‹ Œuvres completes de M. J. Chenier: precedees de notices historiques (volume 2)Chapitre 10 sur 31 · SUR LE CHOIX DES DÉPUTÉS · texte numérisé non relu

SUR LE CHOIX DES DÉPUTÉS

A LA PROCHAINE LI^.GISI.ATURC'.

J'ai lu, monsieur le Moniteiu*, le 3o août 1791, dans plus d'une feuille publique des réflexions et des conseils sur le choix des personnes qu'il est utile d'élever à la dignité de membre du corps législatif, et sur les qualités qui doivent fixer les yeux des électeurs. Cette matière est aussi étendue que l'intérêt qu'elle inspire est puissant et universel.

Plusieurs, se jugeant dignes et capables d'obtenir cet honneur, ne demandent à un représentant de la Nation que les passions qu'ils sentent en eux-mêmes. Ils nous promettent le portrait d'un député; et ils ne nous donnent que le leur.

D'autres, sûrs de leurs talens et de leurs forces,

I. L'Assemblée nationale constituante tint sa dernière séance le vendredi 3o septembre 1791. Le samedi i®** octobre de la même année , les députés élus à la première législature se réunirent; et l'Assemblée nationale législative ouvrit sa première séance. ( Note de r Éditeur,)

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ressemblent aux fondateurs du christianisme, qui ne cherchaient dans leurs adeptes que foi et qu'abnégation de soi-même. Ils ne veulent, eux, asseoir parmi les législateurs que ces hommes bons et ardens, sans jugement et sans critique, à qui les mots de patriotisme et de liberté n'inspirent que des contorsions , sans leur laisser aucune idée claire ; sur qui des cris et le son de quelques syllabes sont tout puissans; et qu'on entraine sans avoir besoin de les convaincre.

Une haine violente contre la cour^ contre Tancien régime , contre tous les ci-devant privilégiés , ne me semble pas suffire dans un représentant du Peuple : j'exigerais davantage. C'est d'abord une chose qu'il est très-aisé de feindre; c'est un voile sous lequel on peut facilement couvrir des inimitiés et des vengeances particulières ; et ^ en outre , on peut , je crois , raisonnablement douter que ceux qui se sont le plus répandus en invectives contre les tyrans féodaux de la France, après leur destruction; qui ont applaudi aux rigueurs illégales , aux outrages , aux meurtres dont quelques insensés ont été les victimes; qui ont encouragé la partie peu éclairée du peuple à user de représailles, soient en efifet ceux qui ont le mieux senti l'inestimable bienfait de l'égalité, sans laquelle il n'est point de justice.

Le législateur ne doit être passionné que pour

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les lois et pour la justice; il ne doit s^ abandonner qu'à la raison. J'ai toujours peur que ces hommes qui ont besoin de tant d'efforts pour s'élancer ne sachent que courir, et ne puissent pas marcher long-tems d'un pas égal et ferme. Je me défie du courage qui naît de l'ivresse.

Le législateur ne doit pas embrasser un, deux, trois principes: il faut qu'il les sente, qu'il les connaisse, qu'il les embrasse tous; il faut qu'il mesure les limites précises de tous , puisque c'est à lui de nous les marquer, puisque c^est lui que jious chargeons de montrer sans cesse à tous les citoyens, par ses discours, par ses exemples, à quel point fixe la volonté individuelle doit s'arrêter et se prosterner devant la loi.

Chacun dit : «les représentans du Peuple doivent être indépendans » ; mais je les veux entièrement indépendans y c'est-à-dire, non seulement des grâces et des corruptions de la Cour^ mais de toute espèce d'influence qui ne serait pas celle de la justice et de la raison.

« La flatterie sera toujours agenouillée devant le pouvoir suprême ». Le pouvoir suprême , où est-il maintenant? Est-il encore dans les mains de la cour? Le peuple nomme ses juges, tous ses magistrats, ses représentants. C'est son suffrage qui dispense les honneurs, le pouvoir, la renommée, la gloire.

«( La Cour dispose de quelques emplois auxquels

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on parvient par d'autres chemins »; mais ceux dont elle est seule maîtresse peuvent lui être arrachés comme de force , par de longs et éclatans succès dans des places populaires.

(c La Cour 2L de plus de l'argent, et trop peut-être»; mais cet infâme genre de séduction ne peut tenr ter que les âmes les plus viles ; au lieu que les récompenses qui sont dans les mains du Peuple, retraçant toujours des idées de gloire, d'utilité, de reconnaissance publique , flattent et irritent un orgueil qui, de sa nature est conforme à l'honnête té, et semble toujours annoncer de l'élévation dans Fâme.

Ainsi , dans un État libre , avec un roi , les flatteurs de la Cour seront toujours des hommes abjects et au dessous du médiocre ; au lieu que les flatteurs du Peuple seront des hypocrites de patriotisme et de vertu , des hommes sans principes et sans morale, mais souvent doués d'un génie puissant, et de ces talens qu'une ambition démesurée rend toujours funestes à la société.

