‹ Œuvres completes de M.J. Chenier (volume 3)Chapitre 116 sur 178 · LA LETTRE DE CACHET · texte numérisé non relu

LA LETTRE DE CACHET

Ll AN s les beaux jours de Louis quatorzième, Un jeune objet, qu'eût aimé l'Amour même, Grâce à l'hymen, partageait le destin D'un Franc-Comtois, comte de Valespin.

I. Une anecdote très -remarquable, thrëe des mémoires du conseiller Lainet sur la gaerre civile , et rapportée par Voltaire dans son Siècle de Louis XÎF, a foami à Chénier rid<$e de ce joli conte.

« Une dame de qualité , de Franche Comte, se trouvant à Paris, « grosse de huit mois, en 1664* son mari, ahsent depuis un an , « arrive. £lle craint qu'il ne la tue : elle s'adresse à Lainet , sans « le connaître. Celui-ci consulte l'ambassadeur d'Espagne; tous • deux imaginent de faire enfermer le mari, par lettre de cachet, « à la Bastille, jusqu'à ce que la femme soit releva de' couche. « Us s'adressent à la reine. Le roi, eo riant, £ut et signe la lettre « de cachet lui-même; il sauve la vie de la femme et de l'enfaot; « ensuite il demande pardon au mari , et lui fait un prient. • Voyez le Dictionnaire du Siècle de Louis XlVy article Lainet.

{Note de l'éditeur,)

3io LA LETTRE DE CACHST.

L'époux, major au service d'Espagne,

Laisse à Paris sa gentille compagne

Dix mois entiers : un oisif de là cour

Le remplaça. Quand au son du tambour

l^ }K>a m^jpr, zélé pour je ç^rvicç,

A Besançon commandait l'exercice,

Sans bruit aucun la b#l}^ ^u sein des nuits

Cueillait des fleurs qui promettaient des fruits.

Rien n'était su : trois semaines encore ,

Et, déjà mûrs, ces fruits allaient éclore.

Chez elle un jour elle rentrait le soir :

Quel contre-tems! et que le trait est noir!

De Besançon certaine lettre arrive;

Et son époux par la tendre missive

Lui fait savoir qui! presse son retour:

Le lendemain , vers le déclin du jour ,

U revorra sa femmfi tant aiiiiée !

D*un tel espoir la belle peu charmée

Lit et relit, se couche, et ne dort pas.

Que faire ? Il feut se tii^r d'un tçl pas^

Mais le peutnon? Comment? Quel parti prendre?

De grand matin, ne sachant qu'entreprendre.

Elle est debout : dç mod(5stes apprêts

$^j^ U» couvrir relèvent «e^ £^tt/:mts.

£n oégligé, mais avec élégance,

Elle va voir, pour cas de conscience,

Un ami sûr, un profond magistrat:

Monsieur Lainet, le conseiller detat.

CONTE. 3ii

ËUe dit tout d'un air de prud'homie, S'intéressant pour une tendre amie Qu'elle excusait , sans Tapprouver pourtant ; Mais la plus sage en aurait Eût autant. Le mari loin! puis la jeune imprudente A dix-huit ans , et le mari quarante!

Elle parlait en baissant ses beaux yenx, Et parlait bien : Lainet l'entendit mieux. Pour le beau sexe il était honnête homtne. Lisait Cujas et parcourait Brantôme y Savait le droit sans ignorer l'amour, Et connaissait les usages de cour.

Un peu malin, maïs avec politdsse.

Si bien il fait que l'aimable comtesse Voit, reconnaît, révère la douceur D'un indulgent et discret oonfesseur ; A son langage aisémènl: se fiBiçoane, Et, retionçaat à la tierce peraonne, a Oui, lui dit>*eUe, oui^ j'Approuve bien fort « Celui qui dit; Absens, vous évtt tort « Mais pas toujours : n'en déplaise à l'adage, « Mari présent peut l'avoir davantage. ^ « Le bien est mal , s'il vient hors de saiscm. « Mon cher époitx eilt«»dni«t-Ji nûsoii? « Que dira-t-il quand je vais être mère r( De cet en&nt dont il n'eat pas le père? i< Bien pourrait-on le lui donner gratis, c( En invoquant la loi Pafet est is;

3ia LA LETTRE DE CACHET.

