ACTE I, SCÈNE III
A nos vaillans guerriers Carthage en vain s'oppose : Pour lui fermer la mer déjà tout se dispose; Timoléon prétend l'attaquer dans ses ports, Peut-être sur les flots surprendre ses trésors, La chercher, la combattre, et jusque sur nos rives Traîner son opulence et ses voiles captives.
Combien des immortels je ressens les faveurs ! Combien sur tous mes jours ils ont versé d'honneurs ! Épouse fortunée, et plus heureuse mère, J ai deux fils vertueux qui remplacent leur père. Tous deux ont aux combats guidé nos étendards. Maintenant , le premier , brillant sous mes regards , D'un magistrat du peuple exerce la puissance ; L'autre , loin de mes yeux signalant sa vaillance , Des mains d'un peuple ami fera tomber les fers , Et du joug de Carthage aflFranchira les mers.
TIMOPHÀNE.
L'entreprise est sans doute illustre et magnanime,
Digne de cette ardeur dont la gloire l'anime.
Je l'avoûmi pourtant ; j'ai peine à concevoir
Que l'on veuille tenter tout ce qu'on croit pouvoir.
Quel espoir nous séduit ? quelle fureur nous presse ?
Deux siècles de combats ont fatigué la Gfàce.
L'Univers étonné la vit se réunir,
S'opposer aux Persans , les vaincre , les punir ;
Et trois fois Marathon , Salamine et Platée
Relevèrent l'éclat de sa gloire insultée.
La justice en ce temps conduisait ses guerriers, ,
358 TIMOLÉON
£t vingt peuples rivaux confondaient leurs lauriers. Mais depuis, excitant de plus sombres querelles, La haine a divisé nos palmes fraternelles.
Durant un demi-siècle , au sein de nos cités , Nos fleuves ont roulé des flots ensanglantés. Pourquoi troubler encor la tranquille Aréthuse ? Pourquoi porter la guerre au sein de Syracuse? Ceux que nous combattons nous ont- ils outragés? A-t-on vu par Denys nos temples saccagés? Ses voiles, dans Coriuthe apportant les ravages, Ont-elles violé Torgueil de nos rivages ?
Ah! sans chercher encor des succès incertains, Sans vouloir rallumer des feux à peine éteints. N'avons-nous pas nous-même à réparer nos pertes ? Ne nous reste-t-il pas des campagnes désertes. Qui , d'un aspect stérile importunant les yeux , Appellent vainement le soc laborieux ?
Faut-il toujours braver la mort et les tempêtes. Toujours perdre du sang et rêver des conquêtes? £t nos braves soldats ne pourront-ils jamais Goûter dans leurs foyers les douceurs de la paix ?
DÉMARISTE.
La paix avec des rois ! la paix avec des traîtres ! Corinthe et Syracuse ont les mêmes ancêtres.
Nos frères, sans secours, seraient abandonnés Aux fureurs de Denys qui les tient enchaînés ! Non. Par leur liberté que la guerre s'achève : Ne parlons jusque-là ni de paix ni de trêve.