‹ Œuvres completes de M. J. Chenier: precedees de notices historiques (volume 3)Chapitre 2 sur 58 · DES CONNAISSANCES EN EUROPE · texte numérisé non relu

DES CONNAISSANCES EN EUROPE

ET DE LTENSEIGNEMENT PUBUC EN FKaScE,

PROKOircÉ A i;^ DISTAIBUTION DES PRIX DES £CX>L£S CElfT&ALES.

(chargé (le porter la parole en cette occasion solennelle, je sens tout le poids du devoir qui m'est imposé. Je me félicite cependant d'un choix trop honorable : il me donne le droit de rendre, au nom du jury des Écoles centrales, un témoignage public de reconnaissance et d'estime à tant d'habiles professeurs dont le zèle infatigable égale les talens éprouvés. La jeunesse confiée à leurs soins ne restera pas étrangère à nos éloges : le concours actuel prouve, avec éclat, les efforts heureux des élèves pour se rendre dignes de leurs maîtres. Mais, eu proclamant les succès d'un établissement récent encore, et déjà victorieux de

nombreux obstacles, il ne sera peut-être pas inutile de jeter un coup-d'œil sur les siècles qui nous ont précédés; d'esquisser en traits rapides , de diviser en tableaux historiques, de comparer entre eux, à des époques successives, et les progrès des connaissances en Europe, et les progrès de l'enseignement public en France. Quand nous serons une fois parvenus au point où le nouveau système a remplacé l'ancien mode, il deviendra facile de juger si l'institution abandonnée n'était pas vicieuse, à-la- fois, dans ses détails et dans son ensemble; si la nouvelle, au contraire, n'est pas le résultat de laccroissement des lumières universelles; si, dans l'état ipême où elle se trouve, il ne serait pas injuste de dissimuler le haut degré de perfectionnement où elle a porté l'instruction : premier besoin des hommes en société, première dette de la société envers ses membres, premier objet des soins d'un gouvernement ami des hommes.

Soit qu'on veuille placer l'origine de l'Université de Paris sous Philippe- Auguste, ou sous la fin du règne de Louis-le-Jeune; soit que, remontant plusieurs siècles, on lui donne Charlemagne pour fondateur, ce n'est pas à une époque si lointaine, ce n'est pas même dans le cours des âges qui l'ont immédiatement suivie, que l'on peut raisonnablement chercher parmi nous les progrès de l'ensei-

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giiemeut public. Quel pouvait être en efîet l'enseignement dans un pays où aucune science n'existait encore? ce qu'il était dans l'Europe entière, en ces temps de barbarie universelle. Chaque jour, la tyrannie féodale étendait, fortifiait ses racines, sous les successeurs du vaste empire et non du génie de Charlemagne. Une noblesse, exclusivement guerrière, plaçait l'ignorance au premier rang de ses privilèges; la science, ou du moins ce qu'on appelait ainsi, était reléguée avec mépris dans les monastères et parmi les prêtres, tandis que, par une contradiction apparente, qui n'était pom*tant que la suite nécessaire d'un tel ordre de choses, on laissait s'accroître immodérément la richesse et la. domination sacerdotales. En vain quelques esprits supérieurs, flambeaux jetés par intervalle au milieu de cette longue nuit: un Suger dans le ministère, un Louis IX sur le trône, posaient d'une main bienfaisante et courageuse les premières bases de la justice civile et de l'administration publique; tributaires eux-* mêmes des préjugés de leur siècle^ ils ne pou« vaient encore fonder le véritable enseignement. Tout sommeillait en France, tout, jusqu'à Fima* gination, qui charme l'esprit humain long-tems avant que la philosophie vienne l'éclairer. Noire langue et notre littérature étaient bien loin d'essayer leurs forces. Elles restaient plongées dans

une enfance débile, au tems même où le génie du Dante créait le génie de la langue toscane, où Bocace le perfectionnait par la clarté, où Pétrarque l'enibellissait par Félégance et Tharmonie. La théologie composait la partie la plus considérable des études. Elle seule donnait l'influence et la renommée; elle gouvernait le monde du fond des cloîtres et des collèges. C'est elle qui faisait régner tour à tour sur l'opinion des peuples un Bernard, alors puissant par l'éloquence, «mais que l'histoire ne cite plus que pour lui reprocher une croisade malheureuse, et le divorce impolitique de Louis-le-Jeune ; un Abailard , plus cher à la postérité par ses malheurs que par sa doctrine; un Scot, un Bonavënture, un Thomas d'Aquin, les oracles de l'École; un Pierre Lombard, surnommé le maître des sentences; un Albert y qui serait encore appelé grand si la multitude et le poids des volumes suffisaient pour assurer un pareil titre. Aux études purement théologiques se joignait le droit canon, quelquefois même un peu de droit civil, mais sans suite et souvent abandonné; au lieu de philosophie, l'explication de quelques livres d'Aristote; livres qui, depuis long -tems connus, commencèrent à devenir en vogue durant le cours du onzième siècle; la rhétorique, dans le siècle suivant, faisant une apparition subite, et s'éclipsant tout-à^

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coup ; ajoutez de grossiers élémens des lettres grecques et romaines ; une grammaire aussi vaine dans ses principes que dsins ses résultats; une connaissance informe des mathématiques dans lesquelles on faisait entrer la musique, c*est-à- . dire le chant d'église; enfin, quelques notions de physique et d'astronomie, faibles traditions des Arabes. Ces notions étaient défigurées par toiis les rêves de Talchimie, de l'astrologie judiciaire et de la magie : rêves d'autant plus respectés alors qu'ils étaient plus chimériques; car l'ignorance aime les prodiges : elle éprouve toujours le besoin de croire. On sent bien que de telles études ne présentaient nul examen, nulle méthode, et par conséquent nul progrès. Les diverses parties de l'enseignement s'embrouillaient, s'enchevêtraient, pour ainsi dire, et venaient toutes se confondre dans les subtilités de la scolastique. Six siècles n'avaient encore enfanté que la science de la dispute, ^t l'art d'obscurcir toutes les questions par une interminable controverse.

