‹ Œuvres completes de M.J. ChenierChapitre 11 sur 98 · SUR LES DANGERS DE LA PATRIE · texte numérisé non relu

SUR LES DANGERS DE LA PATRIE

28 firucddor an V. ( 14 septembre 1797.)

Plusieurs époques mémorables prouvent assez que les Républicains savent vaincre dans Tintérieur comme aux armées; malheureusement, il n'est pas autant démontré qu'ils sachent user de la victoire. Les projets des royalistes ont été déconcertés de nouveau dans la journée du i8 fructidor. La République se trouve actuellement placée entre deux écueils : l'anarchie révolutionnaire, et, en sens contraire, la crainte exagérée d'un prétendu système anarchique. L'urgence des circonstances commande aux amis de la liberté de présenter sans délai sur cet important objet le tribut de leurs réflexions. Notre situation, florissante aujourd'hui , deviendrait promptement critique, si des souvenirs douloureux, des passions aigries, des haines personnelles, des frayeurs inconsidérées , nous empêchaient de mettre à profit pour l'avenir les leçons sanglantes que le passé nous a données tant de fois.

Quant à l'anarchie révolutionnaire , je n'hésite point à le dire : je crois cet écueil facile à éviter, ou plutôt je le crois évité. Si l'anarchie avait dû relever son front hideux, c'eût été dans la journée même qui vit la chute des conspirateurs royaux; mais, dans cette journée célèbre, les Républicains furent grands de leur expérience. Directeurs, législateurs, généraux , soldats , citoyens : tous rejetèrent loin d'eux l'idée d'une nouvelle révolution. Aucune goutte de sang humain n'a souillé cette époque illustre et destinée à de grands résultats. On a frappé avec sagesse; on a puni avec mesure. Nulle clameur féroce ne s'est fait entendre; nulle vengeance particulière ne s'est assouvie. La raison en est facile à concevoir: durant la longue suite des crises révolutionnaires , chacun s'est instruit par le malheur. On ne saurait trop se pénétrer d'une vérité sensible ; on ne saurait trop la répéter aux hommes qui, élevés à des postes éminens, doivent influer sur les destinées de la Patrie: c'est que, dans ces tems déplorables où chaque jour éclairait des supplices; où Bourdon (de l'Oise) et André Dumont proscrivaient Condorcet et Vergniaux ; où la vie et les propriétés des citoyens étaient devenues lé domaine d'une poignée de brigands, valets dû roi Robespierre, il n'est pas un seul ami de la Liberté, qtiellè que fût la nuance de ses opinions.

qui n'ait gémi, qui n'ait souffert, qui n'ait vn proscrire ses parens et ses amis , qui n'ait redouté pour lui-même les cachots , la proscription et la mort. Il se peut donc , si Ton veut, que certains entrepreneurs de révolutions , dans les accès d'un délire féroce, forment encore des regrets sur le comité décemviral et les comités révolutionnaires; mais de tels hommes sont des exceptions dans la nature, et des exceptions très -rares. Il faut les surveiller; il faut même, s'il y a lieu, les punir individuellement; mais il ne faut pas les rendre forts de vos craintes ; il ne faut pas créer de nouveaux fantômes, et supposer, pour la combattre, une faction vaste et puissante , toute prête à relever le trône sanglant de la terreur et l'empire des échafauds.

En vain me citerez -vous deux ou trois noms qui vous offusquent, deux ou trois individus dont vous blâmez avec raison les opinions politiques. S'ils ont le malheur de chérir cette rapsodie démagogique, qu'on appelle la Constitution de gS, ce n'est point avec des menaces et des persécutions qu'on guérit des cerveaux malades. Que sera-ce si, dans le moment même où le Corps législatif est obligé d'adopter des mesures tranchantes et sévères contre les agens démasqués du royalisme, vous lui proposez, le tout par compensation , de déporter des citoyens qui vous dé-

plaisent, mais qui ont expié leurs torts par leur infortune, et qui, après une longue captivité , viennent d*étre absous par cette haute cour de justice, qui 9 certes , n'était pas composée de leurs partisans? Alors, vous vous rendez coupables tout à la fois, et d'une attaque très-impolitique, et d'une injustice révoltante. Je vais plus loin : c'est vousHuéme qui rassemblez les élémens d'une fac* tion. Ces hommes étaient isolés : vous les réunissez par la présence d'un péril commun. Déjà acquis à la République, il faut les acquérir à la Constitution de l'an III. L'ouvrage est facile à un pouvoir bienfaiteur qui protège et rallie ; impossible à un pouvoir ennemi qui persécute et divise.