Mais Yalespin n'y verrait qu'une insuhe: Un militaire est peu jurisconsulte.

Dès œ soir même il arrive en ces lieux: Voyez, pensez 9 réglez tout pour le mieux. — Penser, Madame! A\ c'est une vétille.

Répond Lainet; nous avons la Bastille : Le cher époux peut y oouclier œ soir; Les lits sont bons. S'il demande à vous voir. On lui dira que, pour certaine cause, A son désir l'ordre du roi s'oppose.

Cet ordre-là peut se lever un jour ; Délivrez-vous : chacun aura son tour. »

Elle rougit, fit un peu l'éplorée,

Sount bientôt, et partit rassurée;.

Or, en ce tems, le pays franc-comtois Des Espagnols reconnaissait les lois.

Il s'agissait d'un cas diplomatique.

Lainet le vit, et du roi catholique Alla trouver le grave ambassadeur.

Qui, rassemblant toute sa profondeur.

Crut que la paix dite des Pyrénées N'avait en rien interdit ces menées.

Considérant l'urgence du traité, Il se rendit près de Sa Majesté.

Ije jeune roi balança sur raffaire ; Il consulta madame Anne sa mère, .

Et Mazarin. I^ Sc^ipin cardinal

CONÏE. 3i3

Dit oui, trouva le tour original ,

Le moyen bon, la comtesse jolie,

Et prononça le juron dltalie.

Anne, d'un air noblement compassé.

Ne dit pas non ; mais « Qui l'aurait pensé?

« Moi qui croyais à la vertu des femmes!

(( Allons, mon fils, sauvez l'honneur des dames.»

Le roi, docile à ce prudent décret.

Signe, en riant, la lettre de cachet.

Elle est partie: un exempt, drôle habile, Attend son homme aux portes de la ville» Le jour baissait : des nuages dorés Couvraient déjà les cieux moins éclairés^ L'époux, ravi d'achever son voyage.

Avait passé l'hérétique rivage Où Claude un jour, se laissant convertir, Fut confesseur pour n'être point martyr. Le postillon touchait à la barrière :

De la voiture on ouvrç la portière:

C'était l'exempt ; des mains de ce brutal L'époux reçoit le billet doux royal.

A la Bastille, où sa chambre était prête, Il est conduit en ce dur tête à tête. Fort étonné que le roi très chrétien Lui fît l'honneur de le loger pour rien.

I^ commandant vient lui rendre visite.

3i4 LA LETTRE DE CACHUtT.

a Monsieur, dit-il, je vous en félicite; tf De ce logis vous serez enchanté :

ce Nul château fort ne l'égale en beauté. « Feu Charles cinq, si bien nommé le Sage y « Orna Paris de ce superbe ouvrage.

« Fossés pnrfbnds; huit tours d'une hauteur! « Et dont les murs ont dix pieds d'épaisseur, c — L'endroit est beau; mais ne puis-je connaître « Pourquoi j'y suis? — C'est le secret du maître, tf Ou d'un ministre ; ainsi nul embarras, tf — ^Bfa finnme au moins pourra venir... — Non pas : tf On le défend. C'est fiUrheux; mais du reste « Vous serez bien , très-bien : je vous proteste « Qu'en ce beau lieu chacun vit satisfait. « Point d'étiquette: on est libre; on s'y plaît. « On peut penser; on ae peut pas écrire; « En récompense, on lit quand on sait lire, tf J'ai les sermons du bon père Maillard, « Un gros recueil des airs du Savoyard, « Tous les scmnets du sieur de Benserade , tf Ses rondeaux même, aussi sa mascarade, tf De voir Paris vous étiez curieux :

(« Sur le donjon vous le verrez bien mieux. tf C'est un air piu*! un si beau point de vue! « Oh ! la campagne est là d'une étendue , « Et toute en fleurs: car voici le printems. «.Amusez- vous; donuez-vous du bon teins. » Ayant fourni ces grands traits d éloquence,

CONTE. 3i5

Le commandant tira «a révérence.