Vers le milieu du quinzième siècle, époque à jamais soleninelle, lîn obscur habitant de Mayence, Jean Guttemberg, imitant le procédé de la gravure, alprs récemment inventé, mérita un immortel souvenir par la découverte de l'imprimerie. A Rome, à Venise, à Paris, les hommes intéressés à conserver préicieusement le dépôt

de toutes les erreurs voulurent étouffer dans sa naissance cette merveilleuse découverte. Ils étaient fidèles à leur profession, et conséquens à leurs principes. Ils sentaient que l'imprimerie devait changer le monde, puisqu'elle faisait partir l'esprit humain d'un point déterminé, et que, p^ cela seul, elle lui prescrivait une marche indéfiniment progressive. Les grands événemens se pressaient alors : l'empire d'Orient expirait; Mahomet II élevait la puissance ottomane sur les débris du trône de Constantin ; chassés des confins de l'Europe, les Grecs du Bas -Empire refluaient vers l'Italie, la France et l'Allemagne, avec les traditions des langues savantes et de la saine littérature. Les manuscrits , long - tems relégués dans les cloîtres ou confiés à des mains peu nombreuses, furent bientôt multipliés à l'infini par l'industrie des Fauste, des Schœffer, des Sweyneim, des Pannarts, des Jenson, desGéring, des Aides. Les éditions sorties de leurs presses célèbres sont encore aujourd'hui placées au rang des modèles typographiques, et consultées comme les manuscrits eux-mêmes. Alors s'élancèrent de leurs vieux monumens les ombres des écrivains illustres de l'antiquité. Alors revécurent, pour tous les siècles, Homère, le plus sublime, Virgile, le plus parfait des poètes; Aristote et Pline, observateurs et confidens de la nature ; Tite-Live , qui ,

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sujet d'Octave, décrivait si pompeusement la gloire de la république absente; Tacite, qui, sous la tyrannie présente, burinait les crimes des tyrans; Cicéron, sauveur de sa patrie, et par-là même plus grand qu'eux tous; homme éternellement classique, et dont le nom sera prononcé avec vénération tant que Ton chérira sur la terre la philosophie, l'éloquence et la liberté. Tandis que LascariSy Démétrius-Chalcondyle, Politien, Sannasar, faisaient refleurir en Italie l'élégance attique et l'urbanité romaine, Purbach, Régiomontanus , Bernard Walther, au sein de l'Allemagne, relevaient les mathématiques et l'astronomie. Partout s'accumulaient en même tems les conquêtes du génie, du travail et du courage: Yasco de Gama dirigeait l'aiguille aimantée : invention long - tems inutile d'un siècle ignorant et timide. Il découvrait de nouvelles mers; Christophe Colomb, un nouveau monde. L'intelligence humaine, prenant un essor puissant et rapide, souriait à l'immense carrière qui lui restait à parcourir.

Sous de tels auspices s'ouvrit cet imposant seizième siècle, si plein d'hommes et de choses, si fertile en talens élevés, en caractères profonds, en révolutions mémorables. La belle Italie reconquit sa gloire antique; tous les germes conservés dans cette terre féconde semblaient en sortir et se développer à-lai-foîs : Raphaël créait le chef-

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(l'œuvre de la transfiguration; Bramante élevait la Basilique de Saint-Pierre; Michel- Ange égal a tous les deux, et saos égal dans' la sculpture; portait avec eux les aits du dessin à un degré de perfection qu'ont à peine soutenu, durant le même siècle, Corrége, Jules Rotnain, les Caraches, Titien, Paul Véronèse et Palladio. La poésie n'avait pas un moindre éclat : la Jérusalem délivrée du Tasse prenait son rang auprès de V Iliade «t de \ Enéide; l'Ariôste obtenait une palme, peut-être encore plus brillante, dans un genre inconnu aux anciens ;* Machiavel sondait les profondeurs de la politique, et Guichàrdin rendait à l'histoire sa sé^ vérité majestueusie. Quelques rayons de cette vive lumière se répandirent sur le reite de l'Europe \ ils firent écloré en Portugal un Camoêns; en Espagne un Cervantes; en Angleterre un Shakes-» pisare, génie inculte, mais abondantet Vigoureux; parmi nous enfin l'élégant Malherbe, le plus aur cien des classiques français. X*a physique, l'astro^ nomie, les mathématiques, faisaient aussi des pas immenses : Copernic, en Prusse, renversait le système planétaire inventé, ou plutôt complété par Ptolémée. Il y substituait cette théorie sublime des planètes tournant sur leur axe autosur du so* leil, immobile au centre du monde. Le Danois Tichobrahé, moins heureux en physique générale, portait beaucoup plus loin: la science astrôno-

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mique, soit en multipliant les découvertes, soit en perfectionnant les instrumens destinés à Tobservation. Viète, géomètre habile, dont la France, sa patrie, ne doit pas négliger la gloire, appliquait le premier l'algèbre à la géométrie. Ses diverses méthodes pour construire pu pour résoudre les équations préparaient les vastes progrès du siècle suivant dans l'analyse mathématique. Le calen^ drier grégorien s'établissait : inférieur au calendrier actuel , mais supérieur à celui qu'il remplaçait, il était repoussé comme nouveau par la même classe d'hommes qui maintenant le protège, comme ancien : esprits paresseux et jaloux, dont la raison sans mouvement voudrait paralyser la pensée humaine! Heureusement d'autres esprits assurent sa marche indépendante ; et le sc^izième siècle en possédait beaucoup de cette trempe. Dans les parties même où l'on n'avait encore rien appris, on savait déjà désapprendre: Ramus attaquait avec courage les vaines subtilités de la logique et de la métaiphysique d'Aristote; et, dans le beau livre des Essais ^ le génie indépendant de Montaigne introduisait le scepticisme jusque dans la philosophie morale. L'esprit de doute, corn* mencement de la vraie science, abordait même les questions théologiques, où il était beaucoup mieux placé, mais d'où long-tems une foi docile avait banni tout examen comme uii sacrilège.

