‹ Œuvres completes de M.J. Chenier (volume 3)Chapitre 97 sur 178 · I. Chénîer habitait alors à Pasav · texte numérisé non relu

I. Chénîer habitait alors à Pasav

aia L'ART DU THÉÂTRE.

Finisse au jour, au lieu, qui l'a: vu commencer. Soigneux de nos plaisirs, amans de JMblpoœène, Du sattf de vos héros ne souillez point la scène; Éveillez la pitié, quelquefois la terreur; Mais aux crayons anglais abandonnez l'horreur; £t, sans nous cévolter, nourrissant nos alarmes. Dans nos jeux attendris ne séchee point les larmes. Sur ses propres enfuis l'amante de Jason De son perfide. ^x>ux vengeant la trahison; D'.une main forcenée aux mânes de son père Jje fils d'Agamemnon sacrifiant sa mère; Œdipe, épouvanté de ses a£freux destins. De ce jour qu'il souîUaît exilé par ses mains: Ces spectacles hideux , supportés dans la Grèce, A bon droit choqueraient notre délicatesse.

Aussi bien que sa sœur, il n'en faut point douter, Thalie a des objets qu'elle doit éviter. Contrarié, joué, consumé de fiiiblesse.

Accablé sous les maux qu'enfante la vieillesse. Que Géronte , un moment cédant à leur effort , Tombe en un lourd sommeil qui ressemble à la mort; Ou bien que, l'œil ardent, deux vieilles décoiffées. D'une fureur grotesque au combat échauffées , A de fréquens assauts mêlant leur aigre voix, D'injures et dé coups se chargent à la fois; Si devant des Français votre muse agréable NVmpnmtait d'un récit le secours favorable,

CHANT PREMIER. -ixi

Avec un long dégoût sachez que tous les yeux Repousseraient bientôt ces objets odieux*

Chez les Grecs inventeurs la Poésie épique Précéda de Thespis le tombereau tragique, Spectacle encor naissant d^un peuple ingénieux ; Mais, lorsque des héros le bras victorieux Dans les murs de Pallas eut accru l'opulence, Un théâtre épuré, grand, somptueux, immense, Remplaça de Thespis les tréteaux vagabonds. Athènes sur ses bords, désormais si féconds, Vit fleurir trois rivaux , nés du souffle dHomère, Comme lui chers aux Dieux, et maîtres du vulgaire. Siècles! prosternez-vous; Peuples! donnez des pleurs; Hommes! partout de l'homme entendez les douleurs; Partout la voix du ciel, la puissante nature, Ijà haine des forfaits, la vertu belle et pure. Partout l'amitié mainte, et ces devoirs plus saints

De respecter les dieux et surtout d'être humains! Républicains heureux! tout leur offrait la gloire: Tandis que leurs drapeaux couraient à la victoire , Le maître de Platon, du beau vraiment épris, Faisait dans la dispute enfanter les esprits ' ;

I. SaDs doute Chënier fait ici allusion à cet esprit, à ce génie particulier, que Socrate prëtendait lui servir de guide, et lui obéir constamment lorsqu'il le oontultail.

a24 L'ART DU THÉÂTRE.

Eschyle, en vers pompeux rappelant Salamine, Étalait du grand roi l'orgueilleuse ruine ; Poètes enchanteurs, et Sages, et Guerriers: Tous les fronts à l'envi s'ombrageaient de lauriers.

Cependant quand le tems, roi des choses humaines,

De sa grandeur première eut fait tomber Athènes,

Les fils de Romulus, ennemis des beaux-arts.

Dédaignaient Apollon sous les tentes de Mars.

Des intérêts publics l'active turbulence

Au forum, au sénat, fit tonner l'éloquence;

Et de la Grèce enfin l'exemple généreux

De leurs vers cadencés forma le pied nombreux.

Mais de cet art divin les fruits long-tems précoces

N'atteignaient point ces cœurs sublimement féroces:

Ah! la lyre. est muette en des joiu*s odieux!

Eh! comment pouviez- vous , nobles amis des Dieux,

Au milieu des combats et des paix sanguinaires.

Élever jusqu'au ciel vos palmes ordinaires?

Leurs fronts majestueux se courbaient ébranlés.

L'adroit, l'heureux Octave, en ces murs désolés,

Faisant taire à jamais les tempêtes publiques ,

Appela d'Hélicon les vierges pacifiques;

Et la Grèce, égalée en ses nobles travaux.

D'un œil respectueux contempla ses rivaux.

Les uns faisaient couler les pleurs de l'élégie;

Les autres sans aigreur faisaient rire Thalie ;

Ije vieillard de Théos et le Chantre thébain

CHANT PREMIER. aaS

Unis, virent contre eux lutter un seul Romaiq : Un seul fit admirer les sons de la musette Et le chant didactique et l'altière trompette. Mais, dût-on m'opposer Ovide et Yarius, Dont les essais vantés ne nous sont point connue ^ Aucun n'a fait revivre en ses veilles brûlantes Des tragiques héros les familles sanglantes. L'Attique en ce grand art brillait sans héritiers; Melpomène en frémit; et, vingt siècles entiers, Fermant aux nations son temple et son oreille. Dans un sommeil oisif elle attendit Corneille.

Respectez la pudeur, observez la décence. Regnard a peu connu cette grande science : Llionnéte homme chez lui souvent parle en Crispin; La pupille d'Albert agit même en catin. Recherchez ses bons mots, son comique, ses grâces; Mais sachez tout à coup abandonner ses traces. Lorsque, bravant des mœurs le criant désaveu, Il peint à nos regards cet impudent neveu Qui, d'un valet matois servant l'effronterie. Et complice enchaîné de sa friponnerie , Voit largement s'inscrire au testament volé Le faux oncle, de biens par soi-même comblé. Bientôt, du vrai Géronte abusant la vieillesse,

OBuvTM posthume». II. ^ ^

ua6 L'ART DU THÉÂTRE.

Ils jouiront tous àfsax de leur scélératesse.

Évitez ce$ écarts, ô vous dont les pinceaux Brûlent de s'illustrer en d'utiles tableaux. Que la. yertu^ jamais ea proie à la risée, Par le vice applaudi ne se trouve écrasée; Qu'il soit toujours dépeint d'inflexibles couleurs; C'est alors que la scène est l'école des mœurs. Celui qui dessina Constance et Mélanide ' Par là.^ut mériter une gloire solide:

D'une pure doctrine en tous lieux revêtu, Son vers, un peu traînant, fait chérir la vertu; Trop heureux si sa muse eût prisé davantage Le sel toujours nouveau d'un riant badinage; Mais, au lieu d'un aimable et sage observateur. Je ne vois trop souvent qu'un froid prédicateur. Fuyez son éloquence empesée et maussade; 11 faut plaire, égayer : alors on persuade. Auteurs , n'allez jamais vous modeler sur lui : Jje pire des défauts- sera toujours l'ennuî.

Voulez- vous parvenir à ce grand art de plaire? Relisez nuit et jour, étudiez Molière; Lui seul réunit tout : la naïve gaîté , I^s grâces, l'énergie et la fécondité.

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