans un autre espace) c'est pouvoir changer d'espace, et pouvoir changer d'espace, c'est pouvoir être mû, puisque le mouvement n'est qu'un changement d'espace.

Mais le mouvement actuel ne résulte point de l'existence du corps dans l'espace: au contraire, il en résulte le repos ou la persévérance dans le même espace, si l'on conçoit le corps abandonné à lui seul.... Il est donc bien démontré qu'aucun mouvement, aucune figure et aucune grandeur déterminées ne peuvent exister dans les corps abandonnés à eux-mêmes....

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