Il sort : le bruit des verrous efïrayans Dans les cachots se prolonge long-tems.

Tel gronde au loin de caverne en caverne L'horrible cri du clairon de rAveme, LDFsque Satan veut contre les élus Armer en vain ses bataillons cornus.

Anéanti dans sa douleur profonde, Loin d'une épouse, hélas! et loin du monde, Le Frano-Comtois trois jours se morfondit , Se paria seul, et seul se répondit.

Pleura, crut voir les larmes de sa femme, La consola y répondit pour la dame, • Le jour d'après grimpa sur le donjon , Le jour d'après voulut lire un aermoa , Dormit un pea, s'ennuya davantage, Jura long-tems, puis s'arma de courage.

Tandis qu'il traîne en ces divers ennuis Des jours sans fin, d'interminables niûts. Secrètement sa fidèle compagne Avec décence accouche à la campagne D'un bel enfant , regretté par ramom*.

Qui le vit naître et mourir en un jour. Envers Lucine une fois qu'elle est quitte, A son époux elle songe au plus vite:

Car c'est l'usage; et femmes de Parts Savent tromper, mais servir leurs maris.

3i6 lA LEITRE DE CACHET.

Près (le deux mois l'excédé solitaire Avait gémi dans sa cellule austère.

Le commandant vient lui dire un beau soir, La larme à Tœil , et comme au désespoir : <c Monsieur le Comte, on en veut placer d'autres; « J'aurais voulu vous voir long-tems des nôtres ; / a Je l'espérais; mais voilà qu'aujourd'hui <c Le roi renonce à vous loger chez lui. « Accusez-en le crédit de madame :

« Elle a tant fait ! tant remué ! — Ma femme? « Qu'elle est aimable! et que je suis content ! » Il dit, s'élance, et décampe à l'instant. Un char doré, qui l'attend à la porte Dans un hôtel aussitôt le transporte; Il monte, il trouve un souper préparé, Et tout un cercle élégamment paré.

Ce ne sont plus les ténébreux abîmes Oh le caprice a caché ses victimes:

Le vieux donjon , les sourcilleuses tours ; Mais son épouse en ses plus beaux atours, Sa jeune épouse, et vingt femmes charmantes. Vingt courtisans aux formes prévenantes.

Amis! pas trop; mais parlant d'amitié; Monsieur Lainet n'était pas oublié. Ainsi l'on voit sur la scène magique Oîi l'on conspire, où l'on aime, en musique. Une cité remplacer des déserts, Et tout l'Olympe au sortir des enfers.

CONTE. 3i7

L'époux fut gai , gais furent les convives, Le souper fin, les caresses très- vives; Pope l'anglais aurait dit : Tout est bien. Lainet conta que le roi très-chrétien Était prudent, équitable et sensible; Mais que le pape était seul infaillible; Que le monarque avait été surpris Par ses agens; que Ton s'était mépris; Qu'il se faisait chaque jour des mécomptes; Que dans le monde il existait dçux comtes : L'un Franc-Comtois, et l'autre Limousin, Tous deux portant le nom de Valespin; Que cette fois Besançon, par mégarde, Avait payé pour Brive-la-Gailiarde.

Il parlait d'or ; et le bon Franc-Comtois , Fêté, choyé, sablant le vin d'Arbois, Crut fermement ce qu'il entendait dire, En rit beaucoup , mais fit beaucoup plus rire. Ce qui vaut mieux : pour dédommagement. Du roi d'Espagne il eut un régiment; A la Comtesse il dut ce bon office.

Dans le grand siècle on aimait la justice.

11 fut cocu, prisonnier et content.

Du cocuage il n'apprit rien pourtant;

Car son épouse était femme discrète.

I^ng-tems après, l'aventure secrète

Fit quelque bruit dans l'une et l'autre cour:

3i8 LA LETTRE DE CACHET.

Paris la sut; la Province eut son tour. On loua fort y comme avisés et sages, Le roi, sa mare, et tous les personnages; Et, pour former les filles de Saint^Cyr, L'abbe Choisj promit qu'à son lobir Il en ferait narration piquante.

Sous le beau nom ètHiâtoire édifiante.

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