Deux années d'expérience ont pu nous apprendre avec quelle facilité on fait croire à un peuple . qu'une petite partie de lui-même, c'est lui tout entier. On lui persuade qu'on le venge , lorsqu'on ne venge que soi; on lui parle de sa toute - puissance , pour se rendre tou- puissant par lui; on lui désigne comme ennemis ceux qu'on n'aime, pas, et dont on n'est pas aimé; et Ton intéresse la souveraineté nationale aux que-

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relies et aux brouilleries de cinq ou six audacieux.

Une vérité incontestable, c'est que le droit et le devoir des citoyens est de surveiller les fonctionnaires publics. Qui aurait cru qu'il se trouverait des hommes assez ef&ontés pour justifier par ce principe les désordres honteux qui ont tourmenté et fatigué plusieurs provinces, plus encore que la capitale? Des citoyens nombreux, et qu'il est im* possible de croire tous mal intentionnés, violent les asiles domestiques, forcent les prisons de la loi , outragent les magistrats^ brûlent des procédures, menacent les tribunaux, appellent tout cela : surveiller les fonctionnaires publics. Qu'on imagine une Assemblée nationale composée de pareils hommes, ou seulement jalouse de plaire à de pareils hommes, et je demande ce que devient la France?

Ces mots tant répétés Ôl exagérations de patriotisme seront, si Ton veut, une excuse pour les autres citoyens, pourvu que l'on convienne

qu'elle serait inadmissible pour un représentant de la Nation. S'il ne se sent pas une force calme et sage, et si son patriotisme n'est pas de la raison , qu'il s'éloigne : le fardeau est trop pesant pour lui. Nous ne manquerons, et aucun État libre ne manquera jamais d'hommes parleurs et rusés, toujours prêts à réveiller, à prévenir, à attiser les passions de cette classe de xitoyens , mécon-

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tente et facile à égarer, parce qu'elle est pauvre et ignorante. Ils lui feront envisager l'obéissance aux lois comme un insupportable escdavage ; ils lui diront que sa volonté seule est la loi; ils flatteront sa jalousie , trop naturelle, par des dëDondations vagues et atroces. Quiconque refusera de fléchir devant eux sera flétri par eux de Tépithète la plus formidable que les calomniateurs du moment auront mise en vogue. C'était jadis hérétique y janséniste f déiste; aujourd'hui c'est aristocrate y modéré y impartial ^ républicain. Ils s'appelleront insolemment les défenseurs du Peuple; et, si leurs violences et leurs injustices attirent sur eux Tanimad version des lois, ils copieront le langage de ce vil Cléon, le boute-feu de la république d'Athènes, qui ^ dans une comédie antique', est représenté disant au peuple: Je souffre pour toi; on me hait y parce que je t'aime ^ et que je ne vis que pour toi.

Mais plaise au Gel qail s'élève aussi parmi nous beaucoup de ces hommes vraiment grands et honorables, ardens pour le bien, passionnés pour la vérité et pour la justice, d'une raison sévère, et d'une indulgente humanité; de ces esprits inaltérables , toujours prêts à lexamen , toujours

1. Celle* comédie, intitulée Les Chevaliers, est d'Aristophane. [Note de V Éditeur ."^

ouverts à acquérir des connaissances nettes et précises; de ces âmes incorruptibles, qui ne veulent

de la gloire et des honneurs que lorsqu'ils sont

unis avec la vertu, et qui méprisent k popularité, lorsque la popularité et l'estime publique ne sont pas la même chose !

Puisse la prochaine législature renfermer beaucoup de membres de ce caractère ; et la patrie est hors de danger !

Et que de grandes choses restent encore à faire à cette prochaine législature! Commencer enfin le r^ne de la Constitution et de la Loi ; renfermer chaque citoyen dans les bornes de ses droits et de ses devoirs; affermir les autorités légitimes; réprimer des régimens livrés à une effrayante indiscipline f et enhardis 'dans le vice et dans le crime par la plus scandaleuse impunité ; établir enfin le gouvernement, et terminer cette lente anarchie qui nous fatigue; braver pour cela les injures et les clameurs de tous ces brouillons qui ne vivent que de désordre; parcourir et éclaircir le dédale des lois civiles; achever de détruire tout l'art si vanté de \à finance^ et n'admettre dans les comptes de deniers publics qu'évidence et que simplicité ; supporter peut-être une guerre, et avoir à contenir une gi*ande nation dans ses succès, ou à l'encourager contre des revers ; maintenir , soit dans les armes , soit dans

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]es négociations 9 la dignité nationale trop négligée : voilà quels pénibles et dangereux travaux sont con6és aux nouveaux Représentans que le Peuple va se nommer. C'est d'eux qu'il dépend que les travaux des deux années qui viennent de s'écouler soient éternellement bénis ; c'est à eux de montrer que la Nation qui les envoie n'a pas fait de si grandes choses par un enthousiasme aveugle et momentané; et cette glorieuse carrière, s'ils la remplissent dignement, les placera dans la mémoire de la Postérité presque au niveau de leurs prédécesseurs , qui ont £aiit sortir la justice et la raison d'un amas de décombres , qui ont ressuscité les Français en hommes , et qui ont rendu à l'espèce humaine les plus solides et les plus éclatans services dont l'histoire des hommes ait gardé le souvenir.

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