CHAPITRE XXVII
L'imitation tragique l'emporte sur rimitation épique.
On demandera peut-être quelle est l'imitation la plus belle , l'épique ou la tragique : si la moins chargée est la meilleure , si elle exige uu public plus choisi , celle qui est imitative en tout est évidemment la plus chargée. En effet, comme si l'on était insensible sans tant de fracas, elle s'agite de mille manières , semblable à ces ridicules joueurs de flûtes qui tournent pour imiter l'action du disque , et tirent le coryphée en exécutant
IsiScj-lla. On fait à la tragédie le reproche que les anciens comédiens font à leurs successeurs. Callipide % prodigue de gestes, était appelé le singe par Myniscus , qui ne traitait pas mieux Pindare. Or, ce que les nouveaux comédiens sont aux anciens, la tragédie Test à Tépopée : celle-ci, dit -on, est faite pour des hommes éclairés, qui n'ont pas besoin de gestes ; celle-là , pour des spectateurs ignorans. Elle est la plus chargée : elle est par conséquent la moins belle. Premièrement, on impute à la tragédie ce qui regarde l'art du comédien; le défaut de gesticuler peut appartenir au rapsode, témoin Sosistrate; et même au chanteur, témoin Mnasithéed'Oponte. Ensuite, il ne faut pas blâmer tout dans le geste, non plus que dans la danse, mais seulement ce qui est indécent. I^e reproche fait jadis à Callipide, à quelques autres aujourd'hui, c'est d'imiter les courtisanes. Ajoutez que, sans le mouvement théâtral, la tragédie produit son effet comme l'épopée. Elle paraît ce qu'elle est à la simple lecture. Si donc elle l'emporte
I. Callipide était le Dom d'un acteur tragique qui faisait beaucoup de mouvemens sur la scène sans changer de place. On sait que ce surnom fut donné par plaisanterie à Tibère , parce que tous les ans il faisait des préparatifs pour son voyage dans les pays circonvoisins , et que rarement il se décidait à partir. Foyez la vie de Tibère par Suétone. (Note de l'Éditeur,)
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pour toot le resté , il n'est pie uécésftàik^ d'y jotodre ces accessoires. Observée qoe hi tragédie a toutes les parties de l'épopée, et qQ'eHe pourrait même adopter son vers; qu'elle a de plu^, et non pas en petite portion , l'appareil et la musique : deux choses qtii procurent un extrême piaisir; qu'en -outre ;elle a un grand édal , soit dans les reconnaissances , soit dans le reste de l'action ; qu'enfin elle arrive au terme de son imitation, en parcou* rant moins d'étendue. Or^ ce qui esl resserré eharme davantage que ce qui est répandu dans un espace de temps, comme û, par exemple, on délayait YiJEdijpe de Sophocle en autant de vers que VlUaiHe. Ce n'est pas tout : l'imitation épique a moins d'unité. \jà preuve en est qu'une seule épopée produirait plilsieurs tragédies. Le poète épique se bome-t*il à une action ? elle est maigre, si elle est racontée brièvetnenl ; délayée, s'il proidigue les vers. Embrasse-t-ilplusieinrsévéïiemens? l'unité cesse. C'est ce qui arrive dans \lUade et dans \ Odyssée y quoique la composition en soit excellente, et que chacun de ces poèmes imite, autant qu'il est possible, une seule action. Si donc la tragédie diffère de l'épopée en tous ces pcnnts , comme, dans le propre de son art, l'une et l'autre en effet ne doivent pas procurer toute es|>èce de plaisir, mais seulement celle que nous avons déve-
D'ARISTOTE. 5&i
loppée ; par une conséquence évidente , la tragédie, atteignant mieux son but, est supérieure à l'épopée. J'ai terminé ce que j'avais à dire concernant ces deux poèmes en général, leurs formes, leurs parties, le nombre, les différences, les causes des beautés et défauts , les critiques et les réponses.