ACTE II, SGÈNE III
ELECTRE
Ne puis-je regretter mon père impunément?
CLTTEMNESTRE.
Votre père! et vous seule étiez-vous sa famille? Ne reconnaissait-il qu'Electre pour sa fille? Il fîit dénaturé ; j'ai prévenu les Dieux ; Et maudit soit le jour, à jamais odieux, Où je connus l'hymen , où sa chaîne abhorrée Aux filles de Tindare unit les fils d'Atrée! L'affront de Ménélas n'a pesé que sur moi : A la Grèce , à l'Asie , Hélène a fait la loi ;
Hélène reconquise, à Sparte révérée.
De son époux trahi règne encore adorée.
Si mon front a ployé sous un joug oppresseur,
Mère, j'ai dû venger ma fille et votre sœur:
L'Aulide dès long-temps m'avait justifiée;
La triste Iphigénie y fîit sacrifiée;
Son sang fut répandu par la main de Calchas
Pour acheter les vents et dix ans de combats.
Votre père ordonna ce meurtre sacrilège.
Avait-il des forfaits le sanglant privilège?
Doux noms, liens sacrés, vous disparûtes tous;
En cessant d'être père, il cessa d'être époux;
Il fut mon devancier dans le chemin du crime ;
Et c'est lui qui m'apprit à choisir la victime.
ELECTRE
O pudeur! on sait trop qu'un roi victorieux Sous le glaive adultère expira dans ces lieux ;
46i ELECTRE.
On sait trop qu'une épouse... et vous en faites gloire! Quand mon père n'est plus, vous frappez sa mémoire! Vous appelez forfait l'excès de son malheur ! C'est vous qui l'accusez du meurtre de ma soenr! Vous! La vengeance impie, un orgueil ^lomiciile , N'ont point versé le sang qui fuma dans rAulide, Mais les cris de vingt rois, mais le camp rérdlé. Mais la voix de Calchas et du Ciel irrité. Si mon père d'un crime avait été capable. Épouse, étiez-vous juge et bourreau du coupable? Les Dieux, se réservant le soin de se venger. Vous chargeaient de le plaindre et non de l'égorger? Oseriez-vous enfin vous offrir pour modèle? Ne redoutez-vous pas qu'à vos leçotas fidèle , Et des mêmes raisons colorant sa fureur. Des cendres de mon père il ne sorte un vengeur?
CLTTEMWESTRE.
Vous l'appelez du moins : votre désir funeste Ne suit, n'entend, ne voit, ne respire qu'Oreste.
ELECTRE
Oreste! il est errant, sans trône, sans pays; Oreste! il est mon frère; il était votre fils.
CLTTEHNESTRE.
Ai-je encor le plaisir et le droit d'être mère ?
ELECTRE
Un mot vous a rendu ce sacré caractère : Vous cachez avec peine un impuissant regret
y ACTE II, SCENE III. 463
|. GLYTEHN ESTRE.
^ Oui, VOUS me l'arrachez cet horrible secret;
Mon forfait me poursuit: sensible et criminelle, La nature punit mon outrage envers elle. Faut-il vous dévoiler tous les tourmens d'un coeur Qui se débat en vain sous le remords vainqueur? Vous pleurez sans efiroi , mais il est d'autres Islrmes, Un songe, hier encore, augmenta mes alarmes: C'était dans ces momens oîi la naissante nuit Remplace un jour douteux qui baisse et qui s'enfuit; Quand le premier sommeil sur la terre en silence Vient effrayer le crime et calmer l'innocence, Il me semblait dlo parcourir les forêts, lieu sombre, lieu terrible, où parmi les cyprès Agamemnon repose au fond d'un mausolée : J'y vois son ombre errante et d'un crêpe voilée, Mais la couronne en tête, et dominant encor. Sur le tombeau royal planter un sceptre d'or; Ty vois Egisthe... hélas! j'ai dû le reconnaître. Toucher, saisir le sceptre, et soudain disparaître. Quand mes cris l'appelaient , o prodige nouveau ! A la place du sceptre un naissant arbrisseau Sortit avec effort du milieu des ruines; Des flots de sang humain fumaient dans ses racines : Étendant tout-à-coup ses rameaux attérés. Ce faible rejeton, grandissant par degrés, Bi^atôt roi des forêts, levant sa tête altière. D'un ombrage imposant couvrit Mycène entière;
464 ELECTRE
Et, sous ce vaste abri, le peuple de ces lieux, L'encensoir à la main, remerciait les dieuju
]£L£CTRE
Ah! ma mère, écoutez leur volonté suprême: Ce naissant arbrisseau , c'est Oreste lui-même. Accordez un appui, maintenant précieux, A ses jeunes rameaux qui toucheront les cieux. Celui d'Oreste un jour pourra vous être utile Contre Égisthe et le crime: il sera votre asile.
CLYTEMNESTRE
Vous insultez, Electre, à mes sens interdits. Que me proposez-vous!
ELECTRE
De rappeler un fils.
D'être encore une mère et d'oser le paraître; De ployer sous les Dieux , de les fléchir peut-être. Ayez pitié d'Oreste , et ne le craignez pas : Vous savez quel péril environne ses pas ; Hélénus le poursuit; Mycène le réclame:
Si le poids de la haine a fatigué votre ame. Oh! combien pour un fils errant, persécuté, II est dur de haïr le sein qui Ta porté ! Mon frère n'aura pas cet horrible courage. Moi-même, sous vos yeux subissant l'esclavage. J'étoufferai ces cris, ces transports douloureux Qu'un excès d'injustice arrache au malheureux : Vous n'entendrez de moi que le doux nom de mère. Si vous aimez encor, si vous sauvez mon frère.