Durant la session de la Convention nationale, j'ai vu naître la réaction dans les comités du Gouvernement; et j'ai peut-être quelque droit d'en parler. Je ne fus pas un des derniers à la combattre. Je dénonçai à la tribune ses progrès naissants et rapides; et j'aime ^me rappeler combien je fus secondé par Louvet, par ce même Louvet qgi. manque en ce moment à nos travaux et à nos triomphes; dont toutes les pensées appartinrent à la République, et dont les vrais amis de la Liberté ne cesseront de regretter l'ardeur civique et le talent courageux. Comment s'organisa ce vaste plan de contre-révolution , chef-d'œuvre de

CBavres anciennes. V. ^

Londres, de Vienne, et de Vérone, et suivi jusqu'à ce jour wec une constance augmentée par les succès, et même par les revers? Sa base prin* cipale , disons mieux , sa base unique fut la division des Républicains. C'est en divisant que Rovère , André Dumont , Mailhe, Rourdon (de l'Oise), bourreaux vendus à toute faction, parvinrent k proscrire de nouveau les divers élémens de la Convention nationale. C'est en divisant que Ton fit exécuter les roouvemens sous couleur terro-^ riste; que l'on inventa les conspirations d'œufe rouges; que l'on proscrivit les hymnes républicains ; qu'aux sons du ridicule et barbare Réveil du Peuple on forma les compagnies de Jésus et du Soleil; que l'on commença dans le Midi un cours de massacres et de noyades ; et qu'enfin , dans les murs de Lyon et de Marseille, on ensanglanta l'asile des Prisons. Lorsque le canon du i3 vendémiaire eut reconquis la Liberté, c'est encore en divisant qu'on recomposa la conspiration désorganisée; al<ys un orateur ignorant et perfide monta à la tribune pour annuler notre victoire ' . Des craintes trop généralement répan-^ dues secondèrent sa haineuse éloquence. Tous les

1. Barras. Foyez son Discours à la journée du i3 vendémiaire. Il est inséré dans le Moniteur du 5 brumaire 1795.

( Note de VÉdùeur.)

journaux des conspirateurs le proclamèrent sau« . veur de la Patrie , parce qu'il avait dénoncé des Républicains et sauvé les amis de la royauté. Alors fut imprudemment porté au Directoire exécutif ce décemvir Camot, savant dans Tart de calculer le crime et de semer la discorde; réunissant à loi seul la sombre méfiance de Billaud-Varennes^ la féroce jalousie de Roberspierre et la froide atrocité de Saint-Just. Alors Bénésech, à peine digne d'être commis aux approvisionnemens, mérita, par deux années d'une administration stu« ptdement royaliste, la promesse du ministère, au grand jour du couronnement de Louis XVIU» Alors Cochon, qui n'eut jamais d'autre talent que cdiai d'un intrigant subalterne , Ck>clion , dominé par des hommes plus raéchans et plus habiles que lui , laissa former cette police tutélaire pour les émigrés et les conspirateurs royaux, meur** trière pour la République et ses amis. Alors ^rent aigris et persécutés des hommes qu'on pou^ vait rendre utiles, et qu'on ne sut rendre que dangereux. Alors furent provoqués des crimes pour la volupté de les punir. Alors, enfin, sous les auspices les plus - menaçans pour la Liberté, furent commencées les dernières élections; et bien« tôt les administrations centrales, les tribunaux , les deux conseils, le Directoire exécutif lui-même : tout fut infecté d'agens d'émigrés, d'habitués de

sacristie 9 dont les actions et les discours respiraient l'antique servitude et le regret de la royauté. Chaque salle où devait siéger une autorité républicaine était devenue, pour ainsi dire, Tantîchambre où des valets attendaient leur maître.

