‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 51 sur 279 · CHAPITRE IlL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IlL

Arrivée de moDseigneor Tévéque de Chartres, de mootflgneur le duc d*A.DgoaIéine , de Madame et de M ossievR' Second paoaement de la blessare.

Monseigneur le duc de Berry n'avoit cessé de demander un prêtre. M. le comte de Clermont étoit parti pour les Tuileries, d'où il ramena M'^ l'évêque de Chartres , confident d'une conscience qui n'a rien à cachera la teri*e. Le prélat , accoutumé à admirer le père , venoit s'instruire auprès du fils. Il trouva le prince dans le cabinet de sa loge, assis dans un fauteuil, soutenu par ses gens , et entouré de chirurgiens ; il avoit toute sa connoissance. Le blessé tendit la main au respectable évéque , demanda les secours de la religion , en exprimant les plus vifs sentiments de foi, de

SUR LE DUC DE BERRY

repentir et de résIgnatioB. M^ l'évéque de Char^ tRs eihottaM*' le duc de Berry à la confiance en Uea : il loi demanda un acte général de contritkn, afin de pouvoir Fabsoodre, calmer ses inquiétades, et attendre le moment où il seroit possibléàS. A. R. de fledre une confession plus détaillée.

M. le comte de Hesnard, se flattant encore que la blessure n*étoit pas mortelle, étoit allé chercher M^ le duc d*Angouléme. Ce prince , qui ve- Doit de se coucher, s*habilla à la hâte , et se rendit au lieu de douleur. L*entrevue des deux frères ne peut s'exprimer. M^ le duc d'Angouléme se jeta sur la plaie de M^ le duc de Berry , en la baisant et en Tinondant de ses larmes ; ses sanglots rétoufr<Ment : son malheureux frère étoit également incapable de parler.

Tout ceci se passoit dans le petit salon de la ioge. On résolut alors de porter le prince dans ime pièce vdsine, où Ton établit une espèce de Kt sur quatre chaises , que Ton remplaça par un lit de sangle.

Iffs' le due d'Angouléme, craignant quelque nouveau danger, n'avoit pas permis à MànAMB 9e raccompagner lorsqu'il s'étoit rendu à l'Opéra; mais Madahe n'avoit pas tardé à le suivit. Que lui importent les périls? Est-Il une dooleor qui puisse se passer d'elle , une adveraté qui Tait jamais fait reculer? Madame est . accoutumée à regarder la révolution en face : ce n^étoit pas la première fois que la fille de Louis XYI et de Marie-Antoinette prenoit soin d*un frère mourant

Bientôt Monsieub arrive. Il faut connoltre la bonté , la tendresse , le cœur paternel de ce prince pour savoir ce qu'il eut à souffrir. Monsieur s'éloft obstiné à venir seul; mais il ne savoit pas qii*Qn de ses meilleurs serviteurs, M. le duc de Maillé, avoit trouvé moyen de l'accompagner, et le faire la place de l'honneur de la place la moins boDorée. H^ le duc de Berry témoigna le désir de doDoer sa bénédiction à Mauemoiselle ; elle lui fat apportée par madame la vicomtesse de GontnLAlorsleprincelevantunemaindéfaillantesur a fille : « Pauvre enfant, lui dit-il, je souhaite « qoe tu sois moins malheureuse que ceux de ma « famille. » M^ le duc d'Orléans , madame la du- ^tcsae d'Orléans, mademoiselle d'Orléans, qui s'étoicDt rencontrés au spectacle, n'a voient pas Vàtté k prince : le père du duc d'Enghien arriva àfODtour.

On tenta les saignées de pied presque sans succès; mais plusieurs applications successives des ventouses apportèrent quelque soulagement au prince. Le pouls se ranima , le visage se colora, le sang coula par les veines ouvertes : Ton se réjouit de voir couler ce sang I

M. le doc de Maillé et M. le comte d'Audenarde étoient allés chercher M. Dupuytren. Ce célèbre chirurgien arriva à une heure : quand il entra, il trouva le prince couché sur le côté droit : sa pé** leur, ses traits altérés, sa respiration courte, le gémissement qui s'échappoit de sa poitrine , la sueur froide qui couvrolt son front, le désordre de ses mouvements, le bouleversement de son lit, le sang qui inondoit ce lit , et, plus que tout cela , l'horrible blessure qui se présentoit à découvert, frappèrent de consternation un homme pourtant accoutumé aux spectacles des douleurs humaines. Le prince ne reconnoissoit point M. Dupuytren : il lui tendit affectueusement la main , en lui disant qu'il souffroit cruellement. M. Dupuytren examina la blessure, puis se retira à i^écait pour consulter avec les hommes de l'art, MM. filan** cheton, Drogard, Bougon, Lacroix, Therein, Caseneuve, Dubois, Baron, Boux, et Foumier, jeune chirurgien qui se fit distinguer par son zèle. On fût d'avis d'élargir la plaie , comme te seul moyen qui restAt d'ouvrir une issue au sang épanché dans la poitiine.

M. Dupuytren se rapprocha du prince, et Tinterrogea sur um état; il ne put en obtenir de réponse. Il pria madame la duchesse de Berry de lui adresser quelques questicms. La princesse, se penchant sur lui, dit à son mari : « Je vous en « prie, mon ami , indiquez-m<^ Tendroit où voua « soi|ffrez. > Le prince se ranima à cette voix si chère, prit la main de sa femme, et la posa sur sa poitrine. Madame la duchesse de Berry reprit : « C'est là que vous souffrez? — Oui, répondit-il « avec peine : j*étouffe. »

MoNSiBUB voulut éloigner sa fille pendant l'opérati(m. < Mon père , dit-elle , ne me forcez pas « à vous désobéir ; » et , se tournant vers les gens de Fart : « Messieurs, faites votre devoir. » Pendant l'opération elle étoit à genoux au bord du lit , tenant le prince par la main gauche. Lorsqu'on porta le fer dans la plaie, M*' le duc de Berry s'écria : < Laissez-moi, puisque je dois mourir. — ft Mon ami , dit sa femme en pleurs , souffrez pour « l'amour de moi ! » Un mot de cette jeune et admirable princesse apalsoit les douleurs de son

MÉMOIRES

mari ; quand M^ Tévéque de C3iartres parloit de religion, tout se changeoit dans le malheureux prince en acte de résignation à la volonté de Dieu. L'opération faite , M^^ le duc de Berry passa la main sur les cheveux de la princesse, et lui dit : « Mapauvrefemme^quevousétesmalheureusel»

On reconnut dans Topération toute la profondeur de la plaie. Le couteau dont le prince avoit été frappéavoitsixàseptpouces delongueur ; la lame en étoit plate , étroite , à deux trandiants , comme celle du couteau de Ravaillac, et extrêmement aiguë.

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