‹ Œuvres completes de M. J. Chenier: precedees de notices historiques (volume 2)Chapitre 29 sur 31 · Village sur le canal de la mer Noire, et vis-à-vis de son · texte numérisé non relu

Village sur le canal de la mer Noire, et vis-à-vis de son

34a LETTRES

guaient l'aisaiice et l'amitié. Sa sœur, suivant l'usage du pays, accompagna le convoi, précédée et suivie d'une partie de la noblesse grecque. Tout annonçait l'abattement de cette âme sen* sible; le désordre de son voile et de ses habits, la négligence de sa coiffure , ajoutaient de nouveaux traits à toutes les marques de sa douleur. Le corps fut reçu à la porte de Téglise par le patriarche de Constantinople. Après les prières d'usage, il fit la cérémonie que les Grecs ont conservée et qu'on nomme â SdTspoç âoiracpKiç , le dernier adieu. Après que le patriarche eut embrassé le corps', les parens, et ceux qui formaient le convoi , en firent de même. Cette scène, que l'idée d'un éternel adieu ne rend que trop attendrissante, le devint encore plus quand cette sœur éplorée, qui n'écoutait que les mouvemens de sa douleur, déchira ses habits, et arracha ses cheveux, pour en couvrir le cercueil d'un frère qu'elle voit encore, et qu'elle ne doit bientôt plus voir. On fit des efforts pour abréger cette

embouchure; sa position est très-agréable. Les ministres et plusieurs particuliers y ont des maisons de campagne. Ce village est à huit milles de Constantinople. {^Note de M. Guys.) I. Los Grecs ont conservé Tusage d*habiller les morts de leurs plus beaux habits, et de les porter au tombeau avec le visage découvert. {Idem,)

scène lugubre, et pour ramener sa sœur affligée dans sa maison. Ses sens alors étaient moins agités , et sa douleur un peu plus calme. Comme les circonstances du tableau que je veux vous faire dépendent beaucoup de la disposition de cette maison, je suspends ici votre sensibilité pour vous en donner une idée.

Cette maison, située sur le bord du canal de la mer Noire, a son entrée par un jardin, d'où l'on découvre tout ce que le canal a de plus beau et de plus magnifique. Ce jardin était orné de belles fleurs, et de quelques arbres fi:uitiers. It y avait d'un côté une volière pleine d'oiseaux de toute espèce; et, de l'autre , un réservoir, rafiraichi par les eaux de la mer, renfermait toutes sortes de poissons. Ce jardin, ces oiseaux, ces poissons, faisaient tout l'amusement du sage ' que la mort venait de ravir à sa sœur et à ses amis. Vous sentez déjà. Monsieur, combien le fond de ce tableau peut intéresser la scène, a Où est mon frère ? <c disait cette sœur accablée , en parcourant le jar- <( din de ses yeux... Il n'est plus... Il a passé comme ce une ombre... Vous, fleurs, qu'il cultivait avec <c tant de plaisir ! vous n'avez déjà plus cette frai-

1. Il méritait ce nom à juste titre. Il avait appris la médecine pour pouvoir secourir les pauvres ; et il refusait d'aller chez les riches, en disant qu'il n'était pas assez savant pour eux.

( Noie de M. Gujs,)

« cheur que vous deviez à ses sbinSé.. périssez arec « lui...- CourbeE-vous^ séchek jusqa^à la ndne.... « Vous, poissons) puisque Vbds n*aTez plus- de « maître ni d'ami qui veille à votre conservation... « retournez dans les grandes eaux... allez courir « après une vie incertaine... Et vous^ petits oi- « seaux! si vous survivez à vôtre' tristesse... que « ce ne soit que pour accompagner mes soupirs « de vos chants lugubres... Mer tranquille ' ! vos « flots k présent sont agités... seriez-vous, aussi, « sensible à ma peine? » Jugez, Monsieur, de Peffet que faisait sur les q>ectateurs cette touchante apoirtrophe , faite avec cette tranquillité que la douleur ne permet qu'aux grandes âmes. Cette dame, se tournant ensuite vers ses esclaves: « Pleurez, mes en£sins! leur dit-elle... vous n'avez « plus de père... Mon frère n'est plus... la mort « cruelle nous l'a enlevé... Il a disparu comme <t l'ombre... et nous ne le verrons plus... Ces lieux « que sa présence rendait agréables ne doivent « être pour nous qu'un séjour de tristesse et « d'affliction. » Il n'est pas possible, Monsieur, de donner à la Nature plus d'expression, plus de

I. La mer est presque toujours tranquille le matin et le soir dans le canal ; elle ne commence à être agitée que vers les dix heures, jusqu'aux approches du coucher du soleil. Cest ce moment qui jastifîe l'allégorie.

( liotc de madame Chénicr,)

DE MADAME CHËNIER. 345

force , plus de naïveté. J'ai cru que vous verriez avec plaisir ce petit échantillon de l'éloquence grecque dans ces momens de délire où une imagination féconde peint si vivement tous les sentimens de l'âme.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Paris, 3D (évrier 1774.

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