L'idée féconde, l'idée de génie de la réaction, ce fut de changer la question en changeant les mots. Au lieu de ces deux bannières : les Républicains et les Royalistes, les amis du nouveau gouvernement et les partisans de l'ancien, distinction toute simple, et donnée par la nature même des choses, on distribua la Nation française en deux classes : les honn^êtes gens et les terroristes. Tous les Royalistes furent placés dans la première classe, et par conséquent protégés. On relégua dans la seconde, d'abord quelques individus coupables, ensuite les hommes égarés, bientôt les Jacobins de toutes les époques; et, comme il n'existait pas en France un seul ami de la Liberté qui n'eût été membre de quelque société populaire, il demeura démontré que tous les Patriotes étaient plus ou moins entachés de terrorisme. Ainsi le système fut entièrement changé. Chacun fut tenu de se disculper de cet étrange délit. Pour n'être point compris dans le cadre de proscription, on prouva qu'on n'était point terroriste; et, pour le prouver, on brigua des certificats de contre-révolution comme, trois ans auparavant,.

on briguait des certificats de civisme. Les uns, agens principaux, et pour rétablir la Royauté; les autres, par esprit de vengeance; ceux-ci, par ambition; ceux-là, par des motifs d'intérêt plus vils; un grand nombre, par frayeur; plusieurs, par sottise cruelle; beaucoup, par vanité, et c'est encore sottise; presque tous enfin coopérèrent diversement au grand oeuvre des émigrés et de l'étranger ; presque tous devinrent à la fois accusateurs, juges et témoins, dans ce vaste procès criminel intenté en France à la Révolution française.

Que tant de calamités ne soient pas stériles! Que tant de fautes ne soient pas perdues ! Ne donnons plus à l'Europe étonnée le spectacle d'une Nation qui a vaincu les rois au-delà des fi^ontières, et qui, dans son intérieur, est vaincue par les passions qui la déchirent! Gardons-nous bien de chercher encore des adversaires dans telle ou telle classe de Républicains! Nos seuls ennemis sont les amis du trône et des préjugés monarchiques. Hors de là, je puis voir des crimes individuels que les lois doivent atteindre, mais non des factions que le Gouvernement doive terrasser. Laissons à Carnot et à ses complices la science exécrable de gouverner par équilibre de conspirations. I^s RépubUcains oublieront les époques

funestes qui ont causé leurs longues querelles. Ils garderont à jamais le souvenir des époques heureuses qui les ont réunis contre les phalanges monarchiques, et qui ont scellé leur réconciliation. Ils entoureront de leur courage et de leurs lumières ce Directoire exécutif, qui, par un dévouement héroïque, vient d'acquérir de nouveaux droits à la haine des apôtres de l'esclavage. Ils rejetteront avec horreur les perfides conseils de la faction étrangère qui aime autant l'anarchie que le royalisme, quand il s'agit de déchirer la France. A leur tour, les législateurs, les membres du Directoire et ses ministres, sentiront que toute scission entre les Républicains ne peut être utile qu'aux agens de Blankembourg; qu'il existe entre les hommes des rois et les hommes de la République une barrière insurmontable; mais qu'il n'en saurait exister qu'une factice entre des hommes liés entre eux par la grande pensée de la République. Ils sentiront surtout qu'il appartieni à un gouvernement protecteur de resserrer les liens de la société, d'amortir les passions ardentes^ d'étouffer les ressentimens, d'occuper l'activité ^ qui, faute d'aliment, pourrait devenir dangereuse; de consolider la Constitution par le ciment des institutions républicaines; de commander ujoe paix honorable, en ajoutant à la masse imposante

des exploits de nos années le spectacle solennel de notre union dans rintérieur ; d'augmenter enfin la dignité des différens pouvoirs, la majesté des Lois elles-mêmes, par la force étemelle du Peuple et par la toute puissance de l'opinion.

ESPRIT PUBLIC

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