Il est vrai qu'on était bien loin encore des principes si simples de cette liberté religieuse, fondée par la législation des États-Unis d'Amérique, et adoptée par la législation française; mais déjà Luther, Zuingle et Calvin, successeurs de Jean Hus et de Jérôme de Prague, ébranlaient le trône apostolique, usé par les longues guerres de l'empire et du sacerdoce ; le luthéranisme , établi en Suède et en Danemarck, à la voix du premier Gustave; les différens schismes d'Allemagne; ceux de Zurich, de Rerne, de Genève, opérés par une discussion paisible; et enfin le grand schisme d'Angleterre, commandé par le capricieux despotisme de Henri VIII, en affaiblissant les pontifes romains, sapaient dans ses bases vieillies jusqu'à la puissance ecclésiastique. En tous lieux le fanatisme, accoutumé à l'empire, se vengea par des guerres et des crimes, mais nulle part si longtems ni si cruellement qu'en France. Sous le règne faible et sanglant des enfans de Médicis, tant de calamités furent stériles; ailleurs, la raison publique en recueillit les fruits. Jadis, en persécutant un peuple rustique et fier, la maison d'Autriche avait perdu l'Helvétie; de nouvelles persécutions, exercées par la maison d'Autriche, firent encore un peuple libre. Philippe et son inquisition dressèrent des bûchers; mais du sein des bûchers du Brabaut il s'éleva une étincelle, qui enflamma

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les cœurs indignés; et la république batave exista. Si l'enseignement public, en France, ne suivit que d'un pas timide la marche de l'esprit générai^ durant l'époque vaste et brillante que nous venons de* parcourir, il fit pourtant des progrès dignes d'attention; la justice et la saine critique ordonnent de les faire remarquer. Une année avant la chute de l'empire d'Orient, par conséquent avant la véritable renaissance des lettres, le cardinal d'Estouteville, légat du Saint-Siège, donna de nouveaux statuts k l'université de Paris. II eut pour objet principal la police intérieure des collèges, les rapports des diverses facultés entre elles et l'administration du corps entier. Par une disposition qui, certes, n'est pas la moins curieuse, il permit aux médecins de se marier; il réforma quelques abus relatifs aux mœurs et à la discipline ; mais il ne s'occupa que superficiellement de l'amélioration des études. Cependant, quelques années après, une chaire de langue hébraïque fut instituée dans l'Université de Paris. La rhétorique, totalement oubliée durant trois siècles , y reparut moins imparfaite, sous les auspices de Grégoire de Tipherne, disciple de cet Emmanuel Chrisolore, qui, dès la fin du quatorzième siècle, avait ranimé dans l'Italie l'étude des littératures anciennes. On remit la langue grecque en honneur: elle fut professée par le même Grégoire de Ti-

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pherne, ensuite par HermoDyme de Sparte, et Andronicus de Thessalouique. Le nouvel enseignement n'obtint pourtant pas des succès rapides jusqu'à rétablissement du collège de France. En fondant cette école célèbre, François V^ voulait y confier aux soins d'Erasme la direction des études; mais le savant hollandais craignit un peu le vol* sinage de la Sorbonne. Si la théologie ne fit point partie de l'enseignement public au collège de France, ce fut sans doute par respect pour celte même Sorbonn.e; en effet, le but de Finstitution nouvelle était d'embrasser le cercle entier des connaissances humaines; et toutefois on ne peut supposer à son fondateur, dans le tems même oii il faisait brûler des hérétiques, l'idée très-saine, mais évidemment précoce , de n'avoir pas compté la théologie parmi les véritables sciences. Quoi qu'il en soit, on enseignait au collège de France la langue hébraïque, la langue grecque, et même la langue latine, alors défigurée dans les autres collèges, comme l'avoue ingénument l'historien de l'Université, ou, pour mieux dire, son apologiste. On y enseignait encore les mathématiques, l'astronomie , la philosophie , la médecine. Ces diverses connaissances étaient divisées en autant de cours particuliers. Un si bel établissement, conforme, dès son origine, aux principes d'une saine instruction, et depuis çans cesse complété par de

nouiieaux cours , sans cesse perfectionné pour les méthodes d'enseignement, méritait de survivre avec honneur à des institutions que le fanatisme de la routine a pu seul maintenir si long - teros , et pourrait seul regretter. Entre les premiers professeurs du collège de France, on vit briller un Danès, un Yatable, et nîéme^ après la mort de François 1*% cet infortuné Ramus, déjà célèbre par sa thèse contre Aristote, mais qu'un arrêt du conseil avait condamné à laisser la philosophie péripatéticienne souveraine paisible des écoles; Cet esprit ardent et novateur, incapable de fié-» ehir sous le joug des habitudes gothiques, voulut réformer les études de l'université de Paris. Son plan renfermait des idées excellentes, soit pour ramener les leçons publiques, car il n'appelait pas ainsi les leçons de l'université, soit pour bannir entièrement des études le fatras de la scolastique, car il n'osait plus nommer Aristote, si puissamment protégé par l'Université, le Parlement et le CfeOnseil d'Etat. Ce plan n'eut aucuiie èxécu-^ tion. Dix ans après, Ramus, enveloppé dans les proscriptions de la Saint-Barthélemi, périt victime d'une superstition féroce, peut-être même de ces haines individuelles qui, durant les troubles ci<^ vils, ne manquent jamais d'employer des armes sacrées. La fondation du collège des Jésuites , sous le règne de Charks IK, augmenta l'influence de

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monde; Tanalyse rigoureuse des idées a détruit sa métaphysique; et quand Descartes, fugitif, mourut dans la capitale de la Suède, les deux hommes destinés à ces grands changemens étaient déjà nés en Angleterre. Les champs de Timagi nation, si fertiles au seizième siècle, n'étaient point devenus stériles. En Italie , le Dominiquin et le Guide, dignes élèves des Caraches; en Rrabant, Rubens et Yandik; en France, Poussin, Lesueur, Lebrun, et notre grand sculpteur Pujet, soutenaient encore avec gloire la renommée des arts du dessin. Si pourtant il est difficile de contester en ce point la supériorité marquée de l'âge précédent, du moins la plus riche et la plus variée des littératures accumulait parmi nous en un demi-siècle plus de trésors que n'en possédait jusque-là l'Europe moderne : la langue toscane s'honorait dans la poésie lyrique d'un Testi, d'un Filicaja ; l'Angleterre s'enorgueillissait d'un Milton et d'unDryden; mais où trouver réunie à-la-fois, et conversant, si je puis dire , ensemble , cette foule de talens supérieurs à tous, et seulement égaux entre eux? Corneille, génie créateur, le premier dans l'art d'élever l'âme et d'atteindre au sublime ; Molière, poète philosophe, le premier dans l'art de peindre avec tme vérité profonde les travers de l'humanité; La Fontaine, le premier dans la grâce naïve et l'heureux abandon du style; Pas-

cal, Despréaux, tous deux fixant la langue française, Tun en prose et Fautre en poésie; tous deux les premiers dans Tart si difficile de faire obéir les mots aux pensées; Racine, le premier dans lart plus di£Qcile encore de parler au cœur, et le seul émule de Virgile dans la précision, l'élégance et l'harmonie poétiques; Bossuet, le premier dans l'éloquence du génie ; Fénélon , le premier dans l'éloquence de la vertu. Ces talens heureux ne brillaient qu'en France ; mais la raison faisait partout des progrès rapides: Huighens, en Hollande, découvrait la théorie des centres d'oscillation , et devinait en partie la théorie des forces centrales; Newton, en Angleterre, Leibnitz, en Allemagne, inventaient à-la-fois la géométrie de l'infini; Newton seul analysait la lumière; seul, il découvrait la gravitation universelle ;* seul , il démontrait par d'immenses calculs le véritable système du monde. Ces deux illustres géomètres, et les Bernouillis, en Suisse, donnaient chaque jour plus de puissance à l'analyse mathématique; tandis que Locke, tenant en main le flambeau de l'observation, faisait évanouir les rêves de la scolastique, la chimère plus nouvelle des idées innées, sondait les routes que Bacon n'avait qu'indiquées, et perfectionnait les sciences de l'homme.

