CHAPITRE VIL
Monseigoear le duc de Berry à Turin.
Monseigneur le duc de Berry amusoit toute la cour par ses reparties et sa vivacité. On ref rou* voit en lui, à cette époque, quelques-unes des singularités des divers personnages que Ton avoit vus paroître à Turin , depuis le brillant comte de Grammont jusqu'à ces Vendômes , braves , spirituels, insouciants, qui, négligeant tout dans la vie , ne soignoient que leurs victoires.
M^' le duc d' Angouléme et M^ le duc de Berry étudièrent un excellent plan d'éducation militaire, tracé par M. le duc de Sérent. Ce plan, formé pour la France , fut , par un changement devenu nécessaire , rendu applicable à un terrain étranger. On se servit des marches de Charles YIII, de Louis XII , de François I"*, et des compagnes de ce Catinat, héros à Marsaille, solitaire à Saint- Gratien, indifférent aux honneurs, parce qu'il les méritoit tous.
Il y avoit à Turin une bonne école d'artillerie; M^ le duc d'Angouléme et M^ le duc de Berry en suivirent les exercices. Ils passèrent par tous les grades, depuis le rang de simple canonnier jusqu'à celui de capitaine. Ils chargeoient, pointoieut et tiroient leurs pièces avec rapidité et précision. Ils fondirent deux canons sur lesquels leurs noms furent gravés. Un de ces canons tomba entre les mains des François lors de Tinvasion du Piémont. On le voyoit encore , il y a quelque temps, dans un de nos dépôts d'artillerie : singulier monument de nos conquêtes et des jeux de la f(N*tune 1
Cependant les troubles de la révolution croissants commençoient à menacer les États voisins : l'Europe se disposoit à la guerre. Ce fut alors que M^ le duc de Berry écrivit cette lettre à son père; c'est le premier cri de Thonneur dans le cœur d'un François et d'un Bourbon ' :
« Avec quel plaisir nous avons appris la lettre « du régiment de Berwick , et votre réponse , ainsi 1 que celle de Monsieur I Ah ! que ne suis-je près « de vous 1 je voudrois bien voir ces bons soldats « et me battre avec eux ; je leur dirols comme « notre Henri : Camarades y si dans la chaleur « du combat vousperdes vos drapeaux , ralliez* « vous à mon panache blanc y qui ne sera jamais « qu'au chemin de l'honneur. Cette pensée m'a « fait bouillir le sang dans les veines. Marchons, t mon cher papa, pour rendre la liberté à notre
> Turio> 15 août I701.
MÉMOIBES
« malheureux rof ; trente-deux officiers du régi-' « meut de Yexin sont arrivés à Nice, remplis de « zèle et de courage; je n*en manque pas non plus, « et suis prêt à me bien battre. »
CHAPITaE VIII.
Départ de monseignf ur le doc d'Angoulème e( de monfeigneur te duc de Berry pour rarmée des princes.
L'assemblée nationale déclara la guerre à TÂutriche et à la Prusse '. Les deux princes, partis de Turin , vinrent rejoindre M^ le comte d'Artois, pour faire sous les ordres de Monsieur , et «ous ceux de leur auguste père, cette campagne qui devolt tout finir, et qui commença tout. Beaucoup d'émigrés n'a voient rien apporté avec eux; quelques-uns déployoient les dernières marques de la fortune. Les différents corps d'officiers de l'armée faisoient le service de soldats ; la marine étoit à cheval ; les gentilshommes , formés en compagnies , se distinguoient par le nom de leurs provinces. On étoit gai, parce qu'on étoit sous la tente, qu'on alloit puiser l'eau, couper le bois, préparer les vivres, et qa'on entendoit le son de la trompette. La pauvre noblesse remplissoit son devoir sans y penser, tout simplement, comme on respire et commeon vit. Elle ne regrettolt point ce qu'elle avoit perdu; d'ailleurs, elle le croyoit bientôt retrouver : elle espéroit revoir, à la fin de l'automne, son magnifique héritage, la bruyèi*e, le grand bois, le vieux colombier. Que d'aventures à conter 1 que de desseins pour le Jour du retour ! Dans tous les temps , les François ont été les mêmes : peuple essentiellement guerrier, les camps où il retrouve ses vertus lui ont fait oublier ses misères, soit qu'il ait eu pour étendard la chape de saint Martin ou la cornette blanche , soit qu'il ait commencé lachai^e au refrain de la chanson de Roland ou au cri de tm^e le rot/
M^ le duc de Berry eut le plaisir d'aller au premier feu devant Thionville. Les compagnies bretonnes se trouvant parmi les plus avancées vers la place, il leur disolt : « Je voudrois être Breton « pour voir de plus près l'ennemi. » C'est une dure nécessité pour l'homme de s'habituer à la vue du sang; et, ce qu*il y a de plus malheureux, plusieurs veilus dépendent de la force d'âme qui fait le guerrier.
> Août 1702.