Une chose parait échapper à ceux qui décla*

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ment avec le plus de zèle contre le dix-huitième siècle. Leur oubli vient peut-être de ce qu'uniquement occupés d'une partie de la littérature de leur pays ils sont d'ailleurs fort étrangers à l'histoire de l'esprit humain. Ce dix -septième siècle qu'ils veulent bien protéger fut véritablement l'âge de cette philosophie qu'ils détestent. Il le fut, soit pour les grands résultats des sciences, soit pour l'extrême liberté de penser sur les matières qui excèdent les bornes de la raison humaine. Fréret lui-même, dans ses écarts les plus répréhensibies, n'a fait que renouveler la doctrine de Spinosa; Hobbes ne voit dans les opink>ns religieuses qu'une opinion purement politique; enfin , les modernes adversaires de toute révélation n*ont cessé de puiser leur érudition historique et leurs raisonnemens les plus forts dans les écrits de fiayle, de ColUns, de Tindal, de Toland, de Wollaston : gens peu crédules, mais habiles dialecticiens. Ce qui devait distinguer, ce qui distingue en effet le dernier siècle, c'est l'esprit philosophique y appliqué à tous les genres d'écrire, à tous les produits intellectuels; simplifiant, poputlarisant toutes les sciences; gagnant de proche en proche toutes les classes de la société; devenant l'opinion publique ; et par là mérafe opposant une force aussi légitime qu'invincible à la vieille tyrannie des préjugés '.

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Fontetiell^ oavrit le premier la nouvelle carrière : FoQtenelle qui possédait, non pas un talent supérieur en littérature, non pas une étude profonde des sciences , mais une raison étendue , des connaissances variées, im style ingénieux, brillant, flexible, et l'art, inconnu jusqu'à lui, d'appliquer avec succès la philosophie à la littérature , et la littérature à la philosophie. Montesquieu vint ensuite. Les Lettres Persanes y ouvrage de sa jeunesse, contenaient, sous les formes d'un livre agréable , le germe des sublimes idées qu'il a développées depuis avec tant de force. Lorsque , s'élevant à de graves sujets , il assigna les causes de la grandeur et de la décadence du peuple le plus fameux qui ait passé sur la terre ; lorsque, plus vaste encore, en interrogeant les lois positives qui ont gouverné les nations , il révéla l'esprit caché des législateurs ; ces fleurs d'une imagination briUante , cueillies dans ses premières étu4^ , vinrent embellir des routes stériles avant lui, et long-tems hérissées d'épines. Aussi original que Montaigne , son compatriote, mais plus profond, mais surtout plus riche en idées d'une application facile; fécond dans les choses qu'il découvre, dans les choses même qu'il indique; pensant toujours et faisant toujours pqjiser ; plus instructif, jusque dans ses erreurs, que les juriscopsultes dans leurs volumineux commentaires,

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et que la foule des publicistes dans le cercle étroit de quelques vérités triviales, ce génie, vraiment créateur, fortifia son.savoir immense de toute Tautorité de la raison , de toute la puissance de Tart d'écrire. Tandis que Jean-Baptiste Rousseau, dans la poésie lyrique, égalait, surpassait peut-être Malherbe, Voltaire parut. Sophocle eut un émule, Corneille et Racine un successeur ; mais des triomphes d'un seul genre ne pouvaient satisfaire ce besoin de gloire dont il était tourmenté. Voltaire, le talent le plus étendu^ le plus varié, non pas seulement de son siècle, mais de tons les âges; doué d'une activité sans exemple, et d'un zèle dévorant pour la cause de l'humanité, introduisit à-la-fois l'esprit philosophique dans l'épopée, dans la tragédie, dans l'histoire, dans la critique, dans les romans, dans la poésie légère. Il employa contre les ennemis de la raison, tantôt le sarcasme ingénieux d'Horace, tantôt l'inépuisable enjouement de l'Arioste. Il accabla les imposteurs sacrés de ses attaques toujours victorieuses, de sa gloire toujours croissante et toujours nouvelle. Il répondit aux déclamations par des bons mots, à l'envie par des chefs-d'œuvre, à la calomnie par de belles actions. Il souleva pour la philosophie toutes les renommées, et même toutes les prétentions; lui chercha des auxiliaires au sein des cours, dans les conseils des rois, sous les dia-

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démes; et, durant soixante années, 'exerça sur l'Europe entière une influence bien plus grande que celle du pouvoir, que celle même du despotisme ; car l'influence était Topinion : seule aiïtorité sans limites. Buffon , par les riches combinaisons d'un style, fruit du génie et du travail, égala cette nature si magnifiquement variée, dont il fut souvent l'heureux interprète^ et toujours le peintre sublime. J.-J. Rousseau, là gloire dé 6e-' nève, augmenta le nombre des modèles que possédait la langue française. Nul ne sut prêter aSiîx passions une éloquence plus brûlante et plus vertueuse; nul, un langage pins auguste à la philosophie morale; nul surtout ne proclanla d^uiie manière aussi imposante le principe éternel dé la souveraineté des peuples. Ses ouvrages seront toujours chers au jeune homme ardent , mais biieh né, à la tendre mère de famille, à l'instituteur habile, à l'élève reconnaissant, au philosophe, à l'homme libre. Si quelquefois sa raison parut succomber sous l'ascendant d'une imagination trop active ; s'il devint misanthrope par excès' même de sensibilité , qui n'a plaint mille fois ce sublime infortuné, à qui la nature avait vendu si cher les dons d'un esprit supérieur? En lisant ses derniers écrits, rêveries d'un cœur malade, qui n'a pas, en idée, versé sur ses blessures profondes le baume de la consolation? Qui n'a pas mouillé de larmes res-

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peçtueuses^ sçs pages éloquentes et mélauco- Uque^? Çl'aut^e^ personnages remarquables brit* Is^eiit . japrès ces écrivains du premier ordre : le s^'^ant.ré&trmateur de la chronologie, Fréret, £iis^^ df$yp>^^Ure, sous Tautorité des faits et de la critiquable merveilleux des ipythologies ancieni^^ çt modernes; l'auteqr c^ l'excellent livre des Tropesy Dumarsais, ^approfondissait avec clarté la gramn^aire et la rhétorique; ÇçmdiUaç,pénéU^nt d^^^ Iç^ ,rpute$ que Locke avait déjà frayée^, closant tour à tour les principe^ de T^rt de pi^nser,, dfï JVt de raisonner, de l'af t de parler, de l'art' d'écrire, développait cetjte grammaire générale , instrument de toutes les sciences , et langue yr^ipnç^t universelle. Lavobier , dans ces derniers tçms, rendait un hommage illustre à la méthode de Cpi^dUlac : il l'appliquait aux sciences physiques ; et,:par le résultat d'une saine analyse, ce fondateur çle la nouvelle chimie, en refaisant lanomenclaturci, refaisait la science elle-méniQ* Les arts du dessin, si florissans en Europe durant les deux derniers siècles, laissaient apercevoir, même en Italie, quelques signes de décadence ; mais Léo , Vinci , Durante , Pergolèse , Jomelli , donnaient à la musique un éclat que leurs successeurs ont encore augmenté. La poésie voyait briller tour à tour Adisson. Pope, Thompson, Haller, Gessner, Métastase. Deux historiens philosophes, David Hume

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et Bobertopa, formés à l'école de Voltaire, inar^ chaient sur ses traces lumineuses, que, parmi nous, Raynal a suivies comme eux. Smith révélait aux gouvern^mens les véritables sources de la richesse des nations; B^ccaria, les principes de ^h^manité| de la justice et de la politique, dans l'application des peines aux délits; Linné facilitait Uétude des sciences naturelles par un système simple et veste à-la*fpis; Euler, disciple immortel des Beraouillis , portait l'analyse mathématique à un degré que D'ayai^nt point coimu ses maîtres eux-mêmes.

Quelques masses sont encore nécessaires pour compléter l'esquisse rapide du dix^huitième siècle. Divers évènemens ont signalé cet âge illustre; quoique séparés p^ des intervalles, il a fallu les présenter ensemble. Résultats de l'esprit philosophique > et tous imi^édiatement liés entre eux , ils nous conduÂieiit jusqti'à l'époque actuelle , et influeront au loin sur les tema à venir. Même avant le milieu du siècle, l'appel que faisait Voltaire à l'Europe fut entendu par Frédéric : le monarque prussien fonda sa renommée sur des victoires éclatantes; il l'affermit par des lois sages. Les esprits supérieurs sont les véritables héros de l'histoire : Frédéric était de ce nombre ; et , de* puis l'empereur Julien^ le hasard n'avait jeté sur le trpne aucun géqie de . cette trempe. Héritier

d'une puissance arbitraire » il se sentit^ fort par lui-même, et lui donna des limites. Il vainquit l'habitude et jusqu'au penchant qui l'entraînaient Ters le despotisme. Il osa créer dans son empire , et la liberté de conscience , et la liberté de la presse : droits les plus intimes du peuple; droits établis dans les monarchies tempérées, et sans lesquels le mot république n'est qu'une amère dérision. Il se fit le disciple , et devint l'égal des philosophes firançais. Son amitié fut pour eux une égide qui les protégea dans leur patrie, et contre les petites intrigues des littérateurs médiocres, et contre les persécutions d'un pouvoir jaloux. 11 introduisit parmi les rois la haine du fanatisme religieux, et quelques principes d'une saine législation. Catherine en Russie, Léopdld en Toscane , Joseph en Autriche , cultivèrent tour à tour les germes qu'il avait semés ; et , si dans les gouvememens absolus le fardeau de la servitude pesa moins sur les nations , la philosophie serait ingrate en n^ligeant d'en rendre hommage au grand Frédéric. Bientôt s'éleva V Encyclopédie y prodigieux monument, dont Bacon jadis avait posé la première pierre. Deux Français partagèrent l'honneur d'avoir cru possible la construction d'un tel édifice : Diderot, imagination vaste et ardente; d'Alembert, esprit aussi étendu, moins exalté, plus méthodique, et le second géomètre

de l'Europe, puisque Euler illustrait encore l'Allemagne. Tout fut merveilleux dans cette entreprise: la hardiesse du plan, la beauté du discours préliminaire , l'un des chefs-d'œuvre du siècle ; le nos^bre, les talens, la renommée, le zèle des coopérateurs ; la rapidité de l'exécutioil; l'exécution elle-même , imposante en son ensemble , supérieure en quelques parties , défectueuse , il est vrai, dans plusieurs autres, soit par l'état d'imperfection de quelques-unes des sciences, soit par la surveillance inquisitoriale d'un gouvernement ombrageux. Mais le plus grand bien qu'ait fait l'Encyclopédie, c'est d'avoir tracé pour jamais, en France, une ligne de démarcation entre les hommes du mensonge et les hommes de la vé* rite ; c'est d'avoir rendu publique cette association long-tems secrète d'esprits éclairés , conduits au même but par des routes diverses. Long-tems épars, et tout à coup' rapprochés , ils se révélèrent l'un à l'autre; ils s'avertirent mutuellement de leur puissance. Alors les véritables gens de lettres se respectèrent et furent respectés; alors les partisans surannés des superstitions virent se fermer devant eux les portes des académies. La raison trouva des amis jusqu'à Versailles; elle obtint même quelquefois le silence de la Sorbonne : le parlement eut ses Malesherbe , et le ministère ses Turgot. Cependant, au fond d'une imprimerie de

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Philadelphie 3'élevait un homme, qui s'exerçait à braver la foudre, en attendant qu'il affrontât le despotisme. De hardies expériences sur l'électricité plaçaient Benjamin Franklin parmi les physidens célèbres; la liberté de l'Amérique septentrionale le fit monter au rang des bienfaiteurs du genre humain. Autrefois le vertueux Penn avait apporté sur cette rive, à des peuplades sauvages, non plus les présens ordinaires de l'Europe : la guerre et la dévastation; mais les avantages de la société civile: l'agriculture, le commerce et l'industrie laborieuse. Sa postérité peuplait ces régions paisibles; c'étaient les enfans des Anglais. Une métropole ambitieuse osa l'oublier ; exigeant des contributions accablantes, elle répondit aux prières par des menaces, aux réclamations par des baïonnettes. La supériorité de l'opinion sur la force fut encore une fois démontrée : Franklin fit déclarer sa patrie indépendante. Un imprimeur punit l'Angleterre; et YAmériqvie instruisît l'Europe. On proclama dans la république nouvelle la nouvelle théorie des droits de l'homme; et siu* cette base sacrée fut établi le gouvernement le plus parfait qui eût jusqu'alors honoré la terre. Il appartenait à la France d'imiter la première un si bel exemple; de garantir, comme les Etats- Unis d'Amérique, la liberté civile, la liberté de la presse, la liberté religieuse , l'élection vraiment

populaire; de perfectionner encore le système représentatif, en liant davantage les différentes parties du corps politique, en rendant plus centrale et plus rapide Faction du pouvoir exécutif, sans le confier aux mains d'un seul , et sans cha<^ touiller l'ambition par une trop longue jouissance de Tautorité. Voilà ce que fit, dans un calme tardif, une assemblée qui avait fondé la république française au sein des tempêtes. L'histoire dira quelle puissance déchaîna ces tempêtes sanglantes; elle examinera s'il faut imputer à la philosophie la proscription des philosophes; à la liberté le massacre de ses plus intrépides soutiens. Forcée d'interroger tons les vestiges d'une horrible époque, elle verra peut-être les mêmes mains distribuer secrètement les poignards d'un tribunal homicide et les torche^ fanatiques de la Vendée. L'ignominie pèsera sur les crimes; mais, dans cette révolution calomniée par eux , tout ce qui appartient à la philosophie subsistera. Ces principes étemels de la souveraineté des nations et de l'égalité des hommes seront étudiés et chéris, même sous les gouvememens arbitraires; ils resteront déposés dans toutes les âmes qui sentent la dignité de l'espèce humaine. Tu nais, dix-nenvième siècle , pour consommer l'ouvrage des siècles qui t'ont précédé l Quels hommes ambitieux de tyrannie ou de servitude t'arrêteraient dans ta car-

3o PROGRÈS DES CONNAISSANCES

rière? jeune encore, txi les verras vieillir et mgurir. Ta force est celle de la nature. Non , la raison publique ne permettra point qu avili dès ta naissance tu sois mutilé par le fer, comme les eunuques de rOrient.

Depuis la réforme opérée, en 1600, dans l'Université de Paris, la congrégation de l'Oratoire et la fameuse société de Port -Royal ouvrirent de nouvelles écoles. On y respirait du moins le goût d'une saine littérature : c'est à Port-Royal que la France doit Pascal et Racine ; et Massillon sortait de l'Oratoire. Le sage Rollin rendit les études plus littéraires au sein même de l'Université ; il comprit que l'histoire devait faire partie de l'instruction , mais il ne songea qu'à l'histoire ancienne : encore ce genre d'enseignement ne fut-il jamais adopté dans les collèges. La philosophie cartésienne n'y fut admise qu'au moment où l'Europe était prête à l'abandonner. Long-tems avant, le père Lamy, de l'Oratoire , fut persécuté pour avoir osé l'enseigner dans les villes de Saumur et d'Angers. Vingt-cinq ans après la mort de Descartes , l'Université présenta une requête au parlement , pour interdire dans toute la France la doctrine de ce philosophe : la requête fîit supprimée , grâce au judicieux Despréarux; et quelques traits de ridicule effacèrent du moins un article dans l'histoire des folies humaines. La philosophie de

ET DE L'ENSEIGNEMENT. 3i

Newton fut repoussée avec plus d'acharnement encore : il s'écoula soixante années entre l'époque où Newton publia les principes de la philosophie naturelle, et l'époque où l'auteur des institutions neivtoniennes professa le premier la nouvelle physique dans l'Université de Paris ^. Quant à la philosophie de Locke, elle ne fut jamais bien connue des collèges : le peu de ses idées qui y transpira y fut constamment défiguré par un fatras inintelligible. Les nouvelles méthodes de Duclos , de Condillac , de Dumarsais , concernant la grammaire, la logique, la rhétorique, les langues anciennes , furent soigneusement écartées , grâce au respect pour les traditions ; grâce encore à la dignité des vieux professeurs , qui aimaient mieux enseigner qu'apprendre. Aussi la disproportion devint chaque jour plus étrange entre l'état des connaissances et l'état de l'enseignement public. Les collèges suivaient la marche de l'esprit général , mais comme un nain suit un géant : chaque pas qu'ils font tous les deux accroît l'intervalle qui les sépare.

Que signifient donc ces vœux ardent d'un petit nombre d'hommes pour le rétablissement des collèges? Que veulent dire ces regrets pathétiques? Quel en est l'objet véritable? Serait-ce un cours de langues anciennes, où le grec était à peine enseigné ; où le latin même ne pouvait s'ap-

3a PROGRES DES CONNAISSANCES

prendre que par six ans de routine, sans connaissance méthodique des élémens de la langue : vice radical , entrevu par le savant Tanneguy-Lefèvre, démontré par l'exact Dumarsais? Seraitce une rhétorique, reconnue insuffisante par Rollin lui-même, perfectionnée par lui, mais par hii seul, où la littérature française occupait si peu d'espace, et qui, de nos jours encore, n'était qu'une septième année de l'interminable cours de langues anciennes ? Seraient-ce ces deux années de philosophie où tant de connaissances diverses étaient enseignées par le même professeur? Seraient-ce ces cahiers latins de logique? Serait-ce cette logique elle-même, aussi vaine dans ses recherches , aussi gothique dans ses formes, aussi barbare dans son langage, qu'en ces tems où Bacon la déclarait inutile aux progrès des sciences? Serait-ce cette métaphysique impénétrable que l'on affecte de confondre avec l'analyse, et qui est à l'analyse ce que les ténèbres sont à la lumière ? Serait-ce ce cours indigeste de physique et de mathématiques où tous tes objets présentés confusément, et presque à-la- fois, ne pouvaient laisser dans l'esprit que des traces incertaines et fugitives? Seraient-*ce ces trois années de théologie qui faisaient d'un étudiant utk bachelier, puis un licencié, puis un docteur? Tondrait- on renouveler ces métamorphoses, et liotis feire vé-*

ET DE L'ENSEIGNEMEIÏT. 33

trograder vers les tems heureux où la censure de la Sorbonne était nécessaire à la vogue d'un ouvrage , et où les parlemens faisaient brûler des livres, faute de mieux? Serait-ce le régime intérieur des collèges ? Cest une vraie géole de jeunesse captive y répond Montaigne , avec cette force originale qui le caractérise. Serait-ce l'ensemble de toutes ces choses ? Comme si tant de parties, également vicieuses, d'ailleurs nullement coordonnées entre elles, pouvaient former un tout excellent! Consultez les écrivains qui, dans le dernier siècle, ont honoré la France et la raison humaine: Voltaire, Montesquieu, L J. Rousseau, d'Àlembert, Dumarsais,Condillac, Helvétius, Condorcet : il n'en est pas un seul qui n'ait gémi sur l'état de l'enseignement public. Mais, dira-t-on, c'étaient des philosophes ; ils étaient intéressés à propager, à défendre un nouveau système. J'entends : la philosophie , apparemment toute puissante à la cour de Louis XY, leur distribuait pour récompenses des ministères, des gouvernemens , des' évéchés , des bénéfices considérables. On sent l'absurdité d'une telle supposition; mais, si l'on veut dire seulement que le désir d'étendre l'empire de la vérité faisait l'intérêt de leur vie entière , j'accepte pour leur mémoire cette accusation glorieuse; et de tels reproches ne sont mérités que par de tels hommes.

OEnvres anciennes. IV. ^

Pour revenir un moment sur l'ensemble de l'institution des anciens collèges, voici ce qu'en disait, dans le tems de leur splendeur, un écri* vain qui les connaissait parfaitement : «c J'en apff pelle à l'expérience et au témoignage de la nation, « de ceux même qui, par préjugé, soutiendraient (( la méthode ordinaire. Les connaissances que « l'on acquiert au collège peuvent-elles s'appeler «des connaissances? Que sait-on, après dix anfc nées que l'on emploie , soit à se préparer à y « entrer, soit à se fatiguer dans le cours des dif- «férentes classes? Sait- on même la seule chose <c qu'on y a étudiée : les langues, qui ne sont que « des instrumens pour frayer la route des sciences? « A l'exception d'un peu de latin qu'il faut élu- « dier de nouveau, si l'on veut faire quelque usage « de cette langue , la jeunesse est intéressée à ou- « blier, en entrant dans le monde, presque tout (c ce que ses prétendus instituteurs lui ont appris. » Le même écrivain dénonce un abus plus grand encore. Après avoir observé qu'un étranger à qui l'on expliquerait les détails de notre éducation s'imaginerait que la France veut peupler les séminaires, les cloîtres et des colonies latines , il ajoute ces mots remarquables : « On veut exclure ceux <c qui ne sont pas célibataires de places purement «civiles. Quel paradoxe! Il semble qu'avoir des « enfans soit une exclusion pour pouvoir en éle-

a ver. Le bien de la société exige manifestement a une éducation civile; et^ si on ue sécularise pas ce la nôtre, nous vivrons éternellement sous Tesc( clavage du pédantisme. » Les personnes pieusement zélées pour les vieilles institutions ne manqueront pas de crier au blasphème , aux principes révolutionnaires , peut-être même à l'idéologie ^. Elles demanderont au moins dans quel philosophe, dans quel livre brûlé se trouvent ces passages audacieux. Ils sont tirés d'un discours public ^ , prononcé par un magistrat , parlant au nom du roi de France, au milieu d'un parlement, dans une province éloignée du centre des lumières, il y a déjà quarante années.

Le vertueux Lachalotais était digne de manifester avec courage des principes adoptés, même alors, par tous les hommes qui ne redoutaient point leur raison. Les lumières, répandues malgré les universités, rendaient un changement total indispensable. On voulait un enseignement substantiel, où la variété des connaissances vint à-lafois exercer et délasser l'esprit, que des études uniformes et rebutantes fatiguaient, sans l'exercer. Aussi le nouveau plan présenté par Lachalotais se rapprochait, à beaucoup d'égards, du mode actuellement suivi dans les écoles centrales. Je ne parlerai point ici des améliorations que déjà Ton peut entrevoir, soit en établissant un pensionnat

36 PROGRF.S DES CONNAISSANCES

près de chaque école; soit en étendant par de nouveaux coura l'étude de quelques - unes ' des sciences; soit en désignant les divers objets d'enseignement qui, chaque année, doivent marcher ensemble jusqu'à l'achèvement des études. Ces idées, importantes sans doute, ont été suffisamment développées dans l'ouvrage que vient de publier un sénateur 7, apologiste éclairé des écoles centrales , et accoutumé , dans plus d'une circonstance, à servir utilement sa patrie. Mais, en ne considérant les écoles que dans l'état où elles sont aujourd'hui, ce n'est pas un homme de bonne foi qui pourra contester l'immense supériorité du système actuel sur l'ancienne routine. Comment ne pas sentir, en effet, que la méthode des cours séparés est la seule admissible, ou, pour mieux dire, la seule méthode; qu'en France la langue française doit présider à l'enseignement; qu'il faut cultiver la physique et l'histoire naturelle, qui forment l'esprit à l'observation; les mathématiques, qui lui donnent le besoin des démonstrations rigoureuses; que l'art du dessin doit entrer, comme ces sciences, dans l'enseignement public, puisqu'il est sussceptible , comme elles, d'une foule d'applications utiles aux différentes professions; que la connaissance de la géographie est indispensable pour étudier l'histoire; que l'histoire elle-même, que la législation, sont les prin-

cipales études de rhomme et du citoyen; que dans ces deux cours si importans se trouve le véritable cours de morale, puisque la morale se compose des devoirs de l'homme envers ses semblables, et des devoirs du citoyen envers la société entière ; que c'est dans leurs vrais élémens , dans leurs racines^ qu'il faut étudier les langues modernes; qu'il est nécessaire de faire connaître à des Français la littérature française, en la comparant aïKK littératures anciennes et étrangères? Comment ne pas sentir enfin que la grammaire générale ne peut être détachée d'un tel ensemble, à moins qu'on ne veuille élever un édifice sans base, et fonder un art d'écrire indépendant de l'art de penser?

La patrie appelle au sein des écoles centrales tous les citoyens, sans distinction : l'enseignement est gratuit. On ose combattre jusqu'à cette idée si conforme aux principes de la vraie sociabilité : on ne craint pas de poser en principe que, pour le bien de la société même , l'ignorance doit être à jamais le partage de la multitude. Ainsi, le but de l'enseignement serait d'agrandir quelques hommes aux dépens de l'espèce humaine! Ainsi les hommes seraient divisés par la nature eu deux classes : l'une peu nombreuse , destinée à connaître et à cacher la vérité ; l'autre immense , innombrable, éternellement condamnée à la servi-

tude de l'erreur! Non; c'est là une maxime impie , qui dégrade à-la-fois tous les élémens de l'humanité, puisqu'elle n'établit dans l'espèce entière que des tyrans hypocrites et des esclaves abrutis. La raison n'est pas un privilège de quelques-uns: elle est accordée à tous pour examiner; et la philosophie n'est elle-même qu'un examen perpé* tuel. L'objet constant de ses travaux est d'étendre chaque jour les conquêtes de la raison, d'enhardir à l'examen les hommes accoutumés à oroire, de répandre les lumières avec profusion , avec égalité , s'il est possible. C'est dans la répartition plus étendue , plus égale des lumières , que consiste la véritable et peut-être l'unique supériorité du dixhuitième siècle sur les âges qui l'ont précédé. C'est en cela que consistera la supériorité progressive des siècles qui lui succéderont. Laissons ceux qui vivent de l'erreur combattre la philosophie par des argumentations aussi lumineuses que les cahiers de l'ancienne logique; laissons quelques rhéteurs défendre encore, dans les institutions vieillies , les intérêts puérils de leur amour propre : ils peuvent supposer l'ignorance universelle, lui insulter, en voulant pourtant la maintenir, et s'isoler complaisamment dans le savoir qu'ils n'ont pas. Pour vous, jeunes élèves! vous rapporterez des écoles centrales des idées plus généreuses , des connaissances plus utiles et plus

ET DE L'ENSEIGNEMENT. Sg

fécondes. En quelque poste public ou privé que vous serviez un jour la patrie : à la tribune, au sein des camps, parmi les administrations, dans les ateliers des arts et du commerce , vous ne serez jamais ingrats envers les sciences libérales; jamais vous n'oublierez que vos lumières appartiennent, non pas à vous seulement, non pas à la patrie, mais à l'humanité entière; qu'augmenter sans cesse la masse des lumières publiques est un droit qu'il est beau d^exercer; que c'est un véritable devoir; et que, dans tous les tems, les hommes mémorables furent ceux qui , même avec péril , ont le plus constamment rempli ce devoir sacré. L'histoire en ce point s'unit, pour nous instruire, aux théories philosophiques; et, puisqu'il est encore des esprits qui ont besoin d'autorités d'un grand poids, même quand les vérités jaillissent évidentes, qu'il me soit permis de terminer ce discours par une haute pensée du fondateur de la philosophie moderne ^. a II est , dit le chancelier Bacon , trois « genres et comme trois degrés d'ambition : le flc premier, celui des hommes qui affectent dans « leur patrie une supériorité exclusive : genre vul* ce gaire et dénatiu-é ; le second , celui des hommes «qui veulent rendre leur patrie dominante au «milieu de l'espèce humaine: genre plus élevé, <c non moins injuste. Mais, si quelqu'un s'efforce « de fonder ou d'agrandir la domination de Tes-

4o PROGR. DES CONN. ET DE L'ENS.

«pèce humaine sur l'universalité des choses, sou « ambition , si c'est là le mot véritable , est sans ce contredit plus saine et plus auguste que toute « autre. Or, l'empire de l'homme sur les choses « a pour base unique les sciences et les arts; car (( ce n'est qu'en obéissant à la nature qu'on par- « vient à lui commander. »

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A la vieille tyrannie des préjugés.

En prononçant ce discours, j'ai cru devoir borner à quelques traits généraux le tableau de l'esprit humain durant le dix-huitième siècle ; mais les raisons qui m'ont fait supprimer plusieurs développemcns à la lecture n'ont pas dû m'empécher de les rétablir à l'impression.

a. Quelques traits de ridicule effacèrent du moins un article dans l'histoire des folies humaines.

La requête de l'Université de Paris fut présentée au parlement en 1675. Elle n'eut point de suite, et ne fiit point publiée. Il ne reste d'autres vestiges de cette ridicule affaire que l'arrêt burlesque, composé par Despréaux : opuscule philosophique, dont le but et le succès font également honneur au légblateur de notre poésie.

3. OÙ l'auteur des Institutions newtoniennes professa le premier la nouvelle physique dans l'Université de Paris.

Il n'y a pas la moindre exagération dans le texte du discours. Ce fut en 1687 que Newton publia le livre intitulé : Prineipia philosophiœ naturalis. Ce fut en 1 747 que M. Sigorgne fit parûtre ses Institutions netvtoniennes , et professa la nouvelle physique au collège du Plessis.

4a NOTES.

4. Vice radical, entrevu par le savant Tanneguy- Lefèvre, démontré par l'exact Dumarsais.

Voyez la Méthode raisonnée de Dumarsais. Voyez aussi, dans le second volume des Mémoires de Sallengre, un petit traité ayant pour titre : Nouvelle méthode p<^ur commencer les humanités grecques et latines. Cet écrit, curieux à lire, est de Tanneguy-Lefèvre, père de madame Dacier, et Tun des meilleurs humanistes du dix-septième siècle. Il avait de la dignité dans le caractère. Il embrassa par conviction la religion protestante, quand d'autres Tabandonnaient par intérêt. II perdît une pension de i5oo livres, pour avoir été trop peu docile aux volontés du ministre Colbcrt , et dédia son édition de Lucrèce à Pélisson, victime alors d'une lettre de cachet. Pélisson lui-même et La Fontaine donnaient des exemples du mcmo genre. Ces actions généreuses ont été souvent rappelées; mais, dans un tems où la moindre puissance n'est jamais rassasiée de louange, et la servitude jamais fatiguée de bassesse, il faut les rappeler encore pour encourager les hommes de lettres qui ont conservé quelque indépendance , et faire rougir ceux qui n'en ont plus.

5, Peut-être même à l'idéologie.

Depuis quelque tems, il paraît convenu de déclamer contre les métaphysiciens , contre l'idéologie , même quand il s'agit de toute autre chose; on fait de plus, quand on le croit utile, calomnier officieusement la prétendue faction métaphysicienne. Cela n'est pas bien. D'abord il faut se persuader que les libelles déshonorent à-la-fois ceux qui les font et ceux qui les commandent. Quant à l'idéologie, c'est la science de Locke et de Condillac. Elle n'est point nébulevsk, quoi qu'en aient pu dire certains orateurs ; elle est très-<;laire pour les hommes qui pensent; elle est trop claire pour ceux qui voudraient empêcher les hommes